Sur bien des points, d’ailleurs, la pensée de nos philosophes me semblait elle aussi bornée, confuse, ou stérile. Les trois quarts de nos exercices intellectuels ne sont plus que broderies sur le vide ; je me demandais si cette vacuité croissante était due à un abaissement de l’intelligence ou à un déclin du caractère ; quoi qu’il en fût, la médiocrité de l’esprit s’accompagnait presque partout d’une étonnante bassesse d’âme. J’avais chargé Hérode Atticus de surveiller la construction d’un réseau d’aqueducs en Troade ; il en profita pour gaspiller honteusement les deniers publics ; appelé à rendre des comptes, il fit répondre avec insolence qu’il était assez riche pour couvrir tous les déficits ; cette richesse même était un scandale. Son père, mort depuis peu, s’était arrangé pour le déshériter discrètement en multipliant les largesses aux citoyens d’Athènes ; Hérode refusa tout net d’acquitter les legs paternels ; il en résulta un procès qui dure encore. A Smyrne, Polémon, mon familier de naguère, se permit de jeter à la porte une députation de sénateurs romains qui avaient cru pouvoir tabler sur son hospitalité. Ton père Antonin, le plus doux des êtres, s’emporta ; l’homme d’État et le sophiste finirent par en venir aux mains ; ce pugilat indigne d’un futur empereur l’était plus encore d’un philosophe grec. Favorinus, ce nain avide que j’avais comblé d’argent et d’honneurs, colportait partout des mots d’esprit dont je faisais les frais. Les trente légions auxquelles je commandais étaient, à l’en croire, mes seuls arguments valables dans les joutes philosophiques où j’avais la vanité de me plaire et où il prenait soin de laisser le dernier mot à l’empereur. C’était me taxer à la fois de présomption et de sottise ; c’était surtout se targuer d’une étrange lâcheté. Mais les pédants s’irritent toujours qu’on sache aussi bien qu’eux leur étroit métier ; tout servait de prétexte à leurs remarques malignes ; j’avais fait mettre au programme des écoles les œuvres trop négligées d’Hésiode et d’Ennius ; ces esprits routiniers me prêtèrent aussitôt l’envie de détrôner Homère, et le limpide Virgile que pourtant je citais sans cesse. Il n’y avait rien à faire avec ces gens-là.
Arrien valait mieux. J’aimais à causer avec lui de toutes choses. Il avait gardé du jeune homme de Bithynie un souvenir ébloui et grave ; je lui savais gré de placer cet amour, dont il avait été témoin, au rang des grands attachements réciproques d’autrefois ; nous en parlions de temps à autre, mais bien qu’aucun mensonge ne fût proféré, j’avais parfois l’impression de sentir dans nos paroles une certaine fausseté ; la vérité disparaissait sous le sublime. J’étais presque aussi déçu par Chabrias : il avait eu pour Antinoüs le dévouement aveugle d’un vieil esclave pour un jeune maître, mais, tout occupé du culte du nouveau dieu, il semblait presque avoir perdu tout souvenir du vivant. Mon noir Euphorion au moins avait observé les choses de plus près. Arrien et Chabrias m’étaient chers, et je ne me sentais nullement supérieur à ces deux honnêtes gens, mais il me semblait par moments être le seul homme à s’efforcer de garder les yeux ouverts.
Oui, Athènes restait belle, et je ne regrettais pas d’avoir imposé à ma vie des disciplines grecques. Tout ce qui en nous est humain, ordonné, et lucide nous vient d’elles. Mais il m’arrivait de me dire que le sérieux un peu lourd de Rome, son sens de la continuité, son goût du concret, avaient été nécessaires pour transformer en réalité ce qui restait en Grèce une admirable vue de l’esprit, un bel élan de l’âme. Platon avait écrit La République et glorifié l’idée du Juste, mais c’est nous qui, instruits par nos propres erreurs, nous efforcions péniblement de faire de l’État une machine apte à servir les hommes, et risquant le moins possible de les broyer. Le mot philanthropie est grec, mais c’est le légiste Salvius Julianus et moi qui travaillons à modifier la misérable condition de l’esclave. L’assiduité, la prévoyance, l’application au détail corrigeant l’audace des vues d’ensemble avaient été pour moi des vertus apprises à Rome. Tout au fond de moi-même, il m’arrivait aussi de retrouver les grands paysages mélancoliques de Virgile, et ses crépuscules voilés de larmes ; je m’enfonçais plus loin encore ; je rencontrais la brûlante tristesse de l’Espagne et sa violence aride ; je songeais aux gouttes de sang celte, ibère, punique peut-être, qui avaient dû s’infiltrer dans les veines des colons romains du municipe d’Italica ; je me souvenais que mon père avait été surnommé l’Africain. La Grèce m’avait aidé à évaluer ces éléments, qui n’étaient pas grecs. Il en allait de même d’Antinoüs ; j’avais fait de lui l’image même de ce pays passionné de beauté ; c’en serait peut-être le dernier dieu. Et pourtant, la Perse raffinée et la Thrace sauvage s’étaient alliées en Bithynie aux bergers de l’Arcadie antique : ce profil délicatement arqué rappelait celui des pages d’Osroès ; ce large visage aux pommettes saillantes était celui des cavaliers thraces qui galopent sur les bords du Bosphore, et qui éclatent le soir en chants rauques et tristes. Aucune formule n’était assez complète pour tout contenir.
Je terminai cette année-là la révision de la constitution athénienne, commencée beaucoup plus tôt. J’y revenais dans la mesure du possible aux vieilles lois démocratiques de Clisthènes. La réduction du nombre des fonctionnaires allégeait les charges de l’État ; je mis obstacle au fermage des impôts, système désastreux, malheureusement encore employé çà et là par les administrations locales. Des fondations universitaires, établies vers la même époque, aidèrent Athènes à redevenir un centre important d’études. Les amateurs de beauté qui, avant moi, avaient afflué dans cette ville, s’étaient contentés d’admirer ses monuments sans s’inquiéter de la pénurie croissante de ses habitants. J’avais tout fait, au contraire, pour multiplier les ressources de cette terre pauvre. Un des grands projets de mon règne aboutit peu de temps avant mon départ : l’établissement d’ambassades annuelles, par l’entremise desquelles se traiteraient désormais à Athènes les affaires du monde grec, rendit à cette ville modeste et parfaite son rang de métropole. Ce plan n’avait pris corps qu’après d’épineuses négociations avec les villes jalouses de la suprématie d’Athènes ou nourrissant contre elle des rancunes séculaires et surannées ; peu à peu, toutefois, la raison et l’enthousiasme même l’emportèrent. La première de ces assemblées coïncida avec l’ouverture de l’Olympéion au culte public ; ce temple devenait plus que jamais le symbole d’une Grèce rénovée.