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On donna à cette occasion au théâtre de Dionysos une série de spectacles particulièrement réussis : j’y occupai un siège à peine surélevé à côté de celui de l’Hiérophante ; le prêtre d’Antinoüs avait désormais le sien parmi les notables et le clergé. J’avais fait agrandir la scène du théâtre ; de nouveaux bas-reliefs l’ornaient ; sur l’un d’eux, mon jeune Bithynien recevait des déesses éleusiaques une espèce de droit de cité éternel. J’organisai dans le stade panathénaïque transformé pour quelques heures en forêt de la fable une chasse où figurèrent un millier de bêtes sauvages, ranimant ainsi pour le bref espace d’une fête la ville agreste et farouche d’Hippolyte serviteur de Diane et de Thésée compagnon d’Hercule. Peu de jours plus tard, je quittai Athènes. Je n’y suis pas retourné depuis.

Chapitre 24

L’administration de l’Italie, laissée pendant des siècles au bon plaisir des préteurs, n’avait jamais été définitivement codifiée. L’Édit perpétuel, qui la règle une fois pour toutes, date de cette époque de ma vie ; depuis des années, je correspondais avec Salvius Julianus au sujet de ces réformes ; mon retour à Rome activa leur mise au point. Il ne s’agissait pas d’enlever aux villes italiennes leurs libertés civiles ; bien au contraire, nous avons tout à gagner, là comme ailleurs, à ne pas imposer de force une unité factice ; je m’étonne même que ces municipes souvent plus antiques que Rome soient si prompts à renoncer à leurs coutumes, parfois fort sages, pour s’assimiler en tout à la capitale. Mon but était simplement de diminuer cette masse de contradictions et d’abus qui finissent par faire de la procédure un maquis où les honnêtes gens n’osent s’aventurer et où prospèrent les bandits. Ces travaux m’obligèrent à d’assez nombreux déplacements à l’intérieur de la péninsule. Je fis plusieurs séjours à Baïes dans l’ancienne villa de Cicéron, que j’avais achetée au début de mon principat ; je m’intéressais à cette province de Campanie qui me rappelait la Grèce. Sur le bord de l’Adriatique, dans la petite ville d’Hadria, d’où mes ancêtres, voici près de quatre siècles, avaient émigré pour l’Espagne, je fus honoré des plus hautes fonctions municipales ; près de cette mer orageuse dont je porte le nom, je retrouvai des urnes familiales dans un colombarium en ruine. J’y rêvai à ces hommes dont je ne savais presque rien, mais dont j’étais sorti, et dont la race s’arrêtait à moi.

A Rome, on s’occupait à agrandir mon Mausolée colossal, dont Décrianus avait habilement remanié les plans ; on y travaille encore aujourd’hui. L’Égypte m’inspirait ces galeries circulaires, ces rampes glissant vers des salles souterraines ; j’avais conçu l’idée d’un palais de la mort qui ne serait pas réservé à moi-même ou à mes successeurs immédiats, mais où viendront reposer des empereurs futurs, séparés de nous par des perspectives de siècles ; des princes encore à naître ont ainsi leur place déjà marquée dans la tombe. Je m’employais aussi à orner le cénotaphe élevé au Champ de Mars à la mémoire d’Antinoüs, et pour lequel un bateau plat, venu d’Alexandrie, avait débarqué des obélisques et des sphinx. Un nouveau projet m’occupa longtemps et n’a pas cessé de le faire : l’Odéon, bibliothèque modèle, pourvue de salles de cours et de conférences, qui serait à Rome un centre de culture grecque. J’y mis moins de splendeur que dans la nouvelle bibliothèque d’Éphèse, construite trois ou quatre ans plus tôt, moins d’élégance aimable que dans celle d’Athènes. Je compte faire de cette fondation l’émule, sinon l’égale, du Musée d’Alexandrie ; son développement futur t’incombera. En y travaillant, je pense souvent à la belle inscription que Plotine avait fait placer sur le seuil de la bibliothèque établie par ses soins en plein Forum de Trajan : Hôpital de l’Âme.

