Выбрать главу

Lui rendre tout ce qu’elle m’a fait endurer. La tuer. Pour une connerie. Pour des mois d’une torture quotidienne.

Françoise rampe par terre, aux pieds de Marianne, le nez transformé en fontaine d’hémoglobine.

Elle croyait avoir du pouvoir, Françoise. Elle s’est trompée. Elle n’a pas celui de Marianne. Celui de n’avoir plus rien à perdre.

Marianne la soulève du sol, la balance contre un mur. L’arrière du crâne qui se fend. Les détenues assistent à l’exécution sans broncher ; longtemps qu’elles espéraient le moment où une fille lui règlerait son compte, se sacrifierait pour les débarrasser de leur tortionnaire, assez folle pour commettre l’irréparable.

Les renforts sont à la bourre, Françoise essaie de se défendre. Se brise les phalanges sur un bloc de béton. Inébranlable, insensible à la douleur. Marianne n’est même plus là. Le monstre a pris sa place. Elle frappe au visage. Seulement au visage. Comme si elle voulait l’effacer, le gommer. La gardienne tient debout simplement parce que Marianne l’empêche de tomber. Marianne qui sent les os se fracturer, les dents céder l’une après l’autre sous ses coups de boutoir. Et ses propres doigts se rompre sous les impacts.

Ça y est, la cavalerie arrive. Mais Marianne a encore le temps de finir sa tâche. Un coup sur la nuque, les vertèbres qui explosent, rentrent dans la moelle épinière comme dans du beurre. Elle desserre enfin ses mâchoires, regarde l’autre s’effondrer. Ressent une émotion forte, proche de l’orgasme. Alors, elle se retourne pour affronter les nouveaux combattants. Choqués, ils contemplent en silence la face déchiquetée de leur collègue et le sourire de Marianne. Ils sont nombreux, armés. Elle n’a aucune chance. D’ailleurs, elle n’essaie même pas. Se laisse emmener. Sans se douter de ce qui l’attend.

… Marianne ouvrit les yeux. La suite, c’était vraiment trop dur. Son corps s’en souvenait toujours. Des jours de torture moyenâgeuse. Au fin fond d’un cachot.

Ils ne l’avaient pas ratée. N’avaient pas cherché à lui pardonner. Ni même à la comprendre. Lui avaient juste fait payer son méfait. Vengeance aveugle. Mais même là, ils n’avaient pas réussi à la faire plier. Ils s’y étaient mis à plusieurs, pourtant. De tout leur cœur. Toute leur haine.

À aucun moment, elle n’avait supplié. Ni regretté.

À aucun moment, elle ne leur avait donné autre chose que son courage inhumain.

Elle avait eu la vie sauve grâce à l’intervention de la directrice de l’établissement. Marianne se rappelait encore de cette femme, de son visage fardé penché au-dessus de son agonie. Horrifiée, la bonne dame. De voir ce dont les hommes sont capables lorsqu’ils se savent en danger. Lorsqu’ils mettent un nom sur leurs souffrances, trouvent une cause à tous leurs problèmes. Et lorsqu’ils partagent la responsabilité de leurs actes. Qu’ils ne sont pas seuls face au crime.

Sans elle, Marianne serait morte dans ce trou. Dommage. Tout ça pour ne pas avoir de problèmes. Une détenue lynchée par une bande de matons, c’est source d’ennuis administratifs. Paperasse, rapports et compagnie.

Elle n’avait jamais revu le sourire de Virginie. Ni sa cellule. Ni la cour. Ils l’avaient transférée ici, lorsqu’elle avait été en état. Lorsqu’elle avait réussi à tenir debout, retrouvé face humaine. Lorsque les dernières traces s’étaient effacées.

À l’extérieur. Parce qu’à l’intérieur…

Marianne prit une cigarette. Ses pensées continuaient à l’entraîner là où elle ne voulait plus mettre les pieds.

… Le procès. Le deuxième. La Françoise qui arrive en martyre. Sur son fauteuil roulant. Défigurée. Jamais elle ne remarcherait. Jamais personne ne pourrait plus la regarder sans avoir envie de vomir.

Dix ans de plus.

Perpète plus dix ans. Ça n’a pas de sens ! Je n’ai qu’une vie pour expier mes crimes. Ils essaieront peut-être de me ressusciter pour que je fasse ces dix années supplémentaires !

