La nuit arrive. Quarante-huit heures de torture.
Faim, soif. Froid. La saleté sur sa peau toujours nue. La douleur, démultipliée. Serpent à mille têtes enfonçant ses crochets malfaisants dans chaque parcelle de viande froide.
Le sommeil, enfin… À genoux par terre. La nuque serrée contre le grillage. Elle aurait pu dormir debout tant elle est exténuée. Mais ils sont vite de retour. La réveillent brutalement. À coups de pied. Elle crie des mots, ça n’a plus de sens. Des non terrifiés, des ça suffit tragiques.
Ils lui hurlent dessus. Lui intiment l’ordre de se taire. Elle obéit. Ils lui présentent une tasse de café chaud, posée par terre, à l’autre bout de la cellule. Ils détachent ses chevilles.
— Va chercher !
Elle ne peut plus marcher, les muscles de ses jambes pétrifiés. Elle rampe. Atteint l’appât. Comment boire sans les mains ? Visage d’ange renverse le contenu de la tasse sur le sol.
— T’as qu’à lécher !
Elle hésite. Oui, elle hésite. Mais finalement, elle regarde le type.
— Non, dit-elle.
Il est surpris. Assise par terre, elle guette la suite. Leur imagination sans limites a dû prévoir toute une panoplie barbare. Mais non. Ils se contentent de la frapper. Encore. L’un d’eux s’acharne, la gravure de mode. On dirait que les autres en ont marre. Ou qu’ils ont compris qu’elle ne cèdera pas.
Ils attendaient les supplications, les pardons. La mortification. Les remords. Ils n’ont que la souffrance, rien d’autre. Marianne encaisse. Corps sans défense. Visage d’ange n’arrête plus de cogner. Il déverse des années de rage.
Elle perd lentement conscience. À minuit, rouée de coups, Marianne s’en va.
Même le seau d’eau ne la fera pas revenir. Elle qui navigue dans les limbes de l’horreur.
Mais elle se réveille avec l’aube. Se réveille. Ça paraît incroyable. Pendant quelques minutes, elle se croit morte. Mais si la mort aussi, c’est un cachot pourri…
Elle réalise alors qu’elle est en vie. Les mains toujours ligotées dans le dos ; le filin d’acier a dû atteindre l’os du poignet, maintenant. Dans une sorte d’état second, elle bascule lentement vers un précipice de folie. Ses pieds frôlent le vide, il suffirait d’un pas pour une chute sans retour.
Je m’appelle Marianne… J’ai vingt ans. Je suis… une criminelle. Elle répète ça, sans cesse. Des images. Des gens. Des noms. Des souvenirs. Tous mauvais. Défile sa chienne de vie…
Elle n’a plus froid. Elle baigne dans son sang, encore tiède. Dans sa pisse, encore chaude… Ainsi durant des heures, encore. Battue à mort, souillée, prête à passer dans l’autre monde. Ne laissant aucun regret. Aucun remords. Aucun amour.
Jusqu’à ce qu’un visage se penche au-dessus d’elle. Qu’elle n’oubliera jamais. Celui d’une femme, la directrice de la prison. Des yeux horrifiés.
— Mon Dieu !
La mort a refusé de la prendre. Même la mort ne veut pas d’elle.
… Visage d’ange lui souriait. Rictus démoniaque, vision d’enfer.
Il sévissait donc maintenant au sein de cet escadron répressif. Logique. Place de choix pour exercer sa bestialité en toute impunité. Mater les mutineries à coups de riot-gun, passer à tabac les meneurs, se charger des transferts des détenus les plus dangereux… Activités des plus plaisantes pour un sadique de son espèce. Protégé par sa cagoule et, d’une certaine façon, par la loi qui avait enfanté son unité de choc, il pouvait exprimer sans retenue ses talents de docteur ès torture, corporelle ou psychologique.
Il était debout, face à elle. Elle le fixait avec une frayeur grandissante.
— Tu ne sembles pas ravie de me revoir, Marianne ! Tu la ramènes moins qu’avant, te serais-tu assagie, par hasard ?
