Servianus vivait encore : cette longévité faisait de sa part l’effet d’un long calcul, d’une forme obstinée d’attente. Il attendait depuis soixante ans. Du temps de Nerva, l’adoption de Trajan l’avait à la fois encouragé et déçu ; il espérait mieux ; mais l’arrivée au pouvoir de ce cousin sans cesse occupé aux armées semblait au moins lui assurer dans l’État une place considérable, la seconde peut-être ; là aussi, il se trompait : il n’avait obtenu qu’une assez creuse portion d’honneurs. Il attendait à l’époque où il avait chargé ses esclaves de m’attaquer au détour d’un bois de peupliers, au bord de la Moselle ; le duel à mort engagé ce matin-là entre le jeune homme et le quinquagénaire avait continué vingt ans ; il avait aigri contre moi l’esprit du maître, exagéré mes incartades, profité de mes moindres erreurs. Un pareil ennemi est un excellent professeur de prudence : Servianus, somme toute, m’avait beaucoup appris. Après mon accession au pouvoir, il avait eu assez de finesse pour paraître accepter l’inévitable ; il s’était lavé les mains du complot des quatre consulaires ; j’avais préféré ne pas remarquer les éclaboussures sur ces doigts encore sales. De son côté, il s’était contenté de ne protester qu’à voix basse et de ne se scandaliser qu’à huis clos. Soutenu au Sénat par le petit et puissant parti de conservateurs inamovibles que dérangeaient mes réformes, il s’était confortablement installé dans ce rôle de critique silencieux du règne. Il m’avait peu à peu aliéné ma sœur Pauline. Il n’avait eu d’elle qu’une fille, mariée à un certain Salinator, homme bien né, que j’élevai à la dignité consulaire, mais que la phtisie emporta jeune ; ma nièce lui survécut peu ; leur seul enfant, Fuscus, fut dressé contre moi par son pernicieux grand-père. Mais la haine entre nous conservait des formes : je ne lui marchandais pas sa part de fonctions publiques, évitant toutefois de figurer à ses côtés dans des cérémonies où son grand âge lui aurait donné le pas sur l’empereur. À chaque retour à Rome, j’acceptais par décence d’assister à un de ces repas de famille où l’on se tient sur ses gardes ; nous échangions des lettres ; les siennes n’étaient pas dépourvues d’esprit. À la longue pourtant, j’avais pris en dégoût cette fade imposture ; la possibilité de jeter le masque en toutes choses est l’un des rares avantages que je trouve à vieillir ; j’avais refusé d’assister aux funérailles de Pauline. Au camp de Béthar, aux pires heures de misère corporelle et de découragement, la suprême amertume avait été de me dire que Servianus touchait au but, et y touchait par ma faute ; cet octogénaire si ménager de ses forces s’arrangerait pour survivre à un malade de cinquante-sept ans ; si je mourais intestat, il saurait obtenir à la fois les suffrages des mécontents et l’approbation de ceux qui croiraient me rester fidèles en élisant mon beau-frère ; il profiterait de cette mince parenté pour saper mon œuvre. Pour me calmer, je me disais que l’empire pourrait trouver de pires maîtres ; Servianus en somme n’était pas sans vertus ; l’épais Fuscus lui-même serait peut-être un jour digne de régner. Mais tout ce qui me restait d’énergie se refusait à ce mensonge, et je souhaitais vivre pour écraser cette vipère.
