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Je grimpe et, avec une magnifique impudeur, retire la frêle échelle. Une fois en haut, je m’arrange une niche au milieu des boudins. Ceux-ci sont vieux, lisses pour la plupart et ne peuvent plus guère servir que de paroi de protection sur les méandres d’un karting. Je pisse dans un jerrican rouillé. Capacité 20 litres ! J’ai de quoi voir venir !

ALERTE DE NUIT

A travers ma dorme pourtant profonde, je continue de percevoir le grondement de la route ainsi que le bruit haletant des monstres qui viennent stationner sur le parkinge proche. Loin de me troubler, ils me paraissent rassurants. J’éprouve une délicieuse notion de sécurité, dans ma niche. Je roupille avec « obstination », comme un qui voudrait ne jamais plus se réveiller. A croire que le seul but de mon existence, désormais, c’est de pioncer, et de pioncer encore, comme ça jusqu’à ce que la vie s’en aille de moi.

Et le temps s’écoule. Par paliers, le sommeil relâche son emprise. Cela ressemble à une renaissance. L’instant vient où je me sens « reconstruit ». Mon corps se remet au service de ma volonté. Il y a « harmonie » entre lui et ma pensée.

Je mate ma montre qui ne m’a pas quitté et je rigole en pensant au « coolie » que j’étais, binette sur l’épaule et Pasha d’or au poignet. Cherchez l’erreur !

Le cadran lumineux m’indique trois heures vingt. La circulation est en veilleuse et le déchaînement élytrique des insectes nocturnes l’a remplacé.

Programme ? m’interrogé-je.

Deux écoles : reprendre la fuite ou profiter de cette cache bénie pour laisser se calmer l’ardeur de mes chasseurs ?

La seconde solution me semble la plus sage. Un seul pépin à son adoption : je suis un homme d’action et je ne me sens pas capable de rester blotti parmi ces vieux boudins moisis durant un temps indéfini.

Ma disparition doit prodigieusement énerver ceux qui me coursent. Elle attise leur rage et les stimule au lieu de les calmer. Il faudrait bien des jours pour qu’ils commencent à se désintéresser de moi. Sachant que je fuis pédestrement, ils doivent passer toute la région au peigne fin. Qui me dit qu’ils ne sont pas tout proches d’ici, prêts à m’alpaguer ?

Ma sérénité du réveil commence à se ternir d’inquiétude. Bientôt je repasse l’échelle par l’ouverture et descends me dégourdir les cannes.

Deux camions sont au mouillage, avec seulement leurs feux de position. Leurs pilotes doivent s’offrir une infusion de roupillon en attendant les aurores.

Quoi faire ? Tenter d’en amadouer un pour qu’il m’accepte à son bord ? J’ai remarqué que le stop semble bien fonctionner en Thaïlande. Seulement, tout routier est un auditeur de radio invétéré ; si j’ai fait l’objet d’un communiqué de recherches, ces mecs en ont été les premiers informés.

L’air fraichouillard de la nuit achève de me revigorer. Tout en demeurant dans l’ombre, je vais mater la station silencieuse.

De loin, j’aperçois un type à la place qu’occupait la mère Duras naguère : le préposé de noye. Il est minuscule, avec une gueule tout en os et porte un blouson.

Il lit un magazine illustré imprimé sur du papier-chiotte. Je n’ai rien à espérer de lui.

Je continue, à distance, mon tour de la construction. Sur sa face sud, il y a des gogues éclairés par une fléchissante loupiote qu’un mauvais contact fait palpiter dans l’obscurité. Non loin des vécés, j’avise une mobylette retenue à un anneau scellé par un antivol qui ferait rigoler un petit garçon de quatre ans.

Chouraver la péteuse ?

Rien qui ne te mette plus en vue. Je serais retroussé par le premier perdreau.

J’en suis là de mes décourageantes constatations quand mon lutin de poche, las de se branler les cloches en ma compagnie, décide à nouveau de faire quelque chose d’intelligent pour moi.

Ça se présente pour commencer sous l’aspect de deux phares impétueux et d’un ronflement de moteur. Intervient le couinement de freins sollicités en dépit du bon sens.

