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Au printemps de la troisième année de campagne, l’armée mit le siège devant la citadelle de Béthar, nid d’aigle où Simon et ses partisans résistèrent pendant près d’un an aux lentes tortures de la faim, de la soif, et du désespoir, et où le Fils de l’Étoile vit périr un à un ses fidèles sans accepter de se rendre. Notre armée souffrait presque autant que les rebelles : ceux-ci en se retirant avaient brûlé les vergers, dévasté les champs, égorgé le bétail, infecté les puits en y jetant nos morts ; ces méthodes de la sauvagerie étaient hideuses, appliquées à cette terre naturellement aride, déjà rongée jusqu’à l’os par de longs siècles de folies et de fureurs. L’été fut chaud et malsain ; la fièvre et la dysenterie décimèrent nos troupes ; une discipline admirable continuait à régner dans ces légions forcées à la fois à l’inaction et au qui-vive ; l’armée harcelée et malade était soutenue par une espèce de rage silencieuse qui se communiquait à moi. Mon corps ne supportait plus aussi bien qu’autrefois les fatigues d’une campagne, les jours torrides, les nuits étouffantes ou glacées, le vent dur et la grinçante poussière ; il m’arrivait de laisser dans ma gamelle le lard et les lentilles bouillies de l’ordinaire du camp ; je restais sur ma faim. Je traînai une mauvaise toux fort avant dans l’été ; je n’étais pas le seul. Dans ma correspondance avec le Sénat, je supprimai la formule qui figure obligatoirement en tête des communiqués officiels : L’empereur et l’armée vont bien. L’empereur et l’armée étaient au contraire dangereusement las. Le soir, après la dernière conversation avec Sévérus, la dernière audience de transfuges, le dernier courrier de Rome, le dernier message de Publius Marcellus chargé de nettoyer les environs de Jérusalem ou de Rufus occupé à réorganiser Gaza, Euphorion mesurait parcimonieusement l’eau de mon bain dans une cuve de toile goudronnée ; je me couchais sur mon lit ; j’essayais de penser.

Je ne le nie pas : cette guerre de Judée était un de mes échecs. Les crimes de Simon et la folie d’Akiba n’étaient pas mon œuvre, mais je me reprochais d’avoir été aveugle à Jérusalem, distrait à Alexandrie, impatient à Rome. Je n’avais pas su trouver les paroles qui eussent prévenu, ou du moins retardé, cet accès de fureur du peuple ; je n’avais pas su être à temps assez souple ou assez ferme. Et certes, nous n’avions pas lieu d’être inquiets, encore moins désespérés ; l’erreur et le mécompte n’étaient que dans nos rapports avec Israël ; partout ailleurs, nous recueillions en ces temps de crise le fruit de seize ans de générosité en Orient. Simon avait cru pouvoir miser sur une révolte du monde arabe pareille à celle qui avait marqué les dernières et sombres années du règne de Trajan ; bien plus, il avait osé tabler sur l’aide parthe. Il s’était trompé, et cette faute de calcul causait sa mort lente dans la citadelle encerclée de Béthar ; les tribus arabes se désolidarisaient des communautés juives ; les Parthes étaient fidèles aux traités. Les synagogues des grandes villes syriennes se montraient elles-mêmes indécises ou tièdes : les plus ardentes se contentaient d’envoyer secrètement quelque argent aux Zélotes ; la population juive d’Alexandrie, pourtant si turbulente, demeurait calme ; l’abcès juif restait localisé dans l’aride région qui s’étend entre le Jourdain et la mer ; on pouvait sans danger cautériser ou amputer ce doigt malade. Et néanmoins, en un sens, les mauvais jours qui avaient immédiatement précédé mon règne semblaient recommencer. Quiétus avait jadis incendié Cyrène ; exécuté les notables de Laodicée, repris possession d’Édesse en ruine… Le courrier du soir venait de m’apprendre que nous nous étions rétablis sur le tas de pierres éboulées que j’appelais Ælia Capitolina et que les Juifs nommaient encore Jérusalem ; nous avions incendié Ascalon ; il avait fallu exécuter en masse les rebelles de Gaza… Si seize ans du règne d’un prince passionnément pacifique aboutissaient à la campagne de Palestine, les chances de paix du monde s’avéraient médiocres dans l’avenir.

