… Un train de banlieue, un peu pourri. Des tags jusque sur les sièges. Il fait déjà nuit. Elle tremble légèrement. Pas de peur pourtant. Juste de froid. Un froid qui lui ronge les os, de l’intérieur. Le RER quitte la gare, elle ne se souvient plus laquelle. Elle n’a que seize ans. Juste un petit sac de sport. Pas grand-chose dedans. Une photo de ses parents — pourquoi l’a-t-elle emportée ? — son kimono, une carte téléphonique — pour appeler qui ? — quelques billets piqués dans le portefeuille du vieux, deux jeans, trois pulls.
J’ai bien fait de me tirer. Ils allaient me rendre cinglée ces deux abrutis ! Je suis forte. Je peux m’en sortir seule. Pas besoin d’eux. Besoin de personne… Pourtant, elle porte déjà les stigmates d’une première nuit dans la rue. Sur un banc public, au milieu des putes et des macs. Ça change du XVIe.
Mais le XVIe, je ne m’y suis jamais sentie chez moi.
Les yeux un peu gonflés, un peu inquiets, elle sourit.
La porte du compartiment s’ouvre, trois mecs entrent, trois loubards. Ils parlent fort. Ils aiment qu’on les remarque, adorent terroriser le bon peuple des travailleurs qui migre vers sa banlieue dortoir. Marianne est au fond de la voiture, ils se sont arrêtés bien avant elle. Elle respire mieux. Je n’ai pas à avoir la trouille, pourtant… Je sais me battre…
Elle les observe de loin. Ils se sont assis près d’une jeune femme blonde qui lit sagement un bouquin. Pour l’emmerder, à coup sûr. Ils sont là pour ça, ils viennent en chasse. La fille est mal barrée… Tu dois intervenir, Marianne ! Tu peux l’aider, personne d’autre que toi ne le peut. L’étudiante commence à crier. Elle leur demande de se calmer, mais appelle au secours en fait. Sauf que personne ne semble l’entendre. Marianne a les mains crispées sur son sac. Les SOS lui ont transpercé les oreilles et le cœur. Pourquoi tu restes vissée sur ton siège ? Pourquoi t’as les jetons ? Tu as répété mille fois les mouvements à l’entraînement… Mais c’est plus facile dans un dojo que dans un train… Allez, c’est le moment de mettre en pratique !
La jeune femme se débat, maintenant.
Marianne a envie de pleurer. Ses jambes ne fonctionnent plus. Elle a honte, une honte fulgurante, paralysante autant que la peur. Elle préfère fermer les yeux, histoire de ne pas assister à la suite. Mais elle les rouvre instantanément. Regarde, Marianne. Affronte ta propre lâcheté.
Soudain, un homme se lève, comme un miracle. Costume gris, cravate bleue. Il s’interpose, la fille en profite pour s’enfuir.
Les trois jeunes, privés de leur jouet, s’en prennent au pauvre type. Menaces, insultes. Rapidement, des coups. Incapable de se défendre. Ils vont le tuer, le massacrer.
Brusquement, Marianne se retrouve debout à son tour. L’angoisse s’est muée en rage. Quelque chose jamais ressenti auparavant. Même pendant les compétitions. Une autre rage que celle de vaincre. Ça la submerge comme une vague, un truc à soulever des montagnes. Elle avance doucement vers le trio qui continue à rosser le gars déjà à terre. Normal, ce n’est qu’un homme ordinaire. Pas un champion de boxe. Pourtant, il a plongé dans la bagarre. A risqué sa vie pour une inconnue. Sans hésiter, sans se poser de questions.
— Eh ! Lâchez-le !
Ils s’arrêtent de frapper, se retournent. Surpris. Qu’est-ce qu’ils ont les passagers, ce soir ? Ils n’ont pas mis leur bandeau sur les yeux ? Font pas semblant de dormir ?
Un des trois ricane. Une autre victime s’offre à eux, aussi charmante que la première. Ils n’ont même pas à aller la chercher. Elle s’allonge de son plein gré sur l’autel. Une gamine, mais c’est sans importance. Ça fera un bon dessert.
— Qu’est-ce tu veux chérie ?
