La nuit était encore épaisse. La pluie redoublait d’intensité. Marianne somnolait sous sa couverture. Brusquement, le lit se mit à trembler. Ouvrant les yeux, elle aperçut le Fantôme qui descendait l’échelle. Elle serra les poings, prête à frapper si l’autre voulait l’attaquer. Mais l’ombre famélique s’éloigna, se tapa dans la table, puis dans la chaise, avant de trouver l’entrée des toilettes. Marianne souffla, de très mauvaise humeur, comme si l’autre l’avait tirée d’un profond sommeil.
Soudain, elle l’entendit vomir ses tripes, ce qui lui donna instantanément la nausée.
Le bruit de la chasse d’eau, l’autre qui se mouche. Un enfer !
Faut que je m’en débarrasse au plus vite. Demain sera le mieux. Je préfère encore les menottes à ça !
Elle marcha jusqu’à l’interrupteur, appuya sur le bouton au moment où Emmanuelle sortait des WC. Elle s’immobilisa, les yeux emplis d’un effroi grotesque.
— Tu comptes m’emmerder comme ça toutes les nuits ?
— Excusez-moi, je ne me sens pas très bien…
— Ah ouais ? Et tu comptes aller te recoucher peut-être ? Tu prends de la Javel et tu me récures les chiottes. Tout de suite !
Emmanuelle retourna dans les toilettes, Marianne sur ses talons pour vérifier qu’elle suivait les ordres à la lettre. Agenouillée au-dessus de la cuvette, elle s’exécutait en silence. Ses mains osseuses tremblaient sans cesse. Corvéable à merci.
Comment peut-elle ne pas se révolter ? Elle va bien finir par essayer de m’en coller une ! Allez, vas-y, essaye ! Que je te donne une raclée ! Emmanuelle se contenta d’astiquer consciencieusement puis se releva. Elle comptait retourner dormir mais Marianne lui barra le passage.
— Finalement, je crois que tu vas roupiller ici ! dit-elle avec un sourire cruel. Parce que tu vas pas me réveiller toutes les cinq minutes pour aller aux chiottes !
Emmanuelle ouvrit enfin la bouche mais n’eut pas le temps de prononcer un mot. Marianne la plaqua contre la cloison en la tenant par la gorge.
— T’as quelque chose à dire, l’épave ? Tu dors ici et tu fermes ta gueule. Sinon, je te l’explose. C’est clair ?
Le Fantôme hocha la tête, Marianne lâcha prise.
— Et je te conseille de ne pas me réveiller une nouvelle fois. Sinon, t’es morte.
Elle retourna s’allonger, prenant au passage une cigarette qu’elle dégusta tranquillement sur son lit. Elle ferma les yeux, prête à savourer sa victoire. Totale.
Sauf que le visage cadavérique d’Emmanuelle refusait de quitter son esprit, la harcelant jusque dans ses rêves.
✩
Mercredi 25 mai — 6 h 00
Une aube humide et grise devant les yeux.
La pluie s’était enfuie pendant son sommeil mais Marianne la sentait encore imprimer dans l’air un souvenir olfactif puissant et délicieux. Au milieu de l’enfer, ces détails insignifiants prennent une importance démesurée.
Assise sur son grabat, elle s’étirait méthodiquement, membre après membre. Une quinte de toux la secoua violemment. Goudron et nicotine qui remontent à la surface, poumons qui se rebellent dès qu’ils sont à la verticale. Elle tendit le bras pour atteindre le paquet de Camel sur la table. Son visage se crispa au souvenir du mauvais cauchemar que lui avait joué la nuit. Elle avait rêvé que…
Le paquetage abandonné lui sauta alors aux yeux. Elle s’étouffa avec la fumée de sa clope. Nouvelle quinte de toux. Elle n’était pas seule… Le Fantôme ! Une colère irrépressible l’immergea aussitôt des talons jusqu’à la racine des cheveux. Non, pas un simple songe inoffensif ; l’autre était bien là, dans sa propre cellule ! Tel un parasite dangereux entré dans sa maison. Elle se repassa le film en accéléré, une nausée soudaine lui souleva le cœur. Mais qui lui donnait envie de vomir ? L’insecte ou celle qui l’écrase d’un simple coup de talon ? Peu importe. Elle poussa le battant et découvrit sa co-détenue recroquevillée à côté des WC. Transie de froid, les yeux déformés par une nuit de larmes.
