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Arrête tes conneries Marianne ! Réveille-toi ! Elle lâche le couteau comme s’il lui brûlait la main, puis flanque un coup de genou dans la tête de sa victime. Ses yeux se révulsent, il tombe lentement sur le côté, près d’une vieille dame horrifiée qui se ratatine sur son fauteuil en hurlant.

Marianne stoppe ses cris d’un seul regard. Elle n’est plus Marianne, d’ailleurs. Mais une sorte de déesse de la revanche dotée des pleins pouvoirs. Le monde au bout de ses poings. Elle ne marche plus, elle écrase tout de sa puissance. Elle aide l’homme à la cravate à se relever. Il a sacrément dégusté. Il la dévisage avec une sorte de frayeur. Comme si se tenait devant lui une extra-terrestre.

— Ça va, monsieur ?

Il hoche la tête, s’assoit doucement sur le siège qu’occupait l’étudiante. Sa belle cravate est mouchetée de sang. Mais il s’en sortira, elle est intervenue à temps. Il y a laissé quelques côtes et une dent qui traîne par terre dans une petite flaque rouge, juste à côté du bouquin abandonné par la jeune femme. Marianne le récupère, comme un souvenir de guerre.

— C’est bien ce que vous avez fait, monsieur, dit-elle.

Il la considère avec émotion. Encore sous le choc. Le train s’arrête, Marianne attrape son sac et descend, laissant derrière elle trois types sur le carreau. Encore vivants, elle le sait. Elle n’a pas entendu le souffle de la mort au bout de ses coups. Partir avant que les flics n’arrivent… Elle arpente le quai, à la recherche de l’étudiante pour lui rendre son livre. Elle grimace en touchant son bras où une estafilade laisse échapper son sang. C’est rien. Ça ne fait même pas mal.

Elle entre dans la gare tandis que le RER repart. Elle n’a pas vu la fille. Elle ne la reverra sans doute jamais. Déception. Elle s’isole dans les toilettes, se fige face au miroir, appuyée sur le lavabo. Elle affronte un visage neuf. Différent. Le sien pourtant. J’ai bien fait de me barrer de chez mes vieux. Au moins, j’ai servi à quelque chose. Mais ses mains tremblent, ses lèvres aussi. Des larmes coulent doucement sur ses joues. Du sang coule doucement sur sa main gauche. Un sang flamboyant.

Maintenant, ça fait mal. Elle regarde le roman posé sur le sol.

Maintenant, elle a peur. Une peur foudroyante qui déborde de ses lèvres. Pense à autre chose. C’est quoi le titre de ce livre ?

Mais sa vue se brouille, le sol se dérobe sous ses pieds. Elle tombe lentement, le visage à côté du bouquin. Elle essaie encore de déchiffrer le titre. Les lettres se mélangent. Elle a juste le temps, avant de s’évanouir, de prononcer à haute voix L’Église Verte.

… Marianne ouvrit les yeux alors que le Corail était déjà loin. Certains souvenirs valent mieux que d’autres. Le monde est petit, il paraît. Hasard ? Destin ? Grâce à Justine, elle avait compris sa puissance, son pouvoir. À cause de cela, elle était là aujourd’hui. Surveillée par la même Justine.

Elle alluma une cigarette, postée sur la chaise, face aux barreaux. Elle tendit le bras pour inviter la pluie sur sa peau. Elle frôla sa cicatrice, celle du bras gauche. Jamais vraiment refermée. Elle ressentait encore cet étrange sentiment de toute-puissance.

Elle aurait voulu devenir une sorte de justicière, comme les héros qu’elle admirait dans les BD de son enfance. Alors pourquoi était-elle devenue une criminelle ? Enfermée dans une sinistre cage. La force, si dure à maîtriser, est une arme à double tranchant. Elle avait envie de pleurer. De se laisser aller contre une épaule. Mais personne pour la rassurer, la prendre dans ses bras. Depuis si longtemps. Trop longtemps.

La porte de la cellule s’ouvrit brusquement, elle manqua de tomber de son piédestal. La lumière lui percuta les rétines.

Le chef. Avec, juste derrière lui, une sorte de fantôme.

— Bonsoir ! dit Daniel. Je te présente Emmanuelle Aubergé.

