— On la fout au mitard ! ordonna-t-il.
Il récupéra la matraque électrique dans le tiroir puis ils empoignèrent la détenue chacun par un bras, tandis qu’elle se débattait furieusement, hurlant toutes les insanités contenues dans son dictionnaire personnel. Mais ils la tenaient solidement, elle s’épuisa en vain. Dans les sous-sols, Daniel s’arrêta devant la première cellule et maîtrisa la boule d’hystérie le temps que Justine trouve la bonne clef. Juste derrière, un sas grillagé, une nouvelle porte. Il jeta Marianne dans la cage.
La rudesse de l’atterrissage stoppa le flot des insultes, elle mit quelques secondes à reprendre ses esprits. Elle connaissait cet endroit par cœur : la cellule de force. Utilisée par les matons pour isoler les détenus en pleine crise de nerfs. Une petite pièce sombre, quasiment vide. Pas de table ou de paillasse, ici. Juste des toilettes à la turque avec un robinet d’eau froide.
Et un gros anneau scellé au mur pour attacher les plus récalcitrants.
— Justine, tu remontes t’occuper de la nouvelle, ordonna le chef.
La gardienne hésita. Elle n’avait pas le droit de le laisser seul avec une détenue. Surtout qu’elle devinait le motif de ce tête-à-tête.
— Non, je reste…
— J’ai dit : tu remontes.
— Qu’est-ce que tu vas faire ?
— Arrête de discuter, merde ! Tu remontes ! Tout de suite !
Justine fit demi-tour, fermant les portes derrière elle. Fermant les yeux sur la suite. Abandonnant Marianne à son sort.
Dans le bureau, elle se servit un café. Elle l’a bien cherché après tout… Ses mains tremblaient, le café coula à côté de la tasse. Oui, elle l’a cherché, c’est vrai, mais… C’est pas vraiment de sa faute… Elle est incapable de se contrôler… Je ne peux pas le laisser faire ça. Non, j’peux pas…
Seuls dans le cachot, seuls à l’étage. Seule au monde.
Le face-à-face pouvait commencer.
— Ça fait toujours aussi mal ? nargua Marianne.
Elle souriait, mais son visage était tiraillé par la haine. Elle souriait, juste pour cacher sa trouille. Elle avait enfreint les règles, dépassé les limites. Elle attendait la sanction.
Daniel, pas du genre à rédiger un rapport pour ameuter le Conseil de discipline, préférait les bonnes vieilles méthodes. Œil pour œil, dent pour dent. Avec Marianne, il pouvait se le permettre. Ce n’était pas une faible femme sans défense. Plutôt un bloc de muscles en furie commandé par un cerveau malade. Une bête féroce qu’il fallait soumettre. Et une douleur cuisante entre les jambes qu’il fallait venger.
— Tu vas voir si ça fait mal ! murmura-t-il en brandissant la matraque.
— Lâche ça ! Et enlève-moi ces menottes si t’as encore quelque chose dans le pantalon !
— OK ! Mais on met d’abord les compteurs à zéro !
Une décharge en bas du ventre la projeta contre le mur où elle glissa lentement pour atteindre le sol.
— Comme ça, on est sur un pied d’égalité ! Pas vrai, Marianne ?
Agir avant qu’elle ne retrouve ses moyens. Il se baissa pour lui ôter les bracelets puis la souleva de terre comme un fétu de paille. Le premier coup de poing dans l’estomac la fit plier en deux. Un deuxième dans les côtes, pour qu’elle perde son souffle. Il avait une force imparable. Elle riposta quand même d’un uppercut à la mâchoire qui envoya le chef valser contre la grille. Elle ne put enchaîner, encore incapable de respirer. Daniel était déjà revenu sur le ring. Nouveau choc dans les côtes, coup de massue dans le dos. Une rouste méthodique… Toucher aux endroits non vitaux, ne pas risquer de l’envoyer à l’hôpital. Juste au tapis.
