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— Non ! s’indigna Monique en secouant la tête. Je ne peux pas vous laisser porter le chapeau à ma place !

— Sanchez ne fera rien contre moi. Mais vous, il ne vous ratera pas. Alors, vaut mieux que ce soit moi qui sois en cause.

— Non ! s’entêta Monique. Je refuse…

— Il a raison, intervint Justine. Sanchez va te saquer. Mais il ne s’en prendra pas à Daniel. Après tout, ce n’est pas son rôle d’accompagner les détenues. C’est le nôtre. Il fait ça juste pour nous aider.

— Bon, c’est d’accord ? coupa Daniel. Vous étiez où, Monique ?

Elle hésita.

— Je… J’étais en queue de cortège. Je… Je vous croyais plus haut dans l’escalier.

— Parfait, conclut-il en ratatinant sa cigarette dans le cendrier. Allons chez Sanchez, maintenant. Et arrêtez de pleurer, Monique. Sinon, ça va faire louche.

*

21 h 45 — Cellule 119

Marianne, agrippée aux barreaux, patientait en souriant. D’ici, elle apercevrait des bouts de fenêtres éclairées avec des gens derrière, entre les deux bâtiments de la prison. Ce serait furtif, quelques secondes à peine. Ce serait bon, de toute façon. Elle songea à Emmanuelle, percluse de douleurs sur un lit d’hôpital. Ces brutes l’avaient sans doute menottée. Elle espéra qu’elle avait au moins eu sa dose de comprimés.

Elle, elle aurait aimé avoir sa dose de poudre. Mais il faudrait attendre lundi soir. Attendre que le chef revienne voler son plaisir. Encore cet égarement en bas du ventre.

Et s’il se contente de prendre son pied, sans se soucier de moi ? C’est ce qui doit se passer. Surtout, ne pas recommencer.

Pourtant, son corps entier refusait de se plier à la raison.

Mais qu’est-ce qui m’arrive ? Je suis pire qu’une…

Le 21 h 52 la tira de ses pensées. Lui évita de s’insulter elle-même. Ne pas en rater une miette.

Il fonçait droit devant lui, ignorant les yeux sombres qui le suppliaient de ralentir. Marianne s’enivra du bruit fort et délicieux. Musique de voyage, d’aventure. Cette machine symbole de liberté. Liberté d’aller et venir, celle que les gens ne remarquent même plus tant ils en sont repus. Elle distingua quelques êtres lointains. Des formes, tout au plus. Sur lesquelles son esprit fécond s’amusait à greffer des visages. Elle fit le plein d’images du dehors, pour soulager sa solitude du dedans.

Redescendue sur le plancher des vaches, elle s’écroula sur son matelas. Ferma les yeux. Elle l’entendait encore, prolongeait son plaisir. Il était déjà loin, pourtant. Mais elle avait grimpé à son bord. Dommage qu’elle n’ait pas un fixe dans les veines. Elle l’entendait encore mieux ainsi. Plus longtemps.

Laisse venir, Marianne. Dans le grand aléa de ses souvenirs, le hasard piocha pour elle. Elle ne choisissait jamais. Ça s’imposait à elle.

La centrale de R., perdue au milieu des champs.

Une cellule pour elle toute seule. Cage ouverte à longueur de journée, elle en possédait même les clefs. Pouvait sortir dans la cour quand bon lui semblait. Rien à voir avec la maison d’arrêt.

Fauves en semi-liberté.

Seules les enceintes extérieures les coupaient du monde. Liberté imaginaire. La bibliothèque, la salle de sport, la cafétéria. Marianne revoyait chaque mètre carré de cette taule pour longues peines. Ça défilait devant ses yeux comme un vieux film un peu usé. Elle prit une cigarette pour l’accompagner dans son passé.

Un visage. Une situation. Une blessure ancienne. Encore ouverte…

… Dans la cour, elle discute avec sa copine Virginie. Une fille sympa, Virginie. Toujours prête à aider les autres. Un sourire franc, une petite mélancolie dans les yeux. Elle avait tué par amour. Un mec qu’elle aimait trop ou qui ne l’aimait pas assez. Ça la rongeait dedans, mais jamais elle n’en parlait. Douze ans pour expier. La vie entière pour se pardonner.

