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Il entra dans la chambre sans frapper. Elle était assise à côté du lit. Le front posé sur les genoux. Position de défense.

— Tu devrais dormir, dit-il. Parce qu’il faudra que je te réveille très tôt…

— Je n’arriverai pas à dormir. Laisse-moi seule. Va-t’en…

Il pensa rebrousser chemin. Mais elle semblait tant avoir besoin d’aide qu’il se refusa à l’abandonner. Il passa une main dans ses cheveux. Elle redressa brusquement la tête, montrant un visage dévasté.

— Me touche pas…

— Tu crois que ce n’est pas dur pour moi aussi ?

— Pour toi ?! Mais toi, tu n’as pas à te salir les mains, Franck… Tu as juste à envoyer ta tueuse à gages… Vrai que ça doit être vachement dur !

— C’est mon boulot… C’est pour ça qu’on me paye.

— C’est pas un boulot de flic ordinaire…

— Je ne suis pas un flic ordinaire.

— T’es quoi, exactement ?… OK, dit-elle en essuyant ses larmes. Moins j’en sais… Tu me passes mes cigarettes ?

Il tendit le bras, attrapa le paquet sur le bureau. Elle posa sa nuque sur le matelas. Ferma les yeux.

— J’ai envie de came…

— Tu es en manque ?

— Non… Il me faudrait juste un rail de coke au petit-déj’ ! Thomas et moi, on en sniffait toujours avant les cambriolages… Ça évite d’avoir la trouille.

— Tu t’en sortiras très bien, Marianne.

— Comment peux-tu dire ça ? Je vais tuer froidement deux personnes sans défense… Même si c’est des salauds, ça reste deux assassinats… Non, je ne m’en sortirai pas très bien… Vous pensiez vraiment que j’étais prête à tuer de sang-froid, sans aucune hésitation ? Pour qui me preniez-vous donc ?

Il vit une larme s’arrondir au coin de son œil. Avant de couler lentement sur sa joue creusée d’effroi. Il s’installa près d’elle. Il avait tant de mal à rester loin. À rester insensible.

— Nous nous sommes trompés sur ton compte. Nous pensions avoir en face de nous une criminelle sans scrupules. Une fille qui vénérait la mort, qui aimait la donner. Je me suis planté, Marianne. Je croyais pouvoir te faire agir en te promettant simplement la liberté. S’il n’y avait pas eu Daniel, tu aurais refusé, n’est-ce pas ?

— Oui… J’avais prévu d’accepter après le dernier parloir. Mais… je pensais arriver à échapper à votre vigilance avant d’avoir à commettre le meurtre. C’était ma seule chance de sortir de cet enfer… Et s’il n’y avait pas eu Daniel, j’aurais refusé, ce soir… J’aurais préféré mourir.

— Comment peux-tu dire ça, Marianne ? Ta vie n’a donc aucune importance ?

— Il y a longtemps que je n’ai plus de vie… Plus d’importance, non plus…

Il posa sa main sur sa nuque, elle s’éloigna immédiatement de lui.

— Maintenant, il y a une vie qui t’attend… Et pour moi, c’est important.

— Pourquoi tu continues à me mentir, Franck ? murmura-t-elle. Je le ferai pour Daniel… Tu peux me dire la vérité, maintenant… Ça ne changera rien.

Il la força à tourner la tête, braqua ses yeux au fond des siens. Elle sonda les émeraudes. Un tressaillement la secoua des orteils jusqu’à la racine des cheveux. Non, il ne mentait pas.

La vie devant moi.

Avant, ce qui l’effrayait dans l’obscurité, c’était de ne plus avoir d’avenir. Mais, en cette seconde, cette vaste étendue qui s’offrait à elle la terrorisait encore davantage.

— Une vie de cavale ? Avec la peur au ventre ? À regarder sans cesse derrière moi ?

— C’est mieux que de regarder au travers des barreaux, non ? Et puis nous avons tout organisé pour ta fuite… Les papiers seront plus vrais que nature, tu auras assez d’argent pour redémarrer ailleurs.