Il s’arrêta lorsqu’elle ne tenta plus de se relever. Signe qu’elle capitulait sous l’avalanche. Adossé au grillage, Daniel fit fonctionner sa mâchoire endolorie puis alluma une cigarette, gardant toujours un œil sur sa prisonnière. Elle ne gémissait pas, elle avait toujours eu la douleur pudique. De toute façon, elle ne se remettrait pas debout avant qu’il n’en donne le signal. Sinon la sanction serait immédiate.
Sa clope finie, il l’empoigna par le pull, la remit sur ses jambes. D’une main, il lui maîtrisa les poignets, de l’autre, il la colla au mur. Elle soutenait son regard, il serrait sa gorge.
— Ça y est, t’es calmée ?
Il appuyait tellement sur son larynx qu’elle ne pouvait répondre. Elle bougea ses lèvres, articulant un « je t’emmerde » silencieux. Nouvelle droite au visage qui lui vrilla les cervicales. Celle-là laisserait des traces. Mais Marianne n’irait jamais se plaindre. Il pouvait y aller sans retenue.
— Je repose la question, t’es calmée ou je continue ?
— Je vais te crever ! souffla Marianne avec un restant de voix.
Ça lui faisait tellement mal de s’abaisser à lui donner la victoire. Tellement plus mal que les coups. Elle le frappa au tibia, vit son visage se tordre de douleur, mais il ne lâcha pas prise. Elle subit une nouvelle série de ripostes. Il la tenait toujours, elle ne put même pas s’écrouler.
— Tu jettes l’éponge, Marianne ?
— Arrête ! murmura-t-elle.
Il l’écrasa encore un peu plus contre le mur. Satisfait.
— Tu ne me frappes plus jamais, sale petite garce ! hurla-t-il. T’as compris ?
Elle hocha la tête, baissa les yeux. C’était enfin terminé, il la laissa tomber. Il frotta sa jambe douloureuse tandis que Marianne se ratatinait sur le sol pour remettre ses organes en place. Il passa sous l’eau ses mains rougies par le sang puis s’aspergea généreusement le visage, le silence du cachot seulement brisé par la respiration saccadée de Marianne. Il la considéra quelques secondes, un peu inquiet. Il y était peut-être allé trop fort ? Mais elle était si résistante… Il avait eu l’impression de frapper un mur en pierres. Le tout était de lui laisser un peu de temps.
Il ramassa les menottes, la matraque et ferma la porte derrière lui. Dans le couloir, il s’appuya contre le mur, la tête lui tournait. Il fut même contraint de s’asseoir. Soulevant son pantalon, il vit une bosse de la taille d’une balle de golf pointer au milieu de son tibia.
En claudiquant, il regagna les étages civilisés. En haut des escaliers, Sanchez l’attendait.
— T’es blessé ? demanda le directeur.
— Non, ça va, c’est rien…
— Viens dans mon bureau. Faut qu’on parle.
Daniel se traîna jusqu’à la glacière puis s’effondra dans le fauteuil en cuir.
— Justine est venue me voir, commença Sanchez.
Le chef soupira tout en massant sa jambe. Cette furie lui avait peut-être fêlé l’os.
— Elle m’a raconté ce qui s’est passé avec Gréville. Elle voulait que je descende au cachot. Je lui ai dit que j’avais confiance en toi. Que tu savais ce que tu faisais… Tu lui as collé une raclée ?
— Oui.
— Elle est dans quel état ?
— J’l’ai pas tuée si c’est ce que tu veux savoir ! C’est plutôt moi qui me suis fait mal aux poings !
— Paraît qu’elle t’a mis un coup de pied dans les…
— Ça va, coupa le chef.
— T’as bien réagi.
— Si on n’enlève pas la nouvelle de la cellule, elle va la réduire en miettes !
— Je compte sur toi pour la raisonner.
— La raisonner ?! Demande-moi plutôt de raisonner un asile de fous !
— On lui met le contrat entre les mains, elle l’accepte ou elle morfle ! Et elle reprend les vieilles habitudes !
— À mon avis, ça suffira pas comme menace. Et attends qu’elle sache pourquoi l’autre est parmi nous ! Alors là, je lui donne pas trois heures !