Elle a fermé les yeux, elle n’est plus là, rêve qu’elle se noie… Se réveille, la tête dans l’eau. Boit la tasse. Tombe par terre. Elle avait juste la tête dans le lavabo. Ils la relèvent, remettent ça. Et l’abandonnent à nouveau. Nue et ligotée sur sa paillasse en pierre. En proie aux spasmes. Ses os gonflent, pressent sur ses chairs. À moins que ça ne soit l’inverse. La lumière, toujours. Même paupières fermées, elle s’incruste jusqu’au cerveau, multitude d’épingles qui transpercent ses globes oculaires, lui vrillent les nerfs.
Le jour finit par se lever. Indifférent. Personne ne vient. Les cordes brûlent sa chair inerte. Les filles dans la cour. Qui rigolent, fêtant sans doute la disparition de Françoise. Marianne tente de les appeler au secours. Ses cris s’échouent dans le néant. Comment pourraient-elles la sauver, de toute façon ? En allant prévenir la directrice, peut-être.
— Virginie ! Aide-moi !
Litanie sans effet. Marianne pleure, de longues minutes. Se refuse à regretter son geste criminel.
Du soleil, dehors. Elle le devine au travers de l’unique soupirail. Lui qui manque si cruellement dans ce trou nauséabond. Elle a tellement froid, tellement mal. Souffrir comme ça, ce n’est pas humain. Quelqu’un va venir la délivrer. Sûr.
Les heures passent, le martyre augmente. Son ventre réclame pitance. Sa vessie réclame délivrance. Mais personne… Jusqu’au soir. Une clef dans la serrure, quatre surveillants. Les mêmes que la veille plus deux autres. Ils la détachent, elle garde espoir. Ils m’ont filé une sacrée raclée. Maintenant, ça va s’arrêter. Sûr.
Elle aimerait juste pouvoir se rhabiller, fumer une cigarette, boire quelque chose de chaud. Pas grand-chose, en somme. Ils l’assoient de force sur le banc en béton, lui présentent un plateau. Une assiette avec un couvercle en plastique dessus, un truc pour garder au chaud. Ça sent mauvais, à tous les sens du terme, d’ailleurs.
— Je voudrais me rhabiller, murmure Marianne en pressant ses mains sur son ventre.
— D’abord, tu manges, ordonne un des gardiens.
Il a un visage angélique. Beau comme un de ces dieux de l’Olympe. Il soulève le couvercle, Marianne manque de tomber du banc. Elle a les yeux exorbités, ça les fait marrer.
— Allez, mange ! répète-t-il en mettant la matraque en évidence. Ensuite, tu pourras te rhabiller.
— Mais…
Elle prend un coup en haut du dos.
— Mange !
Elle préfère encore mourir. On la prend par les cheveux, on lui colle le visage dans l’assiette. À quelques centimètres du rat dépecé qui gît au milieu de ses tripes. Elle hurle, se retrouve le nez dans le cadavre. Une main gantée essaie de le lui mettre de force dans la bouche, elle se débat avec ce qui lui reste d’énergie.
— Avale !
Elle recrache l’ignominie, les yeux et l’estomac révulsés. Ils sont aux anges, ces salauds ! Ils la rattachent sur le lit. Puis deux des mecs s’en vont. Tandis que les deux autres s’assoient contre le mur. Marianne les observe craintivement. Pourquoi ils restent ? Elle est si fatiguée. Les minutes passent, ils se contentent de discuter, de fumer leurs clopes. Ils ont même un thermos de café. Comme s’ils préparaient un siège.
Marianne tait sa souffrance. Ses muscles sont tétanisés, sa peau violacée par les ecchymoses. Elle tremble de froid. Elle cède à l’épuisement. Malgré la présence de l’ennemi, malgré la douleur. Malgré la faim, la soif ou la nausée. Malgré la terreur. Elle plonge tête la première dans l’eau délicieuse du sommeil… Quelques secondes.
Un seau d’eau froide l’arrache brutalement à ce repos salvateur.
— Tu crois qu’on va te laisser dormir, salope ?
