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Visage d’ange se déballonna.

— OK, comme vous voudrez, chef… Tant pis pour vous ! Mais je vous préviens, je ferai un rapport sur votre comportement.

— Faites. Mes états de service plaideront en ma faveur. Je ne suis pas sûr que vous puissiez en dire autant. Bonne fin d’après-midi, messieurs. Et merci encore pour cette charmante représentation !

Les membres des ERIS évacuèrent, Daniel soupira. Il retourna dans l’office. Les deux femmes étaient silencieuses.

— C’est bon, Justine, tu peux ramener Marianne en cellule. Ils sont partis.

Marianne suivit alors Justine, le pas chancelant. Son cœur refusait de se calmer. Arrivée à la 119, elle se laissa choir sur une chaise. Tenta de maîtriser ses tremblements pour allumer une cigarette.

— Ça va aller ? s’inquiéta Justine. T’es toute blanche… Ils t’ont frappée ?

— Non… Vous êtes intervenus juste à temps, je crois…

*

Cellule 119 — 19 h 30

Marianne se réveillait doucement d’un abominable cauchemar. Commotionnée. Ses retrouvailles avec Visage d’ange. La peur, si violente, peinait à se dissoudre dans ce crépuscule humide. Toujours là, dans son ventre, dans son cœur. Suintant par chaque pore de sa peau. Elle avait mis de l’ordre dans sa cellule dévastée à défaut de pouvoir le faire avec ses émotions.

Maintenant, elle contemplait son plateau repas avec dégoût. Des légumes bouillis flottant dans une sauce indéfinissable, autour d’une tranche de barbaque. Un morceau de fromage pour lequel on avait dû traire une usine de plastique. Un bout de pain mal décongelé. Une pomme qui avait sans doute servi à jouer au tennis… Pourtant, il fallait bien manger quelque chose, sinon la fringale la tenaillerait toute la nuit. Elle n’arrivait pas à dormir lorsqu’elle avait faim. Et elle ne comptait plus les nuits d’insomnie. Ce soir, elle n’avait rien d’autre que ce répugnant assemblage à se mettre sous la dent. Ses casiers étaient vides. Parfois, Daniel lui apportait quelques friandises. Des trucs à choper des caries et du diabète. Mais tellement délicieux ! Des biscuits, des barres de céréales, du chocolat. Mais là, elle n’avait plus rien.

Daniel…

Elle consulta son vieux réveil. Tiendrait-il perpète, lui aussi ? L’accompagnerait-il jusqu’à la fin ? Ce n’était pas encore l’heure. Pourtant, elle appréhendait le moment où il se glisserait dans la cellule. Comme jamais. Il suffira d’être froide. De lui donner ce qu’il veut en pensant à autre chose.

Elle se força à avaler le fromage. C’était bien du plastique aromatisé. Elle continua avec le pain mais renonça au reste. En guise de dessert, la dernière cigarette du dernier paquet.

Ses mains tremblaient. Son ventre se souvenait de la douleur, se crispait déjà.

S’il est brutal, comme l’autre soir ? Non, si je ne le provoque pas. Après tout, il m’a sauvé la mise, cette après-midi. Il aurait pu m’abandonner aux mains de ces ordures. Mais il ne l’a pas fait.

Elle fuma sa Camel jusqu’au filtre. Le pire serait qu’il ne vienne pas. La faim et le manque.

Mais il tient toujours parole. Peut-être la plus grande de ses qualités. Elle tenta d’imaginer quel homme il était avec sa femme et ses enfants.

Toutes les filles le trouvent beau. Mais c’est sans doute parce qu’elles sont en manque !

Pourtant, Marianne aimait ses yeux. Surtout en colère. La fureur les teintait de gris comme une mer sous la tempête. Grand, fort. Baraqué comme on dit. Souvent cynique et froid. Parfois chaleureux et tendre. Imprévisible. Mais toujours rusé et intelligent. Sur la musique du 19 h 40, elle se souvint du jour où leurs regards s’étaient croisés pour la première fois. Pas un truc dans le genre fleur bleue…

… Il fait nuit dehors. Marianne a froid. Rescapée de l’enfer, elle tient debout un peu par miracle. Peut-être parce qu’elle n’a pas d’autre choix. Parce que personne n’a proposé de la porter.

