Выбрать главу

Justine s’approcha, arrachant Marianne à sa contemplation haineuse.

— T’as pas l’air bien ! s’inquiéta la surveillante.

Marianne lui répondit par un sourire un peu las.

— Si, ça va… Elle est où, VM ?

— À l’infirmerie.

— Mince… Grave ?

— Je ne crois pas non… Tu l’aimes bien, on dirait !

Giovanna passa avec ses courtisanes bon marché, narguant Marianne du regard. Mais elle ne prit pas le risque de s’arrêter alors que Justine était là. La gardienne l’avait prise en grippe depuis longtemps, épiant le moindre de ses faux pas. Pourtant, cette fois encore, elle s’en sortirait sans dommage. Son mafieux d’époux était toujours dehors, lui. En liberté et bourré de fric ! Giovanna avait donc à son service une ribambelle d’avocats, la secondant face au Conseil de discipline en cas de coup dur. Ce qui lui assurait une quasi-impunité.

— T’as des nouvelles d’Emmanuelle ? demanda Marianne.

Justine décida de s’asseoir.

— Oui. Elle se remet doucement. Il semble qu’elle soit tirée d’affaire… Mais… c’est pas toi qui voulais la tuer ?!

— Elle m’a tapé sur les nerfs, c’est vrai ! Mais… Mais je crois qu’elle ne méritait pas ça.

— Je suis heureuse d’entendre cela.

— Et bien sûr, la Hyène va s’en tirer gratos !

— La Hyène ?

— Giovanna chérie !

Justine rigola un bon coup.

— Ça lui va à merveille ! Mais malheureusement… Nous n’avons recueilli aucun témoignage. Dix bavards viendront la défendre, on ne peut pas la conduire au prétoire sans preuve formelle.

— Le monde est injuste ! J’ai jamais eu d’avocat, moi… Tu sais, Justine, je ne pouvais pas témoigner. Si j’étais là pour quelques mois, encore…

— Je comprends, assura la surveillante. Daniel l’a très bien compris aussi.

— Il m’a fait une de ces intox, le salaud !

Elles cessèrent de parler. Marianne fumait sa cigarette.

— Pourquoi tu t’entraînes plus pendant les promenades ?

— Quand j’étais seule, ça allait. Mais là… Ça peut passer pour de la provoc’… Montrer ma science, ça peut exciter les Hyènes !

Justine riait de bon cœur. Ça réconfortait Marianne. Ça lui rappelait un peu le rire de Virginie.

— Pourquoi tu fais ce boulot de merde ?

— C’est pas un boulot de merde ! protesta Justine. Au départ, j’ai passé le concours pour ne plus être au chômage. Ensuite, j’ai trouvé que je pouvais être utile…

— Tu es très utile, affirma Marianne en caressant l’écorce de l’arbre. Sans toi, ce serait invivable ici…

Justine masqua sa gêne derrière un timide sourire.

— Tu exagères !

— Tu me connais ! Bon, elles en ont encore pour longtemps, les cagoules ?

— J’en sais rien… Je commence à en avoir marre de glander dans la cour.

— C’est le seul avantage ! répliqua Marianne d’un ton malicieux. Au moins, on peut rester toute l’après-midi dehors !

— S’il pleuvait, tu dirais pas la même chose !

— J’aime la pluie…

Marianne scruta les alentours, tout en pensant à la fouille en cours. Heureusement que je suis à sec d’héro ! Pourvu qu’ils ne trouvent pas ma seringue et mon garrot ! Sinon je suis bonne pour quarante jours de mitard…

À l’autre bout de l’enclos, Giovanna devisait avec la Marquise. Rien d’étonnant. La même race. Justine s’attardait, les yeux fermés, le crâne contre le bois chauffé de soleil. Marianne la jugea fatiguée, préoccupée. Eut soudain envie de l’aider.

