— Ça devait arriver avec cette salope de Gréville ! continua Portier. Sanchez n’aurait jamais dû lever les mesures contre elle !
Les autres approuvèrent bruyamment.
— T’as raison, dit Daniel en essayant de manger sa salade.
— Cette chienne aurait dû rester en laisse ! enchaîna Mestre.
Mestre, un vieux de la vieille. Sorte de clone masculin de la Marquise. Petit, sec, nerveux.
— Ouais, acquiesça Daniel. Mais maintenant, le mal est fait. C’est trop tard.
— Une gardienne tuée, une autre démolie à vie… Il serait temps qu’on lui règle son compte… !
Daniel but une gorgée de vin. Il remarqua que ses collègues avaient descendu plusieurs quilles. Il fit le compte. Trois bouteilles pour six… Non, pour cinq. Ludo ne buvait pas.
— C’est pas vos affaires, répliqua-t-il.
— Quoi ? s’étrangla Mestre. Mais si, c’est nos affaires !
— Non, trancha Daniel. C’est chez moi que ça s’est passé, c’est moi qui m’en charge.
Portier le toisa de travers.
— Tu vas faire quoi ?
— Je vais lui faire passer l’envie de s’en prendre à qui que ce soit, je vous le garantis.
Ludovic le fixa avec une sorte d’écœurement.
— Ça te choque ? asséna Daniel.
— Non, murmura le jeune homme en baissant les yeux. C’est tout ce qu’elle mérite…
Le chef lisait à l’intérieur de lui à livre ouvert. Oui, il était choqué. Par la mort de Monique, par les paroles violentes de ses équipiers. Par les siennes, aussi. Mais il n’osait l’avouer, voulait rentrer dans le rang. Se faire accepter. Il avait peur, surtout. Pas de pitié, entre matons.
— On va venir te donner un coup de main ! proposa Portier.
— Non, refusa calmement le chef. Vous n’avez pas à mettre les pieds chez les filles.
— Tu veux les garder pour toi tout seul ?
Ils éclatèrent tous de rire, Daniel se força à les suivre. Il renonça à sa salade, se servit un café.
— J’ai pas besoin de vous pour m’occuper de Gréville, ajouta-t-il.
— Monique était notre collègue, à nous aussi ! rappela Mestre.
Le ton montait.
— Quand y en a pour un, y en a pour sept ! conclut Portier d’un ton effrayant.
Quartier des femmes — 21 h 15
Justine remontait du cachot lorsque Daniel regagna l’étage.
— Alors ? Comment va-t-elle ?
— Pas fort, résuma Justine. Elle ne parle plus. Mais elle a apprécié les clopes et le café, je crois. Et toi ? T’as réussi à les calmer ?
— Je leur ai dit que j’allais m’occuper de Marianne moi-même… Le problème, c’est que j’ai l’impression qu’ils ne m’ont pas cru. Je me demande si Solange n’a pas fait courir le bruit pour Marianne et moi…
— Tu sais… Ça se voyait que t’étais proche d’elle… On vous a souvent vus discuter ensemble, pendant les promenades. Je crois que tout le monde sait que tu l’aimes bien.
Que je l’aime, rectifia le chef en silence.
— J’espère que ça suffira, continua-t-il. Ce qui m’inquiète, c’est qu’ils ont beaucoup bu.
— J’ai vu… À mon avis, c’est pas terminé.
Ils s’installèrent dans le bureau, de part et d’autre de la vieille table en formica.
— Va te reposer, proposa Daniel. Je vais rester éveillé.
— J’ai pas sommeil…
Il lui sourit tendrement.
— Moi non plus.
Justine enchaînait café sur café pour tromper la fatigue. Elle était seule, Daniel étant parti accompagner une détenue jusqu’à l’infirmerie. Une junkie admise la veille. En pleine crise de manque et de démence. Sanchez leur avait téléphoné vers vingt-deux heures pour donner des nouvelles de Pariotti. Elle restait en observation à l’hôpital mais n’était pas en danger.