Tout juste échappée des geôles de la centrale et des griffes des gardiens assoiffés de vengeance. Les plaies fraîchement recousues. La façade à peine retapée.

Deux surveillantes s’occupent de la nouvelle arrivante dans cette maison d’arrêt inconnue, à S. Son nouveau bagne. Sa sanction en attendant le procès de la Françoise. De toute façon, il fallait l’évacuer de R. Ici, elle n’aura plus les clefs de sa cellule, plus le droit de se balader dans la taule à longueur de journée. Ici, ce sera l’enfermement vingt-deux heures heures sur vingt-quatre.

Marianne s’est déshabillée, une matonne procède à la fouille, pendant que l’autre monte la garde au fond de la salle. Dehors, juste derrière la porte, deux matons armés de matraques. Dispositif hors du commun.

Ils ont peur de moi ! songe Marianne pour se réchauffer. Putain, qu’il fait froid ! Pourtant, le printemps est là, déjà. Penser aux saisons dont elle n’a plus grand-chose à faire depuis qu’elle est dedans. Penser à n’importe quoi pour ne pas subir de plein fouet l’humiliation. Pourtant, elle devrait être habituée, maintenant.

La gardienne prend son temps, regarde les marques laissées par ses collègues avec une mine réjouie. Ici comme là-bas, elle est objet de haine. Solidarité pénitentiaire. Enfin, l’autre a terminé sa besogne. Son viol légal.

Marianne remet ses vêtements. Abandonnée dans ce frigo, un poignet menotté à un anneau scellé au mur, elle rêve d’une cigarette, d’un repas chaud, d’un café. D’un lit, même pourri. Ce voyage était si long. Des kilomètres chaotiques, à l’arrière d’un fourgon, en compagnie de deux gendarmes indifférents.

Ils vont me laisser moisir ici toute la nuit ? Même pas. Ils vont me descendre direct au cachot et me flanquer une raclée. Ils finiront bien par me tuer. Je suis tout de même pas immortelle.

La porte s’ouvre enfin. Une femme entre, suivie d’un homme. La surveillante reste sur le seuil. Une blonde, les cheveux mi-longs, au carré. Traits tout en douceur. Ça doit cacher quelque chose. L’homme s’approche. Immense, costaud. La première chose qu’elle remarque, ce sont ses yeux. Aussi bleus qu’un ciel d’été. Elle se lève en s’aidant du mur. C’est toujours mieux de les affronter debout. On se sent toujours plus digne debout. Plus fier.

— Alors c’est toi, Marianne de Gréville…

Il n’a pas l’air commode. Plante son bleu glacé dans son noir ténébreux.

— Je m’appelle Daniel Bachmann, annonce-t-il d’une voix calme. Je suis le gradé du quartier femmes. Et voici Justine Féraud, la surveillante de garde cette nuit…

Il a parlé avant de cogner. Mais elle n’est pas rassurée pour autant. Y en a qui ont besoin de préliminaires. Pourtant, elle garde un visage froid comme la mort. Il s’allume une clope, elle hume avec délice l’odeur du tabac.

— Je dois t’informer que le directeur a décidé pour toi de mesures toutes particulières. Tu seras placée en isolement. Tu n’auras ni le droit de travailler, ni celui de participer aux différentes activités proposées par l’établissement…

L’angoisse étreint la gorge de Marianne.

— Si je ne peux pas travailler, comment je vais cantiner ?

— C’est pas mon problème… Tu n’as pas d’argent ?

— Non… Je n’ai jamais eu un seul mandat.

— Dans ce cas, tu te passeras de tout. Fallait réfléchir avant de démolir une gardienne.

Elle reste calme malgré les sanctions qui pleuvent déjà. Inutile d’envenimer la situation. Elle est si fatiguée.

— Tu ne pourras pas quitter ta cellule sans être menottée.

— Menottée ? répète Marianne avec effroi.