Soudain, deux cow-boys se pointèrent dans sa cellule. Elle se figea, ça embaumait les ennuis à plein nez.
— On t’attendait Gréville, annonça l’un des deux colosses cagoulés.
Impressionnants. Justine arriva, très à propos.
— Que se passe-t-il ? interrogea-t-elle.
Un des guerriers en armure sortit l’attirail d’injection d’un sachet.
— On a trouvé ça ici, expliqua-t-il d’un ton peu engageant.
Marianne avala sa salive. Une belle journée ensoleillée qui devenait sacrément nuageuse.
— Fouille au corps pour cette détenue ! ordonna Rambo.
Marianne posa le linge qui encombrait ses bras sur le matelas retourné.
— Bon, je m’en charge, répondit la surveillante. Veuillez sortir et fermer la porte, je vous prie.
Les deux molosses quittèrent la pièce et Justine soupira.
— C’est malin ! dit-elle tout bas. Y a de la drogue, ici ?
Marianne baissa les yeux. Situation délicate.
— Non, chuchota-t-elle. J’en ai pas, je t’assure… La seringue et le garrot, c’est…
— Ça va, je suis pas idiote, non plus ! Bon, c’est une chance que tu n’en aies pas en ce moment !
Marianne fut soulagée. Justine ne semblait pas la condamner. Déjà un bon point.
— T’es obligée de me fouiller ?
Justine ramassa une chaise et s’y laissa tomber.
— Tu as quelque chose sur toi ?
— Non, assura Marianne. Rien du tout.
— Tu me jures ?
— J’te jure.
— Très bien. Alors on va faire comme si je t’avais fouillée, d’accord ?
— Merci, fit Marianne avec un large sourire de gratitude. Merci beaucoup…
Elles laissèrent passer quelques minutes puis Justine rouvrit la porte. Ils étaient toujours là, fidèles au poste.
— Rien à signaler, leur indiqua Justine. Elle n’a rien sur elle.
Les deux cow-boys s’avancèrent alors vers Marianne, réfugiée sur son lit.
— Suis-nous.
— Où l’emmenez-vous ? s’inquiéta Justine.
— On va l’interroger. On prend le bureau, au bout du couloir. Allez, amène-toi…
— Vous n’avez pas le droit ! s’insurgea Marianne.
— Tu la boucles et tu nous suis !
C’était toujours le même qui parlait. L’autre était muet comme une carpe.
— Je vous accompagne, fit Justine.
— Pas besoin de vous, rétorqua le cow-boy.
Ils empoignèrent brutalement Marianne, chacun par un bras, pour la soulever du matelas. Elle ne protesta plus, se laissant escorter jusqu’au bureau des surveillantes. Justine les talonnait, visiblement angoissée.
Mais, arrivés à destination, ils lui claquèrent la porte au nez.
Un troisième gars cagoulé les y attendait. Marianne fut assise de force sur une chaise. Elle n’en menait pas large. Mais après tout, ils n’avaient rien trouvé de très compromettant dans sa cellule. Un des deux Rambo fit un rapide topo à celui qui devait être leur chef de meute.
— La fouille au corps n’a rien donné.
Le chef s’approcha de Marianne. Elle croisa ses yeux.
Électrochoc. Ces yeux ne lui étaient pas inconnus. Bribes d’un cauchemar ancien.
La seringue et le garrot atterrirent sur la table.
— Bizarre qu’on ait trouvé ça dans ta cellule, Gréville ! lança le chef.
Nouvel électrochoc. Cette voix. Sortie du même cauchemar. Mais Marianne n’arrivait toujours pas à l’identifier. Juste une torsion intestinale inexpliquée. Le type s’approcha, planta son regard dans le sien.
Puis ôta brusquement sa cagoule.
Visage angélique, beauté du Diable. Marianne manqua de tomber de sa chaise, en proie à une terreur instinctive.
— Salut Gréville… Ça fait longtemps qu’on s’était pas vus, tous les deux… !
Marianne se contracta. En un éclair, une coulée d’images. Boomerang en pleine tête.