Aucune répartie ne franchit ses lèvres. Coup de grisou dans sa tête.
— Bien ! Maintenant tu vas gentiment nous dire où tu planques la came et auprès de qui tu te fournis…
Reprends-toi, Marianne ! Dis quelque chose, merde !
— La came ?… Quelle came ?
Que pouvait-elle bien répondre d’autre ? Il lui mit la seringue et le garrot sous le nez.
— Et ça, c’est quoi ? C’est pour jouer au docteur ?!
— Je… Je ne me pique plus… Ça, c’était pour avant, quand je me shootais… C’est fini, maintenant…
Il empoigna son bras, remonta sa manche. Elle n’eut pas la force de se rebiffer, ligotée par la peur.
— Et ces traces, hein ?
— Le toubib… Il m’a fait des injections récemment… des calmants.
— Des calmants ? Arrête de te foutre de moi, Gréville !
Il la souleva de sa chaise, la plaqua contre le mur.
— Tu sais ce qui arrive quand on m’énerve, Marianne ! Tu t’en souviens, n’est-ce pas ?
Elle se mit à trembler.
— Arrêtez ! J’ai pas de drogue, j’vous dis…
Sa voix aussi, tremblait. Visage d’ange l’écrasait toujours contre la cloison.
— Où est la dope ? Qui te la file ?
Elle pensa un instant dénoncer Daniel. Tout, sauf subir les assauts de cette brute sanguinaire. Mais elle se mordit les lèvres pour s’empêcher de livrer son secret.
— Tu veux qu’on continue cette discussion au cachot ? reprit-il. J’ai très envie d’un petit tête-à-tête avec toi…
— Non ! hurla-t-elle.
Comme pour répondre à son appel au secours, Daniel et Justine firent irruption dans le bureau.
— Qu’est-ce qui se passe, ici ? interrogea le gradé.
Visage d’ange lâcha instantanément sa proie terrorisée. Il se planta face à Daniel qui le dépassait d’une bonne tête.
— La seringue et le garrot, dans la cellule de Gréville… Nous devons savoir où elle cache sa drogue… et qui la fournit.
Daniel jeta un œil à Marianne, figée contre le mur. Jamais encore il n’avait vu tant de frayeur dans ses yeux noirs.
— Sortons, messieurs, voulez-vous ? Justine, tu restes avec mademoiselle de Gréville.
Daniel quitta la pièce, les cagoules lui emboîtèrent le pas. Marianne s’écroula sur le carrelage. Dans le hall, la voix du gradé se durcit.
— Que lui avez-vous fait ?
— On lui a posé des questions… Simplement des questions. Laissez-nous faire notre travail, monsieur ! rétorqua Visage d’ange avec une sorte de dédain.
Ces terroristes de la Pénitentiaire avaient tendance à mépriser leurs semblables dépourvus de cagoule, ils se croyaient tout permis. Daniel fit un pas en avant, écrasant son rival de ses deux mètres.
— Je n’aime pas vos méthodes ! Je vais l’interroger moi-même. Le chef ici, c’est moi ! riposta-t-il avec un calme menaçant. Vous êtes chez moi. Votre travail est terminé, nous prenons le relais.
— Nous allons continuer à interroger cette fille et…
— Je vous conseille de ne même pas essayer, suggéra Daniel. Car il se pourrait bien que la situation dégénère… Votre fouille est finie. D’ailleurs, vous n’avez pas trouvé grand-chose ! Tout juste un portable et une poignée de cannabis ? Vraiment inutile de déplacer votre armée pour si peu ! Ça prouve qu’ici, je fais bien mon travail. Et je n’ai pas besoin de me cacher derrière une cagoule pour ça ! Alors maintenant, vous disparaissez de mon bâtiment. Et en vitesse.
Daniel le transperçait de ses yeux bleus. Acier trempé. Mettant l’ennemi en garde, si tu repasses la porte de ce bureau, je t’offre un aller simple pour les urgences.