— Il faut que je flingue les caméras, c’est ça ?
— Justement non, Marianne… En tout cas, pas tout de suite.
— Mais… Si je me fais filmer, ils vont savoir que c’est moi !
— C’est le but de l’opération… Tout le monde doit savoir que c’est toi. Tu es sortie de prison, tu veux te venger de ceux qui t’y ont envoyée. Ce type t’a enfoncée pendant le procès, non ?
— Oui… C’est lui qui a réclamé perpétuité et peine de sûreté… Il voulait un exemple !
— Il est clair que les jurés se sont laissé influencer par son réquisitoire, non ? Il paraîtra donc normal que tu aies envie de le lui faire payer…
— Normal ?! Je me suis évadée, j’ai autre chose à foutre que buter l’avocat général, même si je le hais !
— Nous pensons au contraire que ta réputation jouera en faveur de ce scénario… Parce que tu as beaucoup de victimes à ton actif, que les psys t’ont jugée dangereuse, irrécupérable… Ils se sont trompés, certes… Mais pour l’opinion publique, il n’y aura rien d’étonnant à ce que tu continues à tuer… Que tu te venges.
Elle grilla une autre cigarette.
— Et puis… Tu as peut-être vraiment envie de te venger de ce mec, non ?
— C’est vrai que ce fumier m’a mis la tête sous l’eau mais…
— C’est ainsi que les choses se passeront, coupa Franck.
— Je le ferai, assura Marianne.
— Bien… Donc, tu nous rejoins dans la bagnole et ensuite…
— Ensuite ? Pourquoi, c’est pas fini ?
— Non, Marianne. Ce n’est pas tout… Ensuite, nous repartirons vers P. Vu que tu auras agi au petit matin, nous devrions y arriver peu avant huit heures…
— Qu’est-ce qu’on va foutre à P. ? s’étonna Marianne avec une appréhension évidente.
— Nous te déposerons non loin du Palais de justice… Il faudra que tu t’y introduises.
Elle avala sa fumée de travers.
— Quoi ?! Mais vous êtes malades ! Si je mets un pied au Palais, je vais me faire allumer !
— Il sera tôt, il n’y aura pas foule. À toi de te démerder. Je t’avais prévenue que ça serait une mission dangereuse… Tu iras dans le bureau d’un juge d’instruction. Le juge Nadine Forestier.
Les yeux de Marianne s’arrondirent comme deux OVNI.
— Je sais, c’est elle qui a instruit ton affaire de double meurtre. Celle-là aussi, tu dois la détester !
— Je la hais, c’est vrai… Et quoi ? Faut que je cambriole son bureau, c’est ça ?
— Non, Marianne… Elle arrive toujours très tôt au Palais. Elle sera là, comme chaque matin. Seule. Sa greffière n’arrive qu’à huit heures quarante-cinq ou neuf heures…
Elle essaya de garder espoir même si elle pressentait le pire.
— Tu t’arranges pour atteindre son bureau… Je pense que tu te souviens de l’endroit où il est situé ?
— Deuxième étage, au fond à droite.
— Parfait. Elle sera donc seule, ses premiers rendez-vous n’arrivant qu’à neuf heures… Tu l’obliges à te remettre l’original du dossier Charon. Il doit normalement se trouver dans son bureau.
— Comment ça se fait que c’est elle qui a l’original et l’autre la copie ? C’est quoi, ce dossier ?
— Forestier et Aubert sont amants.
— Tu rigoles ! ricana Marianne.
— Non. Nous les surveillons depuis assez longtemps pour en être sûrs, crois-moi !
— Comment elle fait pour se taper ce vieux porc ? Cette femme est folle ! Ça m’étonne qu’à moitié ! Ou alors, elle fait ça pour sa carrière…
Laurent se mit à rire, Franck sourit.
— Ça, c’est pas notre problème… Bon, revenons à notre affaire, tu veux bien ? Tu récupères donc l’original. Encore une fois, vérifie bien qu’elle te donne le bon dossier et la cassette vidéo qui va avec…
— J’ai compris, monsieur le commissaire, je ne suis pas débile ! Et j’en fais quoi, de ce dossier ?