… Centrale de R. Un an auparavant
Marianne est au cachot depuis le milieu de l’après-midi. Depuis qu’elle a expédié la surveillante aux urgences. Françoise, elle s’appelait. Qui n’a plus de visage, désormais. Qui a la nuque brisée. Qui est peut-être morte, à l’heure qu’il est. Marianne ne regrette pas ce massacre. Elle a juste mal aux mains. Elle va être jugée ? Et après ? Quelques années en plus ou en moins, quelle importance ? Ce qui la contrarie, c’est qu’ils vont peut-être la transférer. Elle ne verra plus jamais sa copine Virginie. Dommage. Maintenant qu’elle a mis la Françoise hors d’état de nuire, cette taule va devenir respirable ! Elle n’en profitera même pas. Les autres filles, si. Consolation qui l’aidera à affronter la suite.
Il est tard. Pourtant, on ne lui a pas apporté son repas. Ils ont sans doute décidé de la priver de nourriture.
Qu’ils aillent se faire foutre ! Je peux rester sans manger ! J’en veux pas de leur bouffe immonde !
Elle s’étire, se lève. Allume une cigarette. Ils n’ont pas pensé à lui enlever ses clopes. Ses épaules touchent le mur aveugle et humide. L’obscurité est presque totale, le silence enveloppant. Sauf les rats qui trottinent dans le couloir. Ça lui file des frissons dans les reins.
Mais soudain, d’autres bruits. Une surveillante ? Plusieurs ? Elles amènent sans doute une détenue au mitard.
Une qui a dû chanter l’Internationale pour l’enterrement de Françoise !
Les pas s’arrêtent devant le cachot. Son cachot. Surprise. Une voix masculine. La porte s’ouvre, des silhouettes se faufilent dans le sas grillagé. Subitement, la lumière injecte du poison dans ses yeux. Ils sont quatre. Deux mecs, deux femmes. Deux surveillants du quartier des hommes, deux matonnes d’ici. Tous la fixent comme les jurés des assises. Pourquoi sont-ils là ? Son instinct ne la trompe jamais. Là, il lui hurle dans la tête, danger ! Mort.
Ils lui parlent ou plutôt lui crachent des mots à la figure, l’injurient. Pourrie, ignoble, méprisable. Ils vont l’éliminer, elle ne sortira jamais de ce cachot. Elle essaie de leur expliquer que c’était la gardienne qui était mauvaise. Elle, n’a fait que se défendre. Et défendre les autres. Mais personne ne l’écoute. Ils l’empoignent, elle ne cherche pas à lutter. Ils vont juste lui mettre quelques baffes, de toute façon.
Ils la déshabillent, meilleure façon de l’humilier.
Et la frappent. Si violemment qu’elle perd connaissance dès le premier round. Elle se réveille dans la douche du cachot, aspergée d’eau froide. Et ça recommence. Coups de poing, coups de pied. Matraque dans la gueule. Ils la traînent jusqu’au cachot, la ligotent sur le lit en béton. Puis s’en vont.
Seule, frigorifiée, assiégée de douleurs brutales.
En face d’elle, sur le mur décrépi, une citation taguée. Par un prisonnier, il y a longtemps. Ou par un maton. Une phrase qu’elle n’oubliera jamais.
« Nous ne pouvons juger du degré de civilisation d’une nation qu’en visitant ses prisons. » Dostoïevski.
Ils ont laissé la lumière. Elle ferme les yeux, espère perdre à nouveau connaissance. Le froid lui inflige ses morsures jusqu’à l’aube. Elle peut à peine bouger, le sang coule dans sa gorge. Son corps enfle de souffrance.
Avant que le jour se lève, ils réapparaissent. Plus que trois, maintenant. Trois matons. Ils viennent me détacher. Me donner une couverture. À boire.
Ils la contemplent en souriant, contents du résultat. L’un d’eux dégaine sa matraque. Impossible ! Ils ne vont pas la cogner alors qu’elle est attachée, sans défense ! Qu’elle a rangé ses crocs ! Elle ne peut même pas se protéger. Même pas s’enfuir. Cinq minutes d’une averse brutale. Coups, injures… Ils peuvent se venger en toute impunité : Marianne est seule au monde. Personne pour se soucier de son sort, à l’extérieur.