— Au fait, y a un truc que je voulais te dire… Il est toujours vivant… Le type du train…

La surveillante mit quelques secondes à comprendre. Il y eut comme un flottement.

— Le type du train ? Celui qui… Comment pourrais-tu le savoir ?!

— Je le sais. Il est sorti vivant de ce train. Un peu amoché, mais vivant. J’y étais.

Justine la regarda avec stupéfaction.

— Au fond du wagon. C’était ma première fugue… J’avais nulle part où aller, alors j’ai pris un train de banlieue. Je t’ai vue, toi et les trois types qui t’ont emmerdée. Et le mec qui t’a porté secours. Je t’avais pas reconnue, bien sûr. Mais l’autre fois, quand tu m’as raconté ton histoire…

— C’est pas croyable… T’es sûre… ?

— Certaine ! Ton sauveur avait un costume gris et une cravate bleue. Des trois loubards, il y en a un qui portait un blouson rouge, pas vrai ?

— Incroyable… Et… qu’est-ce qui s’est passé après que je me sois enfuie ?

— Ils ont commencé à tabasser le mec. Il savait pas se battre. Il a morflé…

— J’en étais sûre ! murmura Justine avec douleur.

— Je suis intervenue. Quand j’ai compris qu’ils allaient le tuer. Je leur ai donné leur compte à ces trois salauds, tu peux me croire !

— Tu… tu t’es battue contre eux ?

— Je leur ai explosé la tronche, tu veux dire ! Et puis j’ai ramassé le type et je suis partie.

— Mais… Tu avais quel âge ?

— Seize. Tout juste. J’ai gardé ton bouquin longtemps, tu sais… L’Église Verte… Je voulais te le rendre, je t’ai cherchée dans toute la gare. Mais je ne t’ai pas retrouvée. Alors il m’a tenu compagnie pendant toute ma fugue. Et ensuite, au foyer. Je l’avais toujours près de moi. Je l’avais dans mon sac quand… quand les flics nous ont allumés. Il est resté dans la bagnole.

Justine dévisageait le profil de Marianne avec une émotion proche des larmes.

— Je voulais t’aider quand ils s’en sont pris à toi. Mais, au début, j’étais morte de trouille… Et pourtant, je voulais venir te défendre, je t’assure… Puis ce type s’est levé, tu t’es sauvée. Alors j’ai senti un truc au fond de moi, un truc qui me poussait à me battre. J’aurais dû me lever plus tôt…

Justine lui prit discrètement la main.

— Marianne… Pourquoi tu ne m’as rien raconté la dernière fois ?

— Je… J’avais honte. Honte de te dire que j’étais là et que je ne t’avais pas aidée.

— Tu as été admirable. Je suis si fière de toi… Merci, ajouta Justine.

— De quoi ?

— De l’avoir aidé. Et de me l’avoir dit. Depuis le temps que ça me torturait.

— C’est pour ça. Pour que tu arrêtes de culpabiliser. Je sais comme ça fait mal. Ça ronge les tripes, ça bouffe le cerveau. À présent, tu n’y penseras même plus. Tu pourras oublier. Et l’oubli, c’est la liberté…

La main de la surveillante serra la sienne. Si fort…

*

17 h 30

Plantée en haut des marches, Pariotti annonça le retour des brebis en cage. Marianne abandonna son acacia chéri pour se joindre à la troupe surexcitée par cette après-midi plein air. Justine marchait près d’elle, encore tout émue de son récit.

Des cris de colère résonnèrent dans la coursive. Les ERIS avaient laissé partout leur empreinte délicate. Comme si un typhon avait balayé la prison. Meubles renversés, affaires personnelles éparpillées sur le sol, objets cassés, affiches et photos arrachées des murs. Idem à la 119. Les vêtements de Marianne traînaient sur le sol, ainsi que les draps. La porte était encore ouverte, Justine n’allait pas tarder à venir fermer.

Marianne commença à ranger, maugréant contre ces sauvages qui ne respectaient rien.