— Tu nous le ramènes, bien sûr… Mais d’abord, il faut que tu élimines Forestier.
— Qu’est-ce que t’as dit ? murmura-t-elle.
— Tu dois tuer Forestier, répéta Franck avec aplomb.
Elle se leva brusquement, sa chaise bascula en arrière.
— Mais… Tu m’avais parlé d’une cible ! Pas de deux ! hurla-t-elle.
Laurent lui redonna sa chaise et la rassit un peu brutalement. Elle flanqua un coup de pied à la table.
— Calme-toi, ordonna Franck.
— Non, je ne me calmerai pas ! Pourquoi tu m’as menti ?
— Je… Je n’étais pas autorisé à te révéler les détails… Nous avons pensé que ça ne changerait pas grand-chose et…
— Détails ? Pas grand-chose ? rugit-elle. Tu te fous de ma gueule ?
— Non. Au départ, nous pensions vraiment que ça ne te dérangerait pas de tuer… Que ce soit une ou deux personnes. Quand j’ai vu que ça te posait un problème, lorsque tu m’as posé la question au parloir… je me suis dit qu’il valait mieux minimiser les choses. J’avais peur que tu refuses.
Elle cala son front entre ses mains, martyrisa à nouveau la table.
— Salauds ! murmura-t-elle.
— Tu détestes cette femme. Elle ne t’a laissé aucune chance. Je pensais que ça te faciliterait la tâche… Que ce serait moins dur pour toi.
— Si je devais buter tous ceux que je déteste, tu serais mort, toi aussi !
Il encaissa sans broncher. Juste une petite fêlure au fond du vert. Il continua à la mitrailler d’horreurs.
— Nous ne pouvons rien changer, désormais. Forestier doit mourir. Comme Aubert…
Elle leva les yeux sur lui. Il eut un frisson glacé dans l’échine.
— Comment les gens sauront-ils que c’est moi qui ai descendu la juge ?
— Tu le feras avec la même arme que pour Aubert… La police fera vite le rapprochement.
— Votre plan est foireux ! De toute façon, je refuse ! J’ai été embauchée pour tuer une cible, pas deux…
— Tu le feras. Tu n’as pas le choix. Pense à ton mec…
Philippe ferma les yeux. Marianne fusilla le commissaire d’une rafale meurtrière.
— Si jamais ça tourne mal et que tu ne peux nous rejoindre près du Palais, je vais te donner une autre adresse qu’il te faudra retenir par cœur, OK ?
— Je ne tuerai pas Forestier…
— Arrête, Marianne ! exigea Franck d’un ton martial. Encore une fois, tu n’as pas le choix.
— Pourquoi ? Pourquoi doivent-ils mourir ? C’est quoi, ce dossier ?
— Moins tu en sauras, mieux ça vaudra…
— Tu… Tu m’avais assuré que je n’aurais pas à descendre un innocent…
Il fit mine de réfléchir.
— Aubert et Forestier sont amants depuis environ deux ans. Visiblement, c’est ton procès qui les a rapprochés… Curieux, non ? Et nous avons récemment découvert qu’ils ont plein de points communs. Notamment, des mœurs tout à fait particulières… Et répréhensibles.
— Qu’est-ce qu’on en a à foutre de leurs mœurs ?! Ils jouent à des jeux sadomasos, peut-être ? Il y a des tas de gens qui aiment ça… ! Même ceux qu’on ne soupçonnerait pas… Des tordus, y en a partout !
Franck déboutonna le col de sa chemise, signe d’embarras. Marianne lui envoya un sourire méchant dans les gencives. Mais il contre-attaqua immédiatement.
— Sauf que ces deux-là s’amusent avec des gosses, Marianne… On a démantelé un réseau de pédophilie et appris qu’ils y étaient mêlés de près. Ce sont des clients habituels, si tu vois ce que je veux dire…