Visage d’ange a parlé. Elle pleure. Ses larmes se mélangent au liquide glacé qui ruisselle sur sa figure. Elle vient de comprendre… L’empêcher de dormir. Le pire des tourments. Et le froid… Ils la narguent, leur tasse de café à la main. Les paupières de Marianne se ferment à nouveau. Un nouvel orage de grêle s’abat sur elle. Elle pousse un hurlement déchirant.
Drôle de sensation dans sa tête. Des portes s’ouvrent sur l’inconnu.
Comment je m’appelle ? Où je suis ?
Tu dois tenir, Marianne. Tenir.
Par deux fois encore, elle s’endort. Quelques secondes à peine. Ils veillent. Torture organisée.
À l’aube, elle ne sent plus son visage tant il est glacé.
Ses dents jouent un concerto pour percussions. Elle tousse comme une tuberculeuse, ses côtes perforent ses poumons enflammés. Des tiges de glace empalent son corps exsangue. Son cerveau a dû gonfler, pression insoutenable dans sa boîte crânienne.
— La couverture… S’il vous plaît…
Elle est sur la table. À deux mètres à peine. Visage d’ange sourit.
— Si tu ouvres encore ta gueule, c’est un seau d’eau froide que tu vas recevoir !
Elle se tait. Abandonne la lutte. Mourir, ce n’est pas si grave quand on n’a plus d’avenir. Quand on n’en a jamais eu. Elle appelle l’affranchissement ultime.
— Pourquoi je meurs pas, putain ! gémit-elle.
Le bellâtre s’approche.
— On va pas te laisser mourir… Ce serait trop facile ! On veut juste que tu regrettes toute ta vie… Que tu ne puisses jamais oublier. Que tu serves d’exemple aux autres… Quand ils apprendront ce qu’on t’a fait subir, ça les calmera… !
Comment un visage si doux peut-il enfanter des horreurs pareilles ?
Le jour se lève. Trente sixième heure de torture.
Les matons s’en vont. Marianne ferme les yeux. Enfin, elle va pouvoir dormir… Juste oublier la lumière qui lui persécute les yeux… Mais quelques minutes après, deux gardiennes arrivent. Pas une minute de répit, c’est ça, leur plan. Elles détachent Marianne, l’emmènent à la douche. La jettent dans la cabine, lui interdisent l’eau chaude.
Marianne erre, nue sur un sérac dans fin.
Elle en profite pour boire et pisser. Pas même une serviette pour s’essuyer. Les surveillantes la balancent à nouveau dans le cachot. Visage d’ange est déjà de retour. Deux câbles électriques à la main. Le regard paniqué de Marianne croise le sien. Déterminé. Il semble surpris qu’elle soit encore debout. Ses poignets sont liés avec le filin d’acier, le câble s’enroule autour de son cou.
Ils vont me pendre, ces salauds !
Presque.
Pendant que les filles la maintiennent immobile, le type attache le câble en haut du grillage du sas. Plus besoin de rester avec elle, elle ne risque plus de s’endormir. Obligée de tenir sur la pointe des pieds pour que le câble ne l’étrangle pas.
De temps à autre, elle laisse ses talons toucher le sol. Sanction immédiate. Le filin serre sa chair, l’empêche de respirer. Elle ne résistera pas longtemps. Au bout d’une heure, elle décide de mourir. Pose ses pieds par terre. Plie même les genoux. La corde métallique compresse la trachée, ses cervicales se distendent…
Tu dois mourir, Marianne. Arrêter de souffrir.
Mais, ses jambes se tendent comme deux ressorts épuisés. Réflexe. Les poumons exigent de l’air. Trop dur de se donner une mort aussi terrifiante.
Deuxième essai, une heure plus tard. Nouvel échec.
Elle ne sait plus depuis combien de temps elle lutte pour rien.
Ils reviennent enfin. Il fait encore jour. Ils coupent le câble, elle s’écroule d’un bloc. Se brise en mille morceaux sur le sol. Tousse, crache, tremble. Le filin d’acier lui enserre toujours les poignets, entamant ses chairs. Ils l’attachent au grillage par le cou et les chevilles, en position assise, cette fois. Fesses sur talons, genoux sur le sol rugueux. Elle a juste assez d’air pour respirer. Étranglement progressif.