Marianne resta bouche bée quelques instants. Elle aurait pourtant juré qu’elle avait gagné ce combat… La nouvelle restait figée à côté du gradé, son paquetage sur les bras. Grande, terriblement maigre. Le teint blafard, les yeux cernés. Les cheveux foncés, longs et maladifs. Elle portait une robe claire, ce qui lui donnait encore plus l’apparence d’un zombie échappé de sa sépulture. Marianne avança vers les intrus, mâchoires serrées. Daniel devinait la colère qui allait surgir tel un geyser.

— Je veux pas d’elle ici !

— On ne te demande pas ton avis, asséna-t-il. Alors tu la fermes.

Elle ouvrit la bouche pour protester mais se retint. Quoi dire, de toute façon ? Daniel lui jeta un regard sévère avant de disparaître.

— N’oublie pas le contrat, Marianne… Bonne nuit, mesdames !

La porte claqua, le Fantôme sursauta. Marianne, face à elle, les mains sur les hanches, la toisait comme le lion fixe l’antilope avant l’assaut final. C’était donc ça, le monstre ? Cette espèce de revenante qui risquait de se disloquer au moindre souffle ? Marianne fit un pas supplémentaire en avant, la nouvelle recula en flageolant.

— Écoute-moi bien ! J’étais bien toute seule et ça me fait chier que tu débarques chez moi !

Aucune raison de lui sauter dessus pour le moment, mais elle avait pourtant une furieuse envie de la frapper. Déjà. Simplement parce qu’elle existait, entrait dans son territoire. Par effraction.

— Tu prends le lit du haut ! J’veux pas t’entendre ! Pas même connaître le son de ta misérable voix ! Je veux pas de télé ici, pas de radio non plus ! Et t’as pas intérêt à ronfler, sinon je t’étouffe avec ton oreiller… Eh ! Tu entends ce que je te dis… ?

Aucune réaction en face. Seulement la frayeur qui grandissait dans les pupilles.

— T’es sourde, muette ou débile… ? Tu viens d’où… ? Eh ! Je te cause, abrutie ! Tu viens d’où ?

— De… De l’hôpital…

— Génial, ça parle, en plus ! T’étais chez les fous, pas vrai ?! T’as déjà été en prison ?

Le Fantôme secoua la tête pour dire non.

— Je vois ! Première nuit en taule ! Alors je vais t’expliquer comment ça marche ici ! Enfin, si t’es pas trop conne pour comprendre ! Tu as droit à un casier et un seul ! Je veux pas que tu mélanges tes affaires aux miennes, même pas que tu les touches ! Même pas que tu les zyeutes ! Si tu salis, tu nettoies ! D’ailleurs, c’est toi qui feras le ménage, désormais !

Elle s’approcha à nouveau. L’autre était crucifiée contre la porte.

— Si tu me fais chier, de quelque manière que ce soit, je t’arrange ta sale gueule jusqu’à ce que ta mère puisse pas t’identifier à la morgue, t’as pigé ?

Marianne s’arrêta enfin, lorsque la nouvelle se mit à pleurer. Secouée de sanglots saccadés et ridicules.

— Et arrête de chialer comme une pisseuse ! Va sur ton pieu que je vois plus ta face de cadavre !

Le Fantôme lâcha ses affaires et grimpa jusqu’au lit du dessus. Marianne soupira, un peu délestée de sa colère. Elle éteignit la lumière, s’allongea à son tour. Je lui ai cloué le bec ! Pas bien difficile, remarque… Finalement, Marianne n’était pas très fière. Mais après tout, l’essentiel était de prendre l’avantage d’entrée. Dans la jungle, c’est la loi du plus fort. Sortir les armes avant même que l’autre n’ait l’idée de se battre. Elle entendit soudain des pleurs. Elle asséna un grand coup de pied dans le sommier du dessus, au risque de le voir s’écrouler sur sa tête.

— Je veux pas t’entendre ! s’écria-t-elle. Alors t’arrêtes de chialer !

Le Fantôme redevint silencieux. Marianne imagina qu’elle devait mordre l’oreiller pour étouffer ses pleurs. Ça lui fit une légère douleur quelque part, très loin. Un petit saignement qui sortait d’une cicatrice. Sa première nuit en taule. Quand elle avait pleuré toutes les larmes de son corps.