Dans le couloir, des cris de colère s’échappaient des cellules, les détenues commençaient à tambouriner contre les portes.
— Je descends voir Marianne ! dit Justine.
— Non. Elle est encore trop dangereuse. C’est moi qui vais descendre. Je ne veux pas qu’elle te blesse. Et puis, je dois lui parler… La raisonner pour l’histoire de la nouvelle. Tu pourras la voir ce soir quand je la remonterai en cellule.
Il ouvrit la porte, Justine prit le chemin du couloir.
— Au fait, faudra emmener Aubergé à l’infirmerie… Marianne lui a peut-être pété la cheville.
— D’accord…
— Merci, Justine.
La gardienne pressa le pas, mieux valait éviter une émeute générale. Mieux valait éviter de verser une larme devant lui. Mais pleurer pourquoi, au fait ? Pour Marianne qui venait de se prendre une dérouillée ? Parce qu’elle était ébranlée par la pertinence des propos de Daniel ?
Les voix se déchaînaient derrière les portes. PROMENADE ! Justine se sentait seule et débordée. Pleurer parce qu’elle n’en pouvait plus de ce boulot ? Elle avait tant de raisons de pleurer. Et jamais le temps de se laisser aller.
Reclus dans son bureau, Daniel élaborait le stratagème pour faire céder Marianne. Mais Justine l’empêchait de réfléchir posément. Si elle le dénonçait ? Il avait un peu peur, ça le déconcentrait. Il se rendit aux vestiaires pour se changer, s’inspecta dans le miroir. Le coup dans la mâchoire commençait à se voir. Demain, il ne se raserait pas, histoire de dissimuler l’hématome qui s’annonçait.
Il récupéra quelques barres de céréales dans son casier puis descendit dans la cour. Il aimait voir toutes les détenues réunies, en semi-liberté. Pendant la promenade, il devinait les tensions, les clans, les filles qui souffraient et celles qui surmontaient mieux la douleur de l’enfermement. Parce qu’elles s’étaient tissé une cotte de mailles pour résister. Il suffisait d’observer. Ce que Justine faisait, du haut des marches. Une très bonne surveillante. Elle finirait par comprendre…
Lorsqu’il approcha, elle tourna la tête comme une petite fille boudeuse.
— T’as envie d’une pause ? Je peux rester là, si tu veux…
— Non, je te remercie. Ça va aller.
— Bien… Tu m’en veux ?
— Je sais pas, répondit-elle en fixant ses chaussures. Je ne sais pas… Je ne sais plus très bien.
— On en reparlera, si tu veux bien…
— Oui. D’accord…
Il prit le chemin de la cellule 119. Emmanuelle, assise sur son lit, le regard dans le vide, sursauta lorsque le chef entra. Elle n’avait pas encore l’habitude qu’on entre sans frapper.
— Ça va ? On va vous emmener voir le médecin, tout à l’heure…
— Oui, merci monsieur.
Il récupéra un paquet de Camel avant d’abandonner Emmanuelle à sa contemplation désespérée. Un dernier détour par le bureau des surveillantes pour prendre une tasse de café et il descendit enfin vers les sous-sols. Il ouvrit la porte, s’arrêta derrière la grille. Dans la pénombre, il devina Marianne toujours par terre. Elle n’avait pas bougé d’un centimètre, allongée sur le côté, en position fœtale. Il eut soudain très peur. Il posa la tasse par terre et s’agenouilla près d’elle.
— Marianne ? Tu m’entends ?
— Laisse-moi…
Soupir de soulagement. Un instant, il avait cru…
— Allez, debout ! Faut qu’on parle tous les deux !
Comme elle refusait d’obtempérer, il la força à se tourner vers lui. Son visage était sec alors qu’il avait espéré y voir des larmes de rédemption se mêler au sang. Il lui donna un paquet de mouchoirs puis s’éloigna un peu.