Avait-elle mérité ça ? Mérité de ne plus jamais pouvoir marcher ? De perdre figure humaine ? Au moins, elle ne faisait plus souffrir personne. Depuis qu’elle avait perdu l’usage de la parole, elle ne pouvait plus insulter. Il ne lui restait que les yeux pour pleurer.

Mais avait-elle au moins donné un sens à son calvaire ? Avait-elle compris sa faute ?

Marianne tenta de la gommer du paysage. Une fois encore. Même infirme, elle trouvait toujours le moyen de lui pourrir la vie. Et moi ? Est-ce que j’ai mérité de ne plus jamais pouvoir effleurer la liberté ?

Je n’ai que vingt ans. Jamais plus je n’aurai vingt ans.

Sa gorge se serra, elle essuya une larme. Puis tenta de trouver l’oubli dans le sommeil. Mais la confusion régnait en elle. S’ajoutant à la désespérance. Mélange parfait pour une insomnie…

Elle retourna en centrale. Entendit une dernière fois le rire de Virginie. Tiens bon, ma Virginie. Tu seras dehors avant mes trente ans. Tu pourras aimer à nouveau, bronzer tant que tu veux, à poil si ça te chante ! Ce bateau dont nous avons tant rêvé, tu pourras le prendre et t’endormir sur le pont, en plein soleil. Moi, par contre, je ne pourrai jamais. Je n’ai rien vu de ce monde. Rien. Et je n’en verrai jamais rien. Je n’en côtoierai que les ténèbres.

Virginie l’abandonna, en riant. Elle s’estompa, doucement. Mais d’autres prirent sa place. Daniel, Emmanuelle. Les trois flics du parloir.

Leur promesse à la noix. Mieux vaut les oublier. Ils ne reviendront pas. De toute façon, c’était un piège qu’il fallait éviter.

Le Fantôme souhaitait mourir, elle est sur la bonne voie.

Restait le problème de Daniel. Ce qui s’est passé avec lui ne doit plus jamais se reproduire. Ça m’a affaiblie, rien ne doit m’affaiblir. La nuit dernière, ce type, ce sale type, m’a traitée comme une moins que rien. Et tout à l’heure, je me suis laissé embobiner comme une pauvre imbécile. Comment peux-tu lui pardonner si vite ? Comment peux-tu oublier ce qu’il t’a infligé ? Sinon en t’insultant toi-même.

La douleur, pourtant, était encore bien vivante. Lovée dans son ventre comme un serpent venimeux. Alors pourquoi ? Pourquoi ne pas simplement le haïr ?

Le 22 h 13 l’embarqua dans son sillage. Lui chanta la seule berceuse capable de la délivrer. Enfin, elle sombra. Tout doucement. Une main sur son ventre et l’autre, accrochée à son oreiller.

Même la nuit, elle avait peur de se noyer. Dans le passé ou dans l’avenir.

Un jour, je reprendrai le train. Dans une autre vie, peut-être.

Lundi 30 mai — Cour de promenade — 16 h 00

Marianne, à l’ombre de l’acacia, respirait le parfum délicieux de ses fleurs blanches et sucrées.

Aujourd’hui, récréation bien plus longue qu’à l’accoutumée. Les filles étaient parquées dans la cour depuis midi. Elles n’avaient même pas eu droit à leur déjeuner, juste une ration de biscuits secs avec un demi-litre d’eau. Tout ça parce que les ERIS, les fameuses équipes régionales d’intervention et de sécurité, avaient débarqué en fin de matinée. Les cow-boys, comme les surnommaient les détenus… Surveillants surentraînés ; cagoules, tenues anti-émeute, boucliers, fusils flash-ball… Leurs interventions ressemblaient au débarquement d’une armée de clones de Rambo !

Aujourd’hui, les ERIS s’occupaient de la fouille minutieuse des cellules de chaque bâtiment. Ça pouvait durer des heures. Voire la journée en fonction du nombre de cages à inspecter. Daniel et Monique les secondaient à l’intérieur, tandis que Justine et Solange gardaient un œil sur la cour.

La Marquise, justement, ondulait son corps de rêve sous le soleil, ses cheveux blonds tressés tombant jusqu’au creux de ses reins. Parfaite, pensa Marianne avec amertume. Si belle dehors, si hideuse à l’intérieur.