— Mais… Où je vais aller ? Je… Je ne connais même pas mon pays… Je vais être perdue… Je serai seule, à l’étranger… Seule au monde…

— Tu as toujours été seule au monde, Marianne.

— Non… Pendant quatre ans, j’ai été assistée ! Dans une cellule de 9 m², avec trois repas par jour. Je n’ai jamais travaillé, je ne sais rien faire de mes mains… À part frapper et tuer…

Elle contemplait ses mains, justement. Il avait envie de les prendre dans les siennes.

— Tu apprendras. Tu es intelligente, tu as de l’instinct… De la sensibilité, aussi. Et une force impressionnante… Des qualités que beaucoup n’ont pas. Tu trouveras ton chemin, j’en suis certain.

— J’ai la trouille…

— Je… Je serai toujours là pour toi, Marianne. Je te laisserai un numéro où me joindre. Juste un numéro… Et si tu as besoin de moi…

— Tu dis ça pour me rassurer !

— Non… J’ai beaucoup de défauts, mais je n’ai pas pour habitude de laisser tomber les gens. Je ne t’abandonnerai pas. Pourtant, je suis sûr que tu ne m’appelleras jamais… Tu partiras et je n’entendrai plus jamais parler de toi.

Elle chassa ses larmes d’un geste machinal.

— Il faudra juste que je vive avec le poids de ce que je m’apprête à commettre. Et là, personne pourra m’aider…

— Tu avais déjà un poids à porter… Il sera plus lourd désormais. Mais tu le supporteras.

Il réchauffait son cœur entre ses mains, déclenchait ce drôle de carambolage dans sa chair. Haine, aversion, peur. Attirance, trouble, émotion. Elle l’entendait encore menacer Daniel. Mais elle n’avait personne d’autre à qui parler ce soir. Personne d’autre pour la réconforter avant le grand plongeon dans l’horreur. Le seul qui lui avait promis un jour la liberté. Son bourreau et son sauveur. Comme Daniel avait été son geôlier et son amant. Aimait-elle à ce point les contradictions ?

— Qui t’a blessé, Franck ? murmura-t-elle soudain.

— Personne, Marianne…

— Je le sens, pourtant. On a souffert tous les deux… On a fait du mal, tous les deux… Des trucs qui saignent dedans, ça s’arrête jamais… Tu as peur que je tente encore quelque chose, Franck ?

— Non… Je crois que tu ne feras plus rien, maintenant.

— Alors, détache-moi. C’est peut-être ma dernière nuit, je voudrais pas la passer enchaînée à un lit.

Il hésita un instant puis finit par la délivrer. Il s’était agenouillé face à elle, fesses sur talons.

— Tu devrais dormir.

— Je ne dormirai pas et toi non plus…

— Tu veux que je reste ?

— Non. C’est Daniel que je voudrais près de moi… Tu peux pas savoir comme il me manque…

— Je… Je t’ai entendue, ce matin. C’était beau. Tellement bouleversant… Ces mots, pour lui… Il a de la chance, beaucoup de chance. D’être aimé par toi…

Mais il est mort. D’amour.

Il essaya de se contenir. Il avait envie de pleurer, soudain. Il inspira à fond. Tenta de chasser cet homme de ses pensées. De refouler au plus profond de lui cet ignoble mensonge.

— Hier soir… Mon cauchemar… J’ai cru qu’il était mort… J’ai eu si peur ! Ça me tuerait s’il lui arrivait quelque chose.

Il serra les mâchoires jusqu’à s’infliger une violente douleur. Puis trouva la force de lui parler à nouveau. Il ne pouvait plus la sauver, désormais. Ne pouvait plus reculer.

— Je suis obligé, Marianne… Ces menaces… je n’ai pas le choix.

— J’ai pas envie qu’on parle de ça. Je n’ai plus envie qu’on parle.

Il était resté avec elle, finalement. Elle avait fini par s’endormir, blottie contre lui. Lui qui n’avait pas fermé l’œil. Les cristaux verts ne leur laissaient aucun répit. Il aurait tant voulu que le temps se suspende pourtant, qu’il n’y ait pas de suite. Mais l’heure était venue. Cruelle. Parce que le temps est incorruptible.