Dommage, avaient-ils pensé.
La nuit serait longue. Les détenues étaient calmes. Une petite pluie fine enveloppait la prison. Chaleur étouffante d’un orage larvé. Justine avait déboutonné le col de sa chemise, histoire de respirer plus facilement. Ses yeux commençaient à cligner dangereusement. Elle croisa ses bras sur la table, posa son front dessus. Juste quelques minutes. Juste pour reposer ses paupières aussi lourdes que la peine capitale. Elle sombra malgré elle, bercée par l’averse qui tintait sur les toits. Plongea dans un drôle de rêve. Elle courait dans les couloirs de la prison. Sans direction précise. Elle chutait dans l’escalier, les détenues applaudissaient des deux mains.
Elle s’éveilla brusquement. Un bruit venait de résonner dans son cerveau engourdi. Elle releva la tête et gémit de douleur, ankylosée par son inconfortable position. Elle passa une main sur sa nuque, consulta sa montre, une heure quarante. Elle avait dormi à peine un quart d’heure.
Elle tendit l’oreille. Une grille s’ouvrait. Daniel ? Et si ce n’était pas lui ? Son cœur se pressa comme un agrume. Elle se posta à l’entrée du bureau. Dans la pénombre du couloir, son cauchemar prit forme. Des silhouettes avançaient vers elle sans la voir. Elle respira un grand coup, alluma les lumières. Se retrouva à vingt mètres de cinq surveillants.
— Qu’est-ce que vous venez foutre ici ? aboya-t-elle en croisant les bras.
Les hommes s’avancèrent, Portier en tête.
— On vient rendre une petite visite à Gréville…
Justine se mit à prier pour que Daniel revienne. Maintenant. Avant qu’il ne soit trop tard.
— Hors de question ! Je veux pas de bordel chez moi. Alors, vous faites demi-tour.
— Il est où ton chef ?
— Pas très loin.
Portier souriait. La voie était libre. Il adressa un signe à ses hommes, ils prirent le chemin du quartier disciplinaire. Justine se précipita et se planta en haut de l’escalier pour leur barrer le chemin. Une femme contre cinq mecs. Elle n’en menait pas large.
— Déconne pas, conseilla Portier. Pousse-toi, ça vaut mieux.
— Certainement pas ! Vous n’irez nulle part ! Vous n’en avez pas le droit. Et puis ça ne servira à rien, de toute façon…
Portier se colla contre elle. Elle eut un haut-le-cœur. Son haleine aux effluves de vinasse, sans doute.
— Et si c’était toi qui étais morte ? insinua le gradé.
— Monique serait à ma place.
Ça leur coupa le sifflet quelques secondes. Pas plus.
Merde, Daniel, remonte !
— Les traîtres, on n’aime pas beaucoup ça chez nous ! prévint Mestre.
— Je fais mon boulot, c’est tout.
— Mais nous aussi, ma petite ! On peut pas laisser une prisonnière tuer une gardienne sans réagir, tu crois pas ?
— C’est à la justice de régler ça, pas à vous.
Un rire de meute fit écho à sa remarque.
— La justice, c’est nous qui allons la rendre ! annonça Mestre.
— T’inquiète ! On va pas la tuer… Juste lui faire regretter à mort !
Ils ricanèrent encore un coup. Justine essaya d’avaler sa salive. Mais la peur lui paralysait la gorge.
Daniel, je t’en prie ! Reviens !
— Foutez le camp ! ordonna-t-elle.
Portier s’empara d’elle.
— Allez, tu te calmes ! dit-il en lui bloquant les bras dans le dos.
✩
Marianne, malgré la chaleur, s’était glissée sous la couverture. La solitude, sans doute, lui faisait froid dans le dos. Elle avait fini par s’endormir, d’épuisement. Voguait maintenant sur les tumultes d’un océan noirâtre de culpabilité. Recevait des paquets de mer en pleine tête.