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Ma vie, en apparence, était sage ; je m’appliquais plus fermement que jamais à mon métier d’empereur ; je mettais à ma tâche plus de discernement peut-être, sinon autant d’ardeur qu’autrefois. J’avais quelque peu perdu mon goût des idées et des rencontres nouvelles, et cette souplesse d’esprit qui me permettait de m’associer à la pensée d’autrui, d’en profiter tout en la jugeant. Ma curiosité, où j’avais vu naguère le ressort même de ma pensée, l’un des fondements de ma méthode, ne s’exerçait plus que sur des détails fort futiles ; je décachetai des lettres destinées à mes amis, qui s’en offensèrent ; ce coup d’œil sur leurs amours et leurs querelles de ménage m’amusa un instant. Il s’y mêlait du reste une part de soupçon : je fus pendant quelques jours en proie à la peur du poison, crainte atroce, que j’avais vue jadis dans le regard de Trajan malade, et qu’un prince n’ose avouer, parce qu’elle paraît grotesque, tant que l’événement ne l’a pas justifiée. Une telle hantise étonne chez un homme plongé par ailleurs dans la méditation de la mort, mais je ne me pique pas d’être plus conséquent qu’un autre. Des fureurs secrètes, des impatiences fauves me prenaient en présence des moindres sottises, des plus banales bassesses, un dégoût dont je ne m’exceptais pas. Juvénal osa insulter dans une de ses Satires le mime Pâris, qui me plaisait. J’étais las de ce poète enflé et grondeur ; j’appréciais peu son mépris grossier pour l’Orient et la Grèce, son goût affecté pour la prétendue simplicité de nos pères, et ce mélange de descriptions détaillées du vice et de déclamations vertueuses qui titille les sens du lecteur tout en rassurant son hypocrisie. En tant qu’homme de lettres, il avait droit pourtant à certains égards ; je le fis appeler à Tibur pour lui signifier moi-même sa sentence d’exil. Ce contempteur du luxe et des plaisirs de Rome pourrait désormais étudier sur place les mœurs de province ; ses insultes au beau Pâris avaient marqué la clôture de sa propre pièce. Favorinus, vers la même époque, s’installa dans son confortable exil de Chios, où j’aimerais assez habiter moi-même, mais d’où sa voix aigre ne pouvait m’atteindre. Ce fut aussi vers ce temps-là que je fis chasser ignominieusement d’une salle de festin un marchand de sagesse, un Cynique mal lavé qui se plaignait de mourir de faim comme si cette engeance méritait de faire autre chose ; j’eus grand plaisir à voir ce bavard courbé en deux par la peur déguerpir au milieu des aboiements des chiens et du rire moqueur des pages : la canaille philosophique et lettrée ne m’en imposait plus.

Les plus minces mécomptes de la vie politique m’exaspéraient précisément comme le faisaient à la Villa la moindre inégalité d’un pavement, la moindre coulée de cire sur le marbre d’une table, le moindre défaut d’un objet qu’on voudrait sans imperfections et sans taches. Un rapport d’Arrien, récemment nommé gouverneur de Cappadoce, me mit en garde contre Pharasmanès, qui continuait dans son petit royaume des bords de la Mer Caspienne à jouer ce jeu double qui nous avait coûté cher sous Trajan. Ce roitelet poussait sournoisement vers nos frontières des hordes d’Alains barbares ; ses querelles avec l’Arménie compromettaient la paix en Orient. Convoqué à Rome, il refusa de s’y rendre, comme il avait déjà refusé d’assister à la conférence de Samosate quatre ans plus tôt. En guise d’excuses, il m’envoya un présent de trois cents robes d’or, vêtements royaux que je fis porter dans l’arène à des criminels livrés aux bêtes. Cet acte peu pondéré me satisfit comme le geste d’un homme qui se gratte jusqu’au sang.

J’avais un secrétaire, personnage médiocre, que je gardais parce qu’il possédait à fond les routines de la chancellerie, mais qui m’impatientait par sa suffisance hargneuse et butée, son refus d’essayer des méthodes nouvelles, sa rage d’ergoter sans fin sur des détails inutiles. Ce sot m’irrita un jour plus qu’à l’ordinaire ; je levai la main pour frapper ; par malheur, je tenais un style, qui éborgna l’œil droit. Je n’oublierai jamais ce hurlement de douleur, ce bras maladroitement plié pour parer le coup, cette face convulsée d’où jaillissait le sang. Je fis immédiatement chercher Hermogène, qui donna les premiers soins ; l’oculiste Capito fut ensuite consulté. Mais en vain ; l’œil était perdu. Quelques jours plus tard, l’homme reprit son travail ; un bandeau lui traversait le visage. Je le fis venir ; je lui demandai humblement de fixer lui-même la compensation qui lui était due. Il me répondit avec un mauvais sourire qu’il ne me demandait qu’une seule chose, un autre œil droit. Il finit pourtant par accepter une pension. Je l’ai gardé à mon service ; sa présence me sert d’avertissement, de châtiment peut-être. Je n’avais pas voulu éborgner ce misérable. Mais je n’avais pas voulu non plus qu’un enfant qui m’aimait mourût à vingt ans.

Chapitre 25

Les affaires juives allaient de mal en pis. Les travaux s’achevaient à Jérusalem malgré l’opposition violente des groupements zélotes. Un certain nombre d’erreurs furent commises, réparables en elles-mêmes, mais dont les fauteurs de troubles surent vite profiter. La Dixième Légion Expéditionnaire a pour emblème un sanglier ; on en plaça l’enseigne aux portes de la ville, comme c’est l’usage ; la populace, peu habituée aux simulacres peints ou sculptés dont la prive depuis des siècles une superstition fort défavorable au progrès des arts, prit cette image pour celle d’un porc, et vit dans ce petit fait une insulte aux mœurs d’Israël. Les fêtes du Nouvel An juif, célébrées à grand renfort de trompettes et de cornes de bélier, donnaient lieu chaque année à des rixes sanglantes ; nos autorités interdirent la lecture publique d’un certain récit légendaire, consacré aux exploits d’une héroïne juive qui serait devenue sous un nom d’emprunt la concubine d’un roi de Perse, et aurait fait massacrer sauvagement les ennemis du peuple méprisé et persécuté dont elle sortait. Les rabbins s’arrangèrent pour lire de nuit ce que le gouverneur Tinéus Rufus leur interdisait de lire de jour ; cette féroce histoire, où les Perses et les Juifs rivalisaient d’atrocité, excitait jusqu’à la folie la rage nationale des Zélotes. Enfin, ce même Tinéus Rufus, homme par ailleurs fort sage, et qui n’était pas sans s’intéresser aux fables et aux traditions d’Israël, décida d’étendre à la circoncision, pratique juive, les pénalités sévères de la loi que j’avais récemment promulguée contre la castration, et qui visait surtout les sévices perpétrés sur de jeunes esclaves dans un but de lucre ou de débauche. Il espérait oblitérer ainsi l’un des signes par lesquels Israël prétend se distinguer du reste du genre humain. Je me rendis d’autant moins compte du danger de cette mesure, quand j’en reçus avis, que beaucoup des Juifs éclairés et riches qu’on rencontre à Alexandrie et à Rome ont cessé de soumettre leurs enfants à une pratique qui les rend ridicules aux bains publics et dans les gymnases, et s’arrangent pour en dissimuler sur eux-mêmes les marques. J’ignorais à quel point ces banquiers collectionneurs de vases myrrhins différaient du véritable Israël.