— Barre-toi, j’ai envie de pisser ! aboya Marianne.
Emmanuelle se redressa avec difficulté en s’agrippant à la cuvette, spectacle pitoyable, puis elle disparut bien vite. Marianne s’arrêta devant le miroir pour l’inspection matinale. Finalement, elle préféra écourter la confrontation et s’assit sur la cuvette. Sauf que ça ne voulait pas venir. L’autre, juste derrière. Qui pouvait l’entendre et même la voir en s’approchant. Impossible de pisser dans ces conditions. Pourtant, il fallait bien. Des sueurs froides commençaient à la faire grelotter. Après de longues minutes, elle céda soudain à la pression et soulagea sa vessie, sûre que le cadavre ambulant avait l’oreille scotchée à la cloison.
Lorsqu’elle sortit, Emmanuelle était réfugiée sur le lit. En hauteur. Comme le singe grimpe à l’arbre pour échapper au serpent. Sauf que le serpent aussi, sait grimper à l’arbre.
La cohabitation serait invivable. Inutile d’insister. Marianne s’en savait incapable. Mieux valait en finir au plus vite.
— Descends, ordonna-t-elle. Faut que je te parle.
Emmanuelle demeura immobile, tétanisée par la peur. Marianne fut en haut de l’échelle en un bond. Elle empoigna sa proie par un bras, lui fit faire le saut de l’ange avant de redescendre se poster près du corps qui traînait par terre comme une vieille guenille.
L’autre s’était blessée en tombant. Elle serrait sa cheville gauche de ses deux mains.
— Allez, lève-toi ! hurla Marianne.
Elle la saisit par les cheveux, la força à se remettre debout avant de la projeter contre le mur. Emmanuelle se protégea le visage avec les bras. Mais Marianne se contenta de la rouer de mots.
— Rien que de voir ta tronche, ça me file la gerbe ! J’ai pas envie que tu restes ici ! Alors tu vas demander à changer de cellule, OK… ? Oh ! T’as entendu ?
— Oui, répondit le Fantôme. Mais… Mais…
— Mais, mais ! répéta Marianne en mimant le bégaiement ridicule. Mais quoi ?
— S’ils ne veulent pas ?
— À toi d’être convaincante ! Si t’es encore là cette nuit, tu verras pas le jour se lever demain matin. T’as pigé ou je te fais un dessin ?
Elle fit mine de se trancher la gorge, Emmanuelle se mit à pleurer, tout d’un coup, comme une vieille habitude. Elle tomba à genoux. Marianne leva les yeux au ciel.
— T’es vraiment pire qu’une serpillière ! cracha-t-elle avec un impitoyable sourire.
— Vous pouvez me tuer, je m’en fous…
Marianne, soudain à sec de menaces, soupira de nouveau. Si je veux qu’elle dégage, faut que je lui casse la gueule. Mais comment frapper une femme à genoux en pleurs ? Au-dessus de ses forces.
— Putain, arrête de chialer ! Tu me casses les oreilles !
Emmanuelle ne pouvait plus s’arrêter. Un sac d’os secoué par un séisme nerveux. Le visage enfoui dans ses mains, elle vidait son stock lacrymal sans aucune retenue. Marianne tournait autour d’elle, les poings serrés, les crocs dehors. Les muscles parcourus par un courant électrique surpuissant.
Faut qu’on en finisse ! Que je l’assomme, qu’elle arrête de me martyriser les tympans ! Que j’abrège sa souffrance et la mienne !
Finalement, elle retourna sur son matelas, brusquement épuisée. Impuissante. Elle se boucha seulement les oreilles. Ces pleurs avaient quelque chose d’infernal. De démoniaque. Ils lui tapaient sur le système comme un supplice, lui déchiraient le cerveau à la façon d’un bistouri. Faut que je l’arrête, bon Dieu ! Elle va me rendre folle !