Выбрать главу

Elle refusa de l’admettre et alluma une nouvelle clope.

— Tu aurais préféré quarante jours de mitard ?

— Rien à foutre du cachot ! De toute façon, là ou ailleurs… C’est l’horreur partout.

Elle tourna la tête de l’autre côté, refoulant les larmes qui tentaient de percer le bastion.

— Oui, c’est l’horreur. Mais tu n’es pas là par hasard… Tu as tué, Marianne. Ne l’oublie pas.

— Comment veux-tu que je l’oublie ! hurla-t-elle. Tu crois quoi ? Que je m’en fous ?

— Tu regrettes ?

— Qu’est-ce que ça change, hein ?

— Tout. Ça change tout. Si tu regrettes, ça prouve que tu n’es pas aussi irrécupérable qu’ils le disent.

Ses yeux s’emplirent d’une tristesse poignante. Effort surhumain pour ne pas chialer. Pourtant, elle ne pleurait jamais devant les autres.

— Tu n’es pas mauvaise, mais incapable de contrôler la violence qui bouillonne en toi. Et j’aimerais que tu y arrives. Tu peux. J’en suis sûr.

— C’est trop dur… dit-elle en secouant la tête.

— Pourquoi tu as martyrisé cette fille ?

Le visage de Marianne se crispa. Une bouffée de haine l’envahit.

— Je supporte pas que… Tu peux pas savoir ce que c’est… la promiscuité…

— Tu l’as pourtant déjà vécue au début de ton incarcération… Tu t’y feras.

Nouvelle négation de la tête.

— Faudra bien pourtant.

— Pourquoi vous voulez absolument qu’elle reste avec moi ?

— On a passé un marché, il me semble… Tu devais l’accepter en échange de plus de liberté. Et tu n’as pas respecté ta part du contrat.

— J’avais rien promis !

— C’était un accord tacite, ma belle !

— Alors je préfère encore les menottes et tout le reste.

— Trop tard. On ne reviendra pas en arrière.

— Pourquoi vous la foutez pas ailleurs ?

— On ne peut pas la mettre avec n’importe qui et on n’a plus de cellule d’isolement. De toute façon, on peut pas prendre le risque de la laisser seule…

— Ben voyons ! Une suicidaire ! ricana Marianne. Vous n’avez trouvé que moi, pas vrai ? J’suis pas sa nounou !

— Toi, tu as obtenu quelque chose en échange, alors c’est différent.

— Je comprends rien ! Qu’est-ce qu’elle a de spécial, cette nana ? À part qu’elle a l’air de sortir d’un cimetière et qu’elle voudrait bien y retourner !

Daniel sembla gêné, Marianne eut soudain un éclair de lucidité.

— Putain ! Me dis pas que… Me dis pas que c’est une pédophile ! Si elle devait être en isolement c’est que…

— Infanticide, lâcha-t-il.

Marianne se leva d’un bond, comme piquée par une guêpe.

— Vous m’avez collé une tueuse d’enfant en cellule ?! Je rêve !

— Si on la met dans une cellule de trois, elle va pas tenir une semaine…

— Avec moi, elle tiendra pas trois heures ! annonça Marianne d’une voix gonflée de rage.

— Réfléchis… Tu as beaucoup à y gagner. Tu la laisses tranquille, on te laisse tranquille…

— Qu’est-ce qu’elle a fait, exactement ?

Daniel lui faucha une cigarette. Mal à l’aise d’évoquer l’horreur absolue.

— Infanticide, j’t’ai dit… Elle a tué ses deux enfants.

— Elle a tué ses propres gosses ?! Et tu veux que je laisse vivre ce monstre ?

— Et toi ? Tu as bien tué un vieux sans défense, non ?

— C’était un accident !

— Ouais… Tu l’as pas écrasé sur un passage piétons ! Tu l’as frappé pour lui piquer du blé ! Tu crois que tu vaux mieux qu’elle ? Es-tu la mieux placée pour porter un tel jugement ?

Marianne, blessée à vif, le fustigea du regard.