Une voiture sport vient stopper devant les pompes. Cabriolet décapoté. A bord, je te le fiche en mille. Tu donnes ta langue ? Ben t’as raison car il s’agit de deux gonzesses avec des carrés de soie noués autour de la tête. Le pompiste sort. En anglais, la conductrice lui demande le plein de super. Le mec s’active, à gestes menus, précis.

« Santonio, mon bijou, me fais-je avec cette familiarité que je n’accepte que de moi-même, il va falloir jouer ton va-tout ! »

En foi de quoi, je vais me poster deux cents mètres en amont de la chignole.

L’essence glougloute dans le réservoir, la fille prépare un bifton que le pompezingue affure. Pourliche. Ça repart. Et me voici dans le faisceau des phares, les bras levés, mon sourire de bataille en piste, tout bien.

Va-t-elle appuyer sur l’accélérateur ou sur le frein ? La proximité de la station la rassure sans doute car elle stoppe à ma hauteur.

— Qu’est-ce que c’est ? demande-t-elle.

En anglais, mais avec un accent germanique.

— Navré de vous importuner, Miss, figurez-vous que je suis un touriste français qu’une bande de malandrins a détroussé. On m’a dérobé ma voiture, mes bagages et jusqu’à mes vêtements. Heureusement, j’avais de l’argent dissimulé dans une ceinture corporelle… Si vous aviez la bonté de me prendre avec vous…

Mon sourire se fait ingénu, avec une pointe (longue commak) de séduction.

— Nous n’allons pas à Bangkok, objecte la conductrice.

— Moi non plus, m’empressé-je. Je me rendais à Phuket quand on m’a attaqué.

— C’est notre destination ! s’exclame la fille.

Je la distingue mal, because l’obscurité et le carré Hermès qui emprisonne sa tête.

Elle ajoute, montrant l’arrière de sa tire :

— C’est que nous n’avons pas de place, cette auto est une 2 + 2 et, comme vous le constatez, nous avons une partie de nos valises à l’arrière car le coffre est minuscule.

— Dieu merci, je ne suis pas obèse, Miss. Je me loverai et prendrai votre Samsonite sur les genoux.

Elle semble hésiter encore, mais je dois avoir un ticket avec sa potesse car celle-ci murmure, dans une langue pas comestible qui devrait être du danois, ou une connerie scandinave de ce tonneau, quelque chose devant signifier : « On ne peut pas le laisser tomber ! »

La conductrice opine (j’en ferais bien autant avec sa passagère).

— Essayons ! dit-elle.

Elle quitte son siège pour me permettre de manœuvrer.

Pour commencer je débarque la valdingue, grimpe en biais derrière les deux sièges et demande à la môme de me passer le bagage. Je dois te dire que ma position manque de confort. Coincé, écrabouillé, distordu, je serais, à tout prendre, beaucoup mieux dans le train d’atterrissage d’un avion (sauf qu’il y fait plus froid quand on se trouve en vol). Ce qui me raie-con-forte, c’est de me sentir invisible de l’extérieur. Les perdreaux de la route ne me remarqueront pas, à moins qu’ils n’arraisonnent les deux poupées pour un quelconque contrôle.

Deux minutes plus tard, nous roulons sur une nationale, peu fréquentée à pareille heure.

On jacte pour passer le temps. Les deux souris me confirment qu’elles sont danoises. Elles viennent d’achever leur doctorat en géologie et prennent un trimestre sabbatique pour visiter l’Asie. Des filles à daddy, ça se renifle illico. Je leur demande si elles ont été importunées au cours de leur voyage et elles me répondent que, mis à part des queutards un peu trop empressés, dont elles ont pu se défaire sans trop de mal, tout a baigné pour elles jusqu’à présent.

La conductrice se prénomme Martha, sa compagne Carola. Je leur assure que ce sont là des prénoms de roman. Ça les amuse. Visiblement, je plais de plus en mieux à Carola ; à preuve : elle a abaissé le pare-soleil de son côté parce qu’il y a un miroir au dos dans lequel elle me visionne complaisamment. J’en suis troublé et, malgré ma posture biscornue, voilà que je m’épanouis de la membrane fiévreuse, ce qui ajoute encore à mon inconfort, comme tu t’en doutes. Je me mets à lui adresser des mimiques un peu rustaudes mais éloquentes, entrouvrant ma bouche en faisant frétiller ma menteuse comme une ablette au bout d’une ligne, en accompagnant cette fin de recevoir de regards enamourés qui lui irriguent le slip.