Je me soulevais sur le coude, mal à l’aise sur mon étroit lit de camp. Certes, quelques Juifs au moins avaient échappé à la contagion zélote : même à Jérusalem, des Pharisiens crachaient sur le passage d’Akiba, traitaient de vieux fou ce fanatique qui jetait au vent les solides avantages de la paix romaine, lui criaient que l’herbe lui pousserait dans la bouche avant qu’on eût vu sur terre la victoire d’Israël. Mais je préférais encore les faux prophètes à ces hommes d’ordre qui nous méprisaient tout en comptant sur nous pour protéger des exactions de Simon leur or placé chez les banquiers syriens et leurs fermes en Galilée. Je pensais aux transfuges qui, quelques heures plus tôt, s’étaient assis sous cette tente, humbles, conciliants, serviles, mais s’arrangeant toujours pour tourner le dos à l’image de mon Génie. Notre meilleur agent, Élie Ben Abayad, qui jouait pour Rome le rôle d’informateur et d’espion, était justement méprisé des deux camps ; c’était pourtant l’homme le plus intelligent du groupe, esprit libéral, cœur malade, tiraillé entre son amour pour son peuple et son goût pour nos lettres et pour nous ; lui aussi, d’ailleurs, ne pensait au fond qu’à Israël. Josué Ben Kisma, qui prêchait l’apaisement, n’était qu’un Akiba plus timide ou plus hypocrite ; même chez le rabbin Joshua qui avait été longtemps mon conseiller dans les affaires juives, j’avais senti, sous la souplesse et l’envie de plaire, les différences irréconciliables, le point où deux pensées d’espèces opposées ne se rencontrent que pour se combattre. Nos territoires s’étendaient sur des centaines de lieues, des milliers de stades, par-delà ce sec horizon de collines, mais le rocher de Béthar était nos frontières ; nous pouvions anéantir les murs massifs de cette citadelle où Simon consommait frénétiquement son suicide ; nous ne pouvions pas empêcher cette race de nous dire non.

Un moustique sifflait ; Euphorion, qui se faisait vieux, avait négligé de fermer exactement les minces rideaux de gaze ; des livres, des cartes jetées à terre crissaient au vent bas qui rampait sous la paroi de toile. Assis sur mon lit, j’enfilais mes brodequins, je cherchais en tâtonnant ma tunique, mon ceinturon et ma dague ; je sortais pour respirer l’air de la nuit. Je parcourais les grandes rues régulières du camp, vides à cette heure tardive, éclairées comme celles des villes ; des factionnaires me saluaient solennellement au passage ; en longeant le baraquement qui servait d’hôpital, je respirais la fade puanteur des dysentériques. J’allais vers le remblai de terre qui nous séparait du précipice et de l’ennemi. Une sentinelle marchait à longs pas réguliers sur ce chemin de ronde, périlleusement dessinée par la lune ; je reconnaissais dans ce va-et vient le mouvement d’un rouage de l’immense machine dont j’étais le pivot ; je m’émouvais un instant au spectacle de cette forme solitaire, de cette flamme brève brûlant dans une poitrine d’homme au milieu d’un monde de dangers. Une flèche sifflait, à peine plus importune que le moustique qui m’avait troublé sous ma tente ; je m’accoudais aux sacs de sable du mur d’enceinte.

On me suppose depuis quelques années d’étranges clairvoyances, de sublimes secrets. On se trompe, et je ne sais rien. Mais il est vrai que durant ces nuits de Béthar j’ai vu passer sous mes yeux d’inquiétants fantômes. Les perspectives qui s’ouvraient pour l’esprit du haut de ces collines dénudées étaient moins majestueuses que celles du Janicule, moins dorées que celles du Sunion ; elles en étaient l’envers et le nadir. Je me disais qu’il était bien vain d’espérer pour Athènes et pour Rome cette éternité qui n’est accordée ni aux hommes ni aux choses, et que les plus sages d’entre nous refusent même aux dieux. Ces formes savantes et compliquées de la vie, ces civilisations bien à l’aise dans leurs raffinements de l’art et du bonheur, cette liberté de l’esprit qui s’informe et qui juge dépendaient de chances innombrables et rares, de conditions presque impossibles à réunir et qu’il ne fallait pas s’attendre à voir durer. Nous détruirions Simon ; Arrien saurait protéger l’Arménie des invasions alaines. Mais d’autres hordes viendraient, d’autres faux prophètes. Nos faibles efforts pour améliorer la condition humaine ne seraient que distraitement continués par nos successeurs ; la graine d’erreur et de ruine contenue dans le bien même croîtrait monstrueusement au contraire au cours des siècles. Le monde las de nous se chercherait d’autres maîtres ; ce qui nous avait paru sage paraîtrait insipide, abominable ce qui nous avait paru beau. Comme l’initié mithriaque, la race humaine a peut-être besoin du bain de sang et du passage périodique dans la fosse funèbre. Je voyais revenir les codes farouches, les dieux implacables, le despotisme incontesté des princes barbares, le monde morcelé en états ennemis, éternellement en proie à l’insécurité. D’autres sentinelles menacées par les flèches iraient et viendraient sur le chemin de ronde des cités futures ; le jeu stupide, obscène et cruel allait continuer, et l’espèce en vieillissant y ajouterait sans doute de nouveaux raffinements d’horreur. Notre époque, dont je connaissais mieux que personne les insuffisances et les tares, serait peut-être un jour considérée, par contraste, comme un des âges d’or de l’humanité.