— Je peux te pourrir la vie, Marianne. Jusqu’à ce que tu en crèves. Personne ne le remarquera. Personne ne me le reprochera. Tout le monde sera soulagé d’être enfin débarrassé de toi. N’oublie pas ça. Tu ne manqueras à personne.
Il lui tourna le dos, comme pour lui montrer qu’il n’avait pas peur.
— Tu as cassé la tasse de Justine. Elle ne va pas être contente…
Enfin, il disparut. Dans le couloir, il s’arrêta pour calmer les battements de son cœur. Une montée d’adrénaline lorsqu’il s’était approché d’elle. Mais, face au chien méchant, il faut toujours cacher sa peur. Sinon, il attaque.
Dans le cachot, Marianne resta un moment crucifiée contre le mur. Puis ses jambes lâchèrent, elle se retrouva à genoux.
Je suis qui ? Je dois être vraiment une chose horrible pour mériter ça. Même pas un être humain. Oui, un animal, une chose.
Le visage émacié d’Emmanuelle apparut devant elle. Comme pour lui rappeler les atrocités dont elle était capable. Puis ce fut au tour du papy, fidèle au rendez-vous.
À moi, ils n’avaient rien fait. Alors comment j’ai pu ?
Elle posa les mains sur le sol, dans la saleté repoussante. J’aurais dû dire oui à ces flics. Peu importe qu’ils me conduisent à l’abattoir. Mieux vaut mourir que de se retrouver par terre, le nez dans cette crasse infernale. Maintenant, c’est trop tard. Ils ne reviendront pas. Et Daniel va me priver de came.
Le manque qui hibernait toujours à l’intérieur de son cerveau ricana doucement. Il s’étira, bâilla et déchira sa répugnante chrysalide.
Son estomac se retourna. Une convulsion violente expulsa le café de ses entrailles. L’impression d’avoir touché le fond. Plus bas, elle ne pouvait pas tomber. Elle se releva, se rinça la bouche au robinet. But de grandes gorgées d’eau fraîche javellisée. Puis, armée de papier toilette, elle épongea le sol. Suffisamment sale comme ça. Elle accomplissait ces gestes comme un robot. Lentement, mécaniquement. En elle, grossissait quelque chose d’immonde, de douloureux. D’énorme. Comme une boule, une sorte de monstrueux abcès. Là, juste en dessous des poumons.
Elle se recroquevilla contre le grillage métallique de l’entrée. Les yeux hébétés, rongés par la pénombre. Ça faisait de plus en plus mal. Ça poussait les organes pour se faire de la place. Ça l’empêchait presque de respirer, maintenant.
La nuit était tombée lorsque des pas résonnèrent dans le couloir. Marianne n’avait pas bougé, toujours assise contre la grille. Transie de froid, les genoux repliés devant elle. Les pieds nus sur le béton poussiéreux. Elle avait entendu passer les heures, pendant qu’elle se voyait mourir. La boule avait grandi, jusqu’à envahir son corps entier. La porte grinça, la lumière l’aveugla. C’était Daniel, elle le savait. Il ouvrit la grille, se posta devant elle. Il lui sembla encore plus grand que d’habitude.
— Je vais te remonter en cellule, que tu puisses prendre ton repas.
Elle ne bougea pas, il soupira. Il restait prudent. Une ruse, peut-être ? Elle attendait qu’il s’abaisse pour le saisir à la gorge. Une de ces clefs mortelles dont elle détenait le secret.
— Marianne ! Debout !
Elle resserra ses bras autour de son abdomen. La boule allait exploser, retapisser les murs avec ses entrailles. Daniel lui donna un petit coup de pied dans les jambes pour provoquer une réaction. Comme pour la réveiller. Il hésitait à s’approcher trop près. Elle leva sur lui un regard qui le cloua sur place. Comme si elle avait en face d’elle le Jugement dernier. Puis elle se mit à frissonner, de la tête aux pieds. Elle ne simulait pas. Il s’accroupit devant elle.
— Marianne ? Qu’est-ce que tu as ?
— Je sais pas…
Du sang coula de sa bouche, simplement parce qu’elle avait parlé. Il pensa à l’hémorragie interne. Il garda pourtant son calme. Un instant, il la vit morte. Ça lui fit comme une sorte de soulagement.
— Essaye de te lever, dit-il en prenant ses mains dans les siennes.