— Un vieux, c’est toujours mieux qu’un gosse !

— Façon de voir les choses ! Il faut que tu fasses un effort, Marianne.

— Un effort ? Déjà que j’avais envie de la placarder ! Maintenant… Tuer ses propres enfants ! De toute façon, si c’est pas moi qui m’en charge, les autres le feront à ma place.

— On redoublera de vigilance… S’il le faut, on lui organisera des promenades en solitaire. Et puis, c’est pas comme si elle avait vendu ses gosses pour des photos pornos. Elle a une chance d’être tolérée par les autres…

— Tu rêves ! De toute façon, moi, je la supporterai pas ! s’entêta Marianne.

— Tu as le contrat en mains, ma belle. Je te laisse réfléchir. Je viendrai te chercher ce soir.

— Ce soir ? Mais j’ai un parloir à quatorze heures ! dit-elle.

— Ah bon ? Encore un parloir ? C’est qui ?

— C’est pas tes oignons !

— Eh bien ton mystérieux visiteur reviendra, voilà tout. Tu es en isolement pour la journée.

— Salaud ! Laisse-moi remonter !

— Recommence pas, tu veux…

— Laisse-moi y aller ! demanda-t-elle d’une voix radoucie.

— Hors de question. T’es pas au Club Med, ici ! C’est pas toi qui décides du planning.

Il déposa les barres de céréales à même le sol.

— J’en veux pas de ta bouffe !

— Tant pis ! Si tu les manges pas, je les offrirai à une autre.

Il s’éloigna, Marianne remarqua qu’il boitait. Mais il souffrait moins qu’elle et cette idée lui fut brusquement insupportable. Elle prit la tasse vide, tendit le bras vers le ciel à la façon d’un basketteur. Viser l’arrière du crâne pour qu’il s’effondre. Mais il se retourna pile au moment où elle allait tirer, comme s’il avait entrevu le danger. Elle hésita, baissa le bras. Trop tard. Le regard du chef avait changé. Un rai de lumière poudreuse qui filtrait par le soupirail tapait juste dedans, comme pour en souligner la dureté au moment opportun. Aussi bleu que celui de Marianne était noir. Le jour et la nuit. Elle lâcha la tasse, recula doucement.

— Tu attaques en traître, maintenant ? Ça ne te ressemble pas, Marianne. Dire que j’ai pensé à t’apporter un café ! Que je suis con…

C’était la déception qui perçait dans ses yeux. L’échec. Il avançait lentement, elle sentit le mur dans son dos. Une nouvelle confrontation s’annonçait.

— Pourquoi t’as fait ça ?

Comment dire ? Un réflexe. Un truc qui commande mon cerveau. Qui m’ordonne de blesser. Faire mal pour évacuer sa propre souffrance. Vider ce trop-plein de violence qui la bousillait. Comment le lui expliquer ? Il était tout près maintenant. Elle était à portée de ses poings.

— Je sais pas pourquoi, essaya-t-elle. Je le maîtrise pas, faut que ça sorte…

— Ah ouais ? Je suis pas ton punching-ball personnel, Marianne.

Elle ferma les yeux, prête à recevoir un nouveau traitement de choc. Prête à rendre les coups, aussi.

— Tu vois, là, j’suis vraiment énervé, murmura-t-il. Pourtant, je me contrôle…

Il posa une main contre le mur, juste à côté de son visage meurtri et, de l’autre, il essuya les dernières traces de sang séché.

— Je reviens ce soir, j’attends de toi que tu réfléchisses, que tu redeviennes raisonnable. Dans le cas contraire, ta vie deviendra un enfer.

— C’est déjà un enfer…

— Je te jure que ce sera bien pire. T’auras plus rien, Marianne. Mes petits cadeaux, je les donnerai à une autre détenue. Une plus compréhensive que toi…

— Tu ne peux pas te passer de moi !

Il s’écarta, affichant un sourire blessant.

— Pour qui tu te prends ? Je te trouve bien présomptueuse tout à coup ! Y a des tas de filles mieux que toi ici !

Elle tapa du pied par terre.