— Laissez-le tranquille, ordonne-t-elle d’une voix qu’elle ne se connaissait pas. Si vous aimez vous battre, battez-vous donc contre quelqu’un qui sait.
Ils écarquillent les yeux.
— Qui sait quoi ? Qu’est-ce qu’elle dit ?!
— Rien à foutre de ce qu’elle dit. On va s’occuper d’elle, puisqu’elle demande !
Marianne ne tremble plus. Ne redoute plus l’affrontement. Son cœur bat trop vite, certes. Mais elle est portée par une force invisible. Quoiqu’il arrive, elle ne peut pas perdre puisqu’elle s’est levée. Puisqu’ils ont cessé de s’acharner sur le héros à la cravate. Là est déjà sa victoire. Les agresseurs s’approchent lentement. L’homme en costard en profite pour reprendre ses esprits. Il s’appuie sur un fauteuil, sonné, encore à genoux. Le trio infernal marche vers Marianne, avec sourires de circonstance. Mais prudemment, comme s’ils avaient deviné. Qu’ils n’ont pas n’importe qui en face. Marianne ne bouge pas. Ne recule pas. Serre juste les poings. Le premier des trois arrive à portée. Le cerveau de Marianne commence à bouillir.
Action. Elle a déjà calculé sa première offensive. L’allée centrale étroite ? Un avantage pour elle. Ils avancent, l’un derrière l’autre. Elle les aura, l’un derrière l’autre. Mais elle attend encore. Qu’il porte l’attaque. Comme ça qu’elle a appris. Toujours attendre l’attaque. Parer, riposter.
Agir dans l’ordre.
Le premier à cinquante centimètres, maintenant. Elle peut même sentir son haleine à la Jenlain. Il lance son bras droit, Marianne s’est baissée, il cogne dans le vide, perd l’équilibre. N’anticipe pas le coup de poing qui lui écrase la gorge. Terminé pour lui. Il tombe à genoux, n’arrive plus à respirer, comme le type à la cravate. Il fixe Marianne avec panique, elle ne le voit déjà plus.
Au suivant de ces messieurs.
Celui-là se jette sur elle en criant. Elle prend appui sur les sièges, se soulève, avant de le recevoir d’un coup de pied en pleine poitrine. Plutôt une sorte de missile nucléaire. Projeté en arrière, il renverse son comparse. Marianne avance, se baisse pour le finir. Agir dans l’ordre. Elle l’agrippe par le col, lui assène trois coups de poing au visage. Peu importe le sang qui gicle sur les mains. Peu importe qu’il ne réagisse plus. Elle lève les yeux. Le troisième a reculé. Il a sorti un cran d’arrêt. Marianne n’entend même plus les cris des quelques passagers. Trop concentrée. Elle n’entend que sa propre voix.
Vas-y Marianne. Tue-le.
Il brandit son couteau comme une menace. Il espère, mais elle ne bat toujours pas en retraite. Trop tard pour renoncer. Il allonge une droite, elle sent une déchirure sur sa peau. Juste une brûlure. Il retente sa chance, elle lui saisit le bras, lui tord le poignet jusqu’au craquement. Hurlement. La lame atterrit sur le sol, elle l’éloigne du pied. Elle tient toujours le poignet de l’adversaire qui essaie de se dégager. Elle lui brise le genou d’un simple coup de talon, ça craque encore plus fort. Elle le lâche, il s’écroule. On dirait un tas de chiffons, un tas de merde. Une jambe et un bras en moins, il ne peut plus rien à part geindre. Mais la rage est toujours là. Comme un truc qui la consume de l’intérieur, qu’il faut laisser sortir. Elle récupère le couteau, attrape le mec par les cheveux. Il a les yeux aussi bleus que la cravate du héros. Elle lui plante le cran d’arrêt dans la gorge. Juste assez pour que ça saigne.
— C’est pas pareil avec moi, pas vrai ? murmure-t-elle. Je pourrais te tuer…
— Arrête, putain !
— Rappelle-moi ce que tu voulais ? Tu voulais t’occuper de moi, pas vrai ? Ben c’est moi qui vais m’occuper de toi !
Elle enfonce un peu plus la lame, elle en a tellement envie. Elle est en transe. Il gémit encore plus fort.