Il eut l’impression de saisir deux glaçons. Il tira doucement, la souleva du sol.
— Comment tu te sens ?
— J’ai mal, là, fit-elle en appuyant ses deux mains sous son sternum. Je crois que je suis en train de crever… On dirait que j’enfle de l’intérieur.
— On va aller à côté, tu vas t’allonger un peu.
Il la conduisit jusqu’à la cellule disciplinaire voisine, l’aida à s’étendre sur la paillasse avec précaution. Il souleva son pull : des bleus un peu partout, sauf là où elle disait avoir mal, ce qui le rassura quelque peu. Il posa une main dessus et elle sursauta. Elle avait le souffle court, comme après un marathon.
Ses lèvres, translucides, tremblaient.
— Tu as froid ? Je t’ai apporté un autre pull pour que tu puisses te changer.
— Le mien est foutu ! Y a du sang dessus ! J’arriverai jamais à le ravoir… J’avais déjà plus de fringues… J’avais plus rien…
— C’est ça ton souci ? s’étonna-t-il. Je te trouverai un autre pull, de la même couleur…
— Tu mens ! Tu dis ça pour que je remonte en cellule !
— Est-ce que j’ai l’habitude de mentir, Marianne ? Je te dis que je t’en donnerai un autre. Laisse-moi le temps de le trouver, c’est tout.
— J’en ai plus du temps…
Elle s’arrêta de parler, pour reprendre un peu d’air. Ses yeux, bien ouverts, scrutaient le néant.
— T’es en manque, c’est ça ?
— Je crois pas… J’ai l’impression que je vais exploser… J’arrive plus à respirer… Je veux pas remonter là-haut ! J’veux rester ici !
Il était soudain rassuré. Elle avait encore la force de se montrer têtue. Elle se mordait la lèvre, d’où le sang. Ce n’était donc pas une hémorragie interne. Plutôt une énorme crise d’angoisse. Il suffisait donc de la faire craquer. Et la mettre hors d’elle, il en avait l’habitude.
— Bon, assez discuté ! Tu te changes et on remonte ! Y a Justine qui t’attend de pied ferme !
Marianne se mit à grelotter de plus belle. Il la força à s’asseoir et elle poussa un cri.
— Arrête de pleurnicher !
— Laisse-moi tranquille ! Je veux mourir ici !
— Mourir ? Désolé, mais c’est pas pour ce soir ! Justine veut te parler d’abord. Elle est dans une colère, j’te dis pas !
Il lui jeta le pull à la figure, elle le reçut comme une gifle.
— Alors ? Ça vient ? gueula le chef.
Elle s’empêtra dans les manches.
— T’es même plus capable de t’habiller toute seule ?!
Elle le considéra avec désarroi, il répondit par un sourire moqueur. Il la leva du lit d’un geste brutal, la poussant vers la sortie. Là, elle se cramponna à la grille.
— J’veux pas y aller !
Il l’empoigna par un bras mais elle tenait bon.
— Arrête de m’emmerder ! J’ai pas que ça à foutre ! Amène ta sale petite gueule de taularde !
Marianne, toujours agrippée au métal, commença à crier et à pleurer en même temps, tout en glissant jusqu’au sol. Ses sanglots ressemblaient à des convulsions qui secouaient son corps comme des chocs électriques.
Daniel referma la grille, s’assit à côté d’elle. Jamais encore il ne l’avait vue dans cet état. L’hémorragie interne était bien là ; hémorragie de larmes, de cris et de souffrance trop longtemps refoulés. Pourtant, dans un ultime effort, elle essayait encore de maîtriser le raz-de-marée, d’endiguer le flot. Il l’attira contre lui avec l’impression d’enlacer un bloc d’acier.
— Laisse-toi aller, murmura-t-il. Vaut mieux que ça sorte maintenant…
Elle posa sa tête à la naissance de son cou, accrocha ses mains à ses épaules. Et se libéra enfin du trop-plein. Pleurs diluviens… Il la laissa inonder son pull pendant de longues minutes. Jusqu’à ce que l’acier fonde. Il caressa ses cheveux en bataille. Embrassa même son front. Comme ça qu’il consolait sa fille. Sauf que Marianne n’était pas sa fille. Qu’elle suscitait en lui des sentiments bien différents. Un peu dangereux même. Mais ces gestes semblant l’apaiser, il continua. Longtemps.