Elles rigolent telles deux gamines. S’imaginent en train de bronzer sur le pont d’un navire. Au milieu d’un océan pacifique. Il y a du soleil, ce jour-là. Si rare qu’elles en profitent. Comme deux lézards engourdis sur une pierre. Presque bien, à en oublier où elles se trouvent vraiment. Facile de s’évader avec le rire cristallin de Virginie. Capable de tout casser, même les murs d’une prison sordide… Jusqu’à ce que l’autre se ramène. L’autre, c’est Françoise. Une pourriture de la même espèce que la Marquise. Une vraie vocation de bourreau. Elle se dépense sans compter, se dévoue corps et âme pour rendre plus dure encore la vie des détenues. Visage ingrat qui transpire la malfaisance à grosses gouttes.

— Vous vous croyez à la plage, ou quoi ?

Tout ça parce que Virginie a remonté son tee-shirt jusqu’au milieu du ventre. Pour emmagasiner un max d’UV, comme elle dit. Virginie se rhabille sans broncher. Lance juste une remarque. Une simple boutade, un truc un peu moqueur sur la pâleur morbide de Françoise. Marianne ne se souvient plus des mots. Juste que ce n’était pas bien méchant. Mais la matonne a laissé son humour aux vestiaires. Ou dans le ventre de sa mère. Elle s’énerve, s’emballe comme si une guêpe venait de lui piquer l’arrière-train. Insulte Virginie, la menace. Le cachot, l’isolement. Virginie s’écrase comme une merde. L’autre insiste, toute-puissante dans son habit de la Pénitentiaire, la bouscule. La terrorise. Facile d’effrayer Virginie. C’est une docile, une petite fille sage et blessée. Qui arbore sa culpabilité en bandoulière. Marianne assiste au supplice, regarde sa copine baisser les yeux, pour finir par pleurer sous les assauts de la brute en uniforme. Alors, ce drôle de truc germe en elle. Comme dans le train. Une sorte de parasite qui lui bouffe le foie, prend racine dans son ventre et monte jusqu’au cerveau. Jusqu’à la posséder entièrement.

Elle pousse Virginie, se plante devant la surveillante qui bave comme une bête enragée.

— T’as fini de nous faire chier ?

La matonne recule un peu, coupée dans sa lancée. Marianne, ce n’est pas Virginie, c’est le danger à l’état pur. Son ennemie jurée. D’ailleurs, elle s’attaque à Virginie juste pour blesser Marianne. Des mois qu’elle la harcèle sans cesse. Pas le moindre répit. Quatre-vingt-dix jours de mitard en un an. À cause d’elle. Des mois qu’elle s’est donné pour mission de la mater. De la détruire, de l’anéantir. Persécutions, fouilles répétées. Des heures à poil à montrer son cul. Juste pour l’humilier. Brimades quotidiennes, celles qui ne se voient même pas, que Marianne encaisse jour après jour. Les insultes, les regards. La lumière qui s’allume la nuit. Parfois, toutes les dix minutes. Juste pour l’empêcher de dormir. Juste pour la rendre folle.

Elle est douée, Françoise. Personne ne se doute du calvaire qu’elle inflige aux prisonnières. Elle sait manipuler les esprits, se faire aimer de sa hiérarchie et de ses semblables.

C’est une belle après-midi. Il y a un soleil radieux. Virginie avait envie de l’éprouver sur sa peau. Une belle après-midi pour tout arrêter. Se délivrer. Pour oublier les risques. Tant pis pour la suite.

— Un an que tu me cherches, salope… Cette fois, je crois que tu m’as trouvée…

Virginie tente de la retenir, de la faire renoncer. Ne la reconnaît même plus. Marianne la bouscule, l’envoie au tapis. Se concentre sur la Françoise qui continue à battre en retraite. Qui appelle des renforts. Marianne l’empoigne par le pull, lui assène un coup de tête retentissant. Un truc à filer la migraine à un bélier. Ensuite, tout va très vite.