La Villa était assez terminée pour que j’y pusse faire transporter mes collections, mes instruments de musique, les quelques milliers de livres achetés un peu partout au cours de mes voyages. J’y donnai une série de fêtes où tout était composé avec soin, le menu des repas et la liste assez restreinte de mes hôtes. Je tenais à ce que tout s’accordât à la beauté paisible de ces jardins et de ces salles ; que les fruits fussent aussi exquis que les concerts, et l’ordonnance des services aussi nette que la ciselure des plats d’argent. Pour la première fois, je m’intéressais au choix des nourritures ; j’ordonnais qu’on veillât à ce que les huîtres vinssent du Lucrin et que les écrevisses fussent tirées des rivières gauloises. Par haine de la pompeuse négligence qui caractérise trop souvent la table impériale, j’établis pour règle que chaque mets me serait montré avant d’être présenté même au plus insignifiant de mes convives ; j’insistais pour vérifier moi-même les comptes des cuisiniers et des traiteurs ; je me souvenais parfois que mon grand-père avait été avare. Le petit théâtre grec de la Villa, et le théâtre latin, à peine plus vaste, n’étaient terminés ni l’un ni l’autre ; j’y fis pourtant monter quelques pièces. On donna par mon ordre des tragédies et des pantomimes, des drames musicaux et des atellanes. Je me plaisais surtout à la subtile gymnastique des danses ; je me découvris un faible pour les danseuses aux crotales qui me rappelaient le pays de Gadès et les premiers spectacles auxquels j’avais assisté tout enfant. J’aimais ce bruit sec, ces bras levés, ce déferlement ou cet enroulement de voiles, cette danseuse qui cesse d’être femme pour devenir tantôt nuage et tantôt oiseau, tantôt vague et tantôt trirème. J’eus même pour une de ces créatures un goût assez court. Les chenils et les haras n’avaient pas été négligés pendant mes absences ; je retrouvai le poil dur des chiens, la robe soyeuse des chevaux, la belle meute des pages. J’organisai quelques chasses en Ombrie, au bord du lac Trasimène, ou, plus près de Rome, dans les bois d’Albe. Le plaisir avait repris sa place dans ma vie ; mon secrétaire Onésime me servait de pourvoyeur. Il savait quand il fallait éviter certaines ressemblances, ou au contraire les rechercher. Mais cet amant pressé et distrait n’était guère aimé. Je rencontrais çà et là un être plus tendre ou plus fin que les autres, quelqu’un qu’il valait la peine d’écouter parler, peut-être de revoir. Ces aubaines étaient rares, sans doute par ma faute. Je me contentais d’ordinaire d’apaiser ou de tromper ma faim. À d’autres moments, il m’arrivait d’éprouver pour ces jeux une indifférence de vieillard.

Aux heures d’insomnie, j’arpentais les corridors de la Villa, errant de salle en salle, dérangeant parfois un artisan qui travaillait à mettre en place une mosaïque ; j’examinais en passant un Satyre de Praxitèle ; je m’arrêtais devant les effigies du mort. Chaque pièce avait la sienne, et chaque portique. J’abritais de la main la flamme de ma lampe ; j’effleurais du doigt cette poitrine de pierre. Ces confrontations compliquaient la tâche de la mémoire ; j’écartais, comme un rideau, la blancheur du Paros ou du Pentélique ; je remontais tant bien que mal des contours immobilisés à la forme vivante, du marbre dur à la chair. Je continuais ma ronde ; la statue interrogée retombait dans la nuit ; ma lampe me révélait à quelques pas de moi une autre image ; ces grandes figures blanches ne différaient guère de fantômes. Je pensais amèrement aux passes par lesquelles les prêtres égyptiens avaient attiré l’âme du mort à l’intérieur des simulacres de bois qu’ils utilisent pour leur culte ; j’avais fait comme eux ; j’avais envoûté des pierres qui à leur tour m’avaient envoûté ; je n’échapperais plus à ce silence, à cette froideur plus proche de moi désormais que la chaleur et la voix des vivants ; je regardais avec rancune ce visage dangereux au fuyant sourire. Mais, quelques heures plus tard, étendu sur mon lit, je décidais de commander à Papias d’Aphrodisie une statue nouvelle ; j’exigeais un modelé plus exact des joues, là où elles se creusent insensiblement sous la Tempé, un penchement plus doux du cou sur l’épaule ; je ferais succéder aux couronnes de pampres ou aux nœuds de pierres précieuses la splendeur des seules boucles nues. Je n’oubliais pas de faire évider ces bas-reliefs ou ces bustes pour en diminuer le poids, et en rendre ainsi le transport plus facile. Les plus ressemblantes de ces images m’ont accompagné partout ; il ne m’importe même plus qu’elles soient belles ou non.