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Natura deficit, fortuna mutatur, deus omnia cernit. La nature nous trahit, la fortune change, un dieu regarde d’en haut toutes ces choses. Je tourmentais à mon doigt le chaton d’une bague sur laquelle, par un jour d’amertume, j’avais fait inciser ces quelques mots tristes ; j’allais plus loin dans le désabusement, peut-êtr dans le blasphème ; je finissais par trouver naturel, sinon juste, que nous dussions périr. Nos lettres s’épuisent ; nos arts s’endorment ; Pancratès n’est pas Homère ; Arrien n’est pas Xénophon ; quand j’ai essayé d’immortaliser dans la pierre la forme d’Antinoüs, je n’ai pas trouvé de Praxitèle. Nos sciences piétinent depuis Aristote et Archimède ; nos progrès techniques ne résisteraient pas à l’usure d’une longue guerre ; nos voluptueux eux-mêmes se dégoûtent du bonheur. L’adoucissement des mœurs, l’avancement des idées au cours du dernier siècle sont l’œuvre d’une infime minorité de bons esprits ; la masse demeure ignare, féroce quand elle le peut, en tout cas égoïste et bornée, et il y a fort à parier qu’elle restera toujours telle. Trop de procurateurs et de publicains avides, trop de sénateurs méfiants, trop de centurions brutaux ont compromis d’avance notre ouvrage ; et le temps pour s’instruire par leurs fautes n’est pas plus donné aux empires qu’aux hommes. Là où un tisserand rapiécerait sa toile, où un calculateur habile corrigerait ses erreurs, où l’artiste retoucherait son chef-d’œuvre encore imparfait ou endommagé à peine, la nature préfère repartir à même l’argile, à même le chaos, et ce gaspillage est ce qu’on nomme l’ordre des choses.

Je levais la tête ; je bougeais pour me désengourdir. Au haut de la citadelle de Simon, de vagues lueurs rougissaient le ciel, manifestations inexpliquées de la vie nocturne de l’ennemi. Le vent soufflait d’Égypte ; une trombe de poussière passait comme un spectre ; les profils écrasés des collines me rappelaient la chaîne arabique sous la lune. Je rentrais lentement, ramenant sur ma bouche un pan de mon manteau, irrité contre moi-même d’avoir consacré à de creuses méditations sur l’avenir une nuit que j’aurais pu employer à préparer la journée du lendemain, ou à dormir. L’écroulement de Rome, s’il se produisait, concernerait mes successeurs ; en cette année huit cent quatre vingt-sept de l’ère romaine, ma tâche consistait à étouffer la révolte en Judée, à ramener d’Orient sans trop de pertes une armée malade. En traversant l’esplanade, je glissais parfois dans le sang d’un rebelle exécuté la veille. Je me couchais tout habillé sur mon lit ; deux heures plus tard, j’étais réveillé par les trompettes de l’aube.

Chapitre 26

J’avais toute ma vie fait bon ménage avec mon corps ; j’avais implicitement compté sur sa docilité, sur sa force. Cette étroite alliance commençait à se dissoudre ; mon corps cessait de ne faire qu’un avec ma volonté, avec mon esprit, avec ce qu’il faut bien, maladroitement, que j’appelle mon âme ; le camarade intelligent d’autrefois n’était plus qu’un esclave qui rechigne à sa tâche. Mon corps me craignait ; je sentais continuellement dans ma poitrine la présence obscure de la peur, un resserrement qui n’était pas encore la douleur, mais le premier pas vers elle. J’avais pris de longue date l’habitude de l’insomnie, mais le sommeil désormais était pire que son absence ; à peine assoupi, j’avais d’affreux réveils. J’étais sujet à des maux de tête qu’Hermogène attribuait à la chaleur du climat et au poids du casque ; le soir, après les longues fatigues, je m’asseyais comme on tombe ; se lever pour recevoir Rufus ou Sévérus était un effort auquel je m’apprêtais longtemps à l’avance ; mes coudes pesaient sur les bras de mon siège ; mes cuisses tremblaient comme celles d’un coureur fourbu. Le moindre geste devenait une corvée, et de ces corvées la vie était faite.

Un accident presque ridicule, une indisposition d’enfant, mit au jour la maladie cachée sous l’atroce fatigue. Un saignement de nez, dont je me préoccupai d’abord assez peu, me prit durant une séance de l’état-majo ; il persistait encore au repas du soir ; je me réveillai la nuit trempé de sang. J’appelai Céler, qui couchait sous la tente voisine ; il alerta à son tour Hermogène, mais l’horrible coulée tiède continua. Les mains soigneuses du jeune officier essuyaient ce liquide qui me barbouillait le visage ; à l’aube, je fus pris de haut-le-corps comme en ont à Rome les condamnés à mort qui s’ouvrent les veines dans leur bain ; on réchauffa du mieux qu’on put à l’aide de couvertures et d’affusions brûlantes ce corps qui se glaçait ; pour arrêter le flux de sang, Hermogène avait prescrit de la neige ; elle manquait au camp ; au prix de mille difficultés, Céler en fit transporter des sommets de l’Hermon. Je sus plus tard qu’on avait désespéré de ma vie ; et moi-même, je ne m’y sentais plus rattaché que par le plus mince des fils, imperceptible comme ce pouls trop rapide qui consternait mon médecin. L’hémorragie inexpliquée s’arrêta pourtant ; je quittai le lit ; je m’astreignis à vivre comme à l’ordinaire ; je n’y parvins pas. Un soir où, mal remis, j’avais imprudemment essayé d’une brève promenade à cheval, je reçus un second avertissement, plus sérieux encore que le premier. L’espace d’une seconde, je sentis les battements de mon cœur se précipiter, puis se ralentir, s’interrompre, cesser ; je crus tomber comme une pierre dans je ne sais quel puits noir qui est sans doute la mort. Si c’était bien elle, on se trompe quand on la prétend silencieuse : j’étais emporté par des cataractes, assourdi comme un plongeur par le grondement des eaux. Je n’atteignis pas le fond ; je remontai à la surface ; je suffoquais. Toute ma force, dans ce moment que j’avais cru le dernier, s’était concentrée dans ma main crispée sur le bras de Céler debout à mon côté : il me montra plus tard les marques de mes doigts sur son épaule. Mais il en est de cette brève agonie comme de toutes les expériences du corps : elle est indicible, et reste bon gré mal gré le secret de l’homme qui l’a vécue. J’ai traversé depuis des crises analogues, jamais d’identiques, et sans doute ne supporte-t-on pas deux fois sans mourir de passer par cette terreur et par cette nuit. Hermogène finit par diagnostiquer un commencement d’hydropisie du cœur ; il fallut accepter les consignes que me donnait ce mal, devenu subitement mon maître, consentir à une longue période d’inaction, sinon de repos, borner pour un temps les perspectives de ma vie au cadre d’un lit. J’avais presque honte de cette maladie tout intérieure, quasi invisible, sans fièvre, sans abcès, sans douleurs d’entrailles, qui n’a pour symptômes qu’un souffle un peu plus rauque et la marque livide laissée sur le pied gonflé par la courroie de la sandale.