Elle s’essuya le visage et le cou avant de s’asseoir contre le mur en laissant échapper un gémissement de douleur. C’est alors qu’elle remarqua la tasse de café.
— Pour toi. Avec trois sucres.
Surtout, ne pas le remercier, ne pas lui montrer que ça la touchait.
— T’en veux pas ? s’étonna le gradé.
— Si ça peut te faire plaisir, marmonna-t-elle en portant le mug à ses lèvres.
— Je n’aime pas ce qui s’est passé ce matin…
Le café était délicieux. Mais son goût de miel ne suffisait pas à édulcorer les réactions de Marianne.
— Arrête ! T’adores me taper dessus ! fit-elle d’une voix encore faible.
— Non, et tu le sais très bien. Alors commence pas ton numéro ! Que les choses soient bien claires ; je ne veux plus que tu lèves la main sur moi ou sur une surveillante. T’as compris, Marianne ?
Elle refusa de donner quelque promesse que ce soit.
— C’est pas toi qui commandes, ici. Le chef, c’est moi et personne d’autre.
Toujours rien en face. Que se passait-il dans sa tête ?
— Tu as perdu ta langue ? Tu pourrais au moins me regarder quand je te parle !
Elle leva les yeux qui brillèrent dans l’ombre comme deux éclipses de soleil. Il ressentit instantanément une drôle de brûlure dans le bas-ventre. Pas le coup de pied sournois. Autre chose. Ça lui faisait toujours ça quand elle le transperçait du regard. Mais il devait rester concentré.
— Si t’attends des excuses, tu vas vieillir ici ! annonça-t-elle avec arrogance.
Il sortit de sa poche un paquet de Camel et le lui lança. Cette nouvelle attention la surprit.
— J’ai pensé que ça te ferait plaisir…
— Y a deux heures, tu me tabassais et maintenant, tu cherches à me faire plaisir ? répondit-elle avec un sourire hargneux. T’es pas normal, toi !
— Ma colère est tombée, avoua-t-il.
— Tu m’étonnes ! Avec ce que tu m’as mis dans la tête !
— Tu m’as cherché, tu m’as trouvé. Tu devrais le savoir depuis le temps…
Elle prit une cigarette et la porta à la bouche. Sa lèvre coupée et enflée se crispa.
— J’ai pas de briquet…
Il lui donna le sien et elle put enfin renouer avec le goût du tabac. Derrière celui du café, c’était divin.
— Tu as faim ? Tu n’as pas eu de petit déjeuner ce matin…
— Tu crois vraiment que je peux avoir faim ?
Elle souleva son pull, dévoilant les premiers hématomes sur son ventre. Il fut mal à l’aise mais ne laissa rien transparaître. Elle alla se passer un peu d’eau sur le front et les joues. Penchée au-dessus des WC, elle lisait son visage en braille, du bout des doigts.
— Putain, murmura-t-elle. Je suis complètement défigurée !
— Mais non ! Tu es encore très jolie, je t’assure !
Cette conversation avait quelque chose d’absurde. Pourquoi parler à ce type qui l’avait brutalisée ? Mais avait-elle si mal que ça ? Quelques ecchymoses, simples douleurs physiques, superficielles. Rien comparé aux blessures infligées par Justine. Tellement plus profondes… Ils se jaugèrent un instant. Elle n’arrivait même pas à lui en vouloir. Vrai qu’elle l’avait cherchée et méritée, cette leçon. En prison, elle avait appris une autre manière de penser, de considérer les choses. Vu de l’extérieur, ce passage à tabac aurait sans doute paru monstrueux. Mais, à l’intérieur même de l’enfer, ce n’était qu’un épisode sans grande importance. Elle retourna s’asseoir. Encore tant de mal à tenir debout.
— J’aurais pu te tuer, tout à l’heure, murmura-t-elle. J’ai pas voulu mais j’aurais pu…
— Je sais, confessa-t-il en souriant. Tu aurais pu te défendre mieux que ça en tout cas. Mais tu acceptais la sanction.