Ce fut une clef qui la réveilla. Comme toujours depuis quatre longues années. Le grincement de la porte lui souleva les paupières. Mais pas le cœur. Elle l’attendait depuis des heures. L’espérait de toutes ses forces. Il vient enfin me voir. Me pardonner. M’aimer.
Elle se redressa, prit soudain cent watts dans les rétines. Après l’éblouissement, vision d’enfer. Une armée d’uniformes, juste derrière le sas grillagé. Encerclée par les fauves en appétit.
Ils ouvrirent la dernière barrière, elle repoussa la couverture. Elle aperçut alors son amie, tenue par deux de ses collègues.
— On te réveille ? attaqua Portier en souriant. T’arrives encore à dormir après ton crime ? Après tous tes crimes…
Marianne se leva. Son regard croisa celui de Justine. Elle voyait déjà sa sépulture s’y refléter. Un linceul de peur qui couvrait ses iris.
— Lâchez Justine, répondit Marianne en fixant le gradé ventripotent. C’est moi que vous voulez, pas elle…
— Tu crois que tu vas me donner des ordres ? Elle essayait de nous empêcher de venir te voir ! On est en train de lui éviter une grosse connerie… Tu voudrais pas qu’elle gâche sa carrière pour toi, non ? T’as déjà fait assez de mal comme ça !
Marianne cessa de parler. Inutile de les exciter. Ils ne s’en prendraient pas à une gardienne, de toute façon. Pas ce soir, en tout cas. Ils s’occuperaient d’elle plus tard. Ce soir, la cible, c’était elle. L’appât qui allait nourrir leurs vieilles rancœurs.
Ils attachèrent la surveillante à la grille.
— Puisque tu y tiens, tu vas assister au spectacle ! ironisa Mestre en serrant les bracelets.
— Arrêtez ! hurla Justine. Je vous balancerai ! Vous finirez en cellule !
Ils ricanèrent devant ces menaces chimériques. Foutre une raclée à un détenu n’avait jamais conduit aucun surveillant devant le juge. Dans ce cachot, tout le monde en était conscient.
Marianne, encore intacte, avait reculé jusqu’au mur. Se préparant. Mentalement, physiquement. Il fallait déconnecter son esprit de son corps, juste avant la torture. Le chasser loin d’ici. Ne rien leur donner d’autre qu’un morceau de chair sans âme. Mais la présence de Justine, son air terrorisé, l’en empêchait. Justine qui sanglotait, maintenant. Tandis que le visage de Marianne restait sec et froid. Pourquoi Daniel ne les a-t-il pas empêchés de descendre ? Justine a essayé, elle. Elle ne m’a pas trahie. Mais si elle est leur prisonnière, c’est que Daniel n’est plus là. Parce qu’elle, il l’aurait protégée… Alors, peut-être qu’il m’aime encore un peu… Se rassurer, juste avant l’épreuve.
Les gardiens la tenaient en joue. Assoiffés de vengeance, de violence. Imbibés de vin. Ravagés par les années d’enfermement. Marianne serra les poings. C’était plus fort qu’elle. Elle ne se laisserait pas vaincre sans résister. Les matons hésitaient. Ce n’était pas leur première rencontre avec le cas Gréville. Ils connaissaient la dangerosité de l’adversaire. Portier donna le top départ. Ils formèrent un cercle autour de leur proie et se jetèrent sur elle en un seul mouvement.
Une lutte violente s’ensuivit. Deux des hommes finirent à terre, trois s’emparèrent de la détenue tandis que Justine appelait au secours. Les hommes plaquèrent la furie au sol, la première volée s’abattit sur elle.
Coups de pied, de poing, de matraque. De quoi la calmer un moment. Puis ils lui arrachèrent ses vêtements. Elle leur infligea de nouvelles blessures, se mit à rugir comme une lionne.
Mais comment lutter ? En avait-elle seulement envie ? Ou n’était-ce qu’un vieux réflexe ?
Justine continuait à émettre des SOS tragiques, inutiles.
— Bâillonnez-la ! ordonna Portier en essuyant le sang qui coulait de sa bouche.