A mon retour à Rome, j’avais retrouvé Lucius. Jadis, j’avais pris envers lui des engagements que d’ordinaire on ne se préoccupe guère de tenir, mais que j’avais gardés. Il n’est pas vrai d’ailleurs que je lui eusse promis la pourpre impériale ; on ne fait pas ces choses là Mais pendant près de quinze ans j’avais payé ses dettes, étouffé les scandales, répondu sans tarder à ses lettres, qui étaient délicieuses, mais qui finissaient toujours par des demandes d’argent pour lui ou d’avancement pour ses protégés. Il était trop mêlé à ma vie pour que je pusse l’en exclure, si je l’avais voulu, mais je ne voulais rien de tel. Sa conversation était éblouissante : ce jeune homme qu’on estimait futile avait plus et mieux lu que les gens de lettres dont c’est le métier. Son goût était exquis en toutes choses, qu’il s’agît d’êtres, d’objets, d’usages, ou de la façon la plus juste de scander un vers grec. Au Sénat, où on le jugeait habile, il s’était fait une réputation d’orateur ; ses discours à la fois nets et ornés servaient tout frais de modèles aux professeurs d’éloquence. Je l’avais fait nommer préteur, puis consul : il avait bien rempli ces fonctions. Quelques années plus tôt, je l’avais marié à la fille de Nigrinus, l’un des hommes consulaires exécutés au début de mon règne ; cette union devint l’emblème de ma politique d’apaisement. Elle ne fut que modérément heureuse : la jeune femme se plaignait d’être négligée ; elle avait pourtant de lui trois enfants, dont un fils. À ses gémissements presque continuels, il répondait avec une politesse glacée qu’on se marie pour sa famille, et non pour soi-même, et qu’un contrat si grave s’accommode mal des jeux insouciants de l’amour. Son système compliqué exigeait des maîtresses pour l’apparat et de faciles esclaves pour la volupté. Il se tuait de plaisir, mais comme un artiste se tue à réaliser un chef-d’œuvre : ce n’est pas à moi de le lui reprocher.
Je le regardais vivre : mon opinion sur lui se modifiait sans cesse, ce qui n’arrive guère que pour les êtres qui nous touchent de près ; nous nous contentons de juger les autres plus en gros, et une fois pour toutes. Parfois, une insolence étudiée, une dureté, un mot froidement frivole m’inquiétaient ; plus souvent, je me laissais entraîner par cet esprit rapide et léger ; une remarque acérée semblait faire pressentir tout à coup l’homme d’État futur. J’en parlais à Marcius Turbo, qui, après sa fatigante journée de préfet du prétoire, venait chaque soir causer des affaires courantes et faire avec moi sa partie de dés ; nous ré-examinions minutieusement les chances qu’avait Lucius de remplir convenablement une carrière d’empereur. Mes amis s’étonnaient de mes scrupules ; certains me conseillaient en haussant les épaules de prendre le parti qui me plaisait ; ces gens-là s’imaginent qu’on lègue à quelqu’un la moitié du monde comme on lui laisserait une maison de campagne. J’y repensais la nuit : Lucius avait à peine atteint la trentaine : qu’était César à trente ans, sinon un fils de famille criblé de dettes et sali de scandales ? Comme aux mauvais jours d’Antioche, avant mon adoption par Trajan, je songeais avec un serrement de cœur que rien n’est plus lent que la véritable naissance d’un homme : j’avais moi-même dépassé ma trentième année à l’époque où la campagne de Pannonie m’avait ouvert les yeux sur les responsabilités du pouvoir ; Lucius me semblait parfois plus accompli que je ne l’étais à cet âge. Je me décidai brusquement, à la suite d’une crise d’étouffement plus grave que les autres, qui vint me rappeler que je n’avais plus de temps à perdre. J’adoptai Lucius qui prit le nom d’Ælius César. Il n’était ambitieux qu’avec nonchalance ; il était exigeant sans être avide, ayant de tout temps l’habitude de tout obtenir ; il prit ma décision avec désinvolture. J’eus l’imprudence de dire que ce prince blond serait admirablement beau sous la pourpre ; les malveillants se hâtèrent de prétendre que je repayais d’un empire l’intimité voluptueuse d’autrefois. C’est ne rien comprendre à la manière dont fonctionne l’esprit d’un chef, pour peu que celui-ci mérite son poste et son titre. Si de pareilles considérations avaient joué un rôle, Lucius n’était d’ailleurs pas le seul sur qui j’aurais pu fixer mon choix.