Un surveillant récupéra de l’essuie-main près du lavabo et l’enfonça de force entre les lèvres de Justine. Ils lâchèrent enfin Marianne. Déjà sonnée, entièrement déshabillée. Elle rampa jusqu’au mur, replia ses jambes devant elle. Cacha sa poitrine avec ses bras. Les regards ruisselaient sur sa peau nue telle une pluie acide. Première blessure.
— Fait chaud ici, non ? suggéra Portier. On devrait offrir un rafraîchissement à notre copine…
Il disparut dans le couloir, avec le sourire d’un gosse attardé qui prépare un mauvais coup. Marianne tenta de rassurer Justine à distance. Je survivrai… Justine, qui semblait encore plus épouvantée qu’elle.
Puis Portier revint avec la lance incendie. Sorte d’anaconda monstrueux. Les surveillants se tassèrent derrière le sas grillagé. Marianne reçut le jet puissant d’eau glacée en pleine figure, se protégea tant bien que mal avec les mains en hurlant. Il lui semblait que sa peau craquait, se fendait sous la poussée. Puis l’épée liquide frappa sa poitrine, son ventre. Elle se tourna face au mur, crut que ses vertèbres allaient exploser. Elle termina par terre. Se recroquevilla au maximum pour épargner au mieux les zones fragiles de son corps.
Enfin, le premier supplice cessa. Il était temps de passer à la suite.
Marianne reprit sa respiration. Immergée dans un lac sibérien, elle essayait de recouvrer quelques forces. Mais déjà, autour d’elle, les agresseurs se délectaient du spectacle. Elle fut décollée du sol, son visage heurta violemment la cloison. Ses bras se tordirent dans son dos, les menottes entravèrent ses poignets.
— Tu sais que t’as un beau cul, Marianne ? commenta Portier avec un rire gras.
Il la retourna face à lui.
— Le reste est pas mal non plus…
— Connard !
Elle lui cracha à la figure, il essuya l’insulte d’un revers de manche avant de lui administrer une gauche dans l’abdomen. Elle s’écroula dans la flaque gelée. En train de suffoquer.
— Tu tueras plus personne, salope ! ajouta le gradé en la forçant à s’aplatir par terre.
Il lui écrasait le dos avec sa chaussure. Avec ses cent quarante kilos de cholestérol pur. Elle criait de douleur, se tordait sous la pression.
— On se la fait ? proposa Mestre.
Deux des gardiens semblèrent un peu effarés par cette proposition.
— Sois un peu patient ! répliqua Portier en enlevant son pied. On a toute la nuit pour s’amuser !
— Ouais ! On va pas commencer par le dessert ! ajouta un jeune maton.
Marianne, au bord de l’évanouissement, entendit les menaces et les rires grossiers au milieu du chaos cérébral. La carotide démesurément enflée, une grosse caisse dans la tête, du givre dans les veines. Elle mimait la mort. Buvait son propre sang. Mais le répit fut de courte durée.
À nouveau soulevée. Des mains sur ses bras, ses jambes. Des griffes chaudes plantées dans sa peau glacée. Elle se mit à gémir. Se refusa pourtant à supplier ses bourreaux. Elle se retrouva à genoux dans l’eau, Portier la tenait par les cheveux. Il empoigna sa matraque, la pressa contre ses lèvres ensanglantées.
— Ouvre la bouche ! Ouvre la bouche ou je te pète les dents !… Ouvre j’te dis ! Sinon je te casse les mâchoires !
Une voix fracassante intimait des ordres dans sa tête. Laisse-toi faire ou tu vas y passer ! Elle finit par céder, il enfonça la matraque. Son estomac se révulsa, remonta jusque dans l’œsophage.
— C’est bon, Marianne ? ricana Portier. Tu veux que je te la mette ailleurs ?
Elle s’étouffait. Un morceau de dent passa par sa trachée au gré d’un aller-retour brutal. Il retira enfin l’arme, elle bascula sur le côté, crachant un mélange de sang et de salive. Vomissant son effroi dans la mare abjecte.
— Arrêtez ! implora-t-elle enfin. J’ai pas voulu la tuer ! C’était un accident !