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— Oui, menottée. Ça aussi, c’est une mesure spéciale… Tu as une autre question ?

— Non, monsieur.

Il semble un peu surpris par son respect, sa politesse. Ça détonne avec son regard incroyablement dur.

— Je te préviens ; si tu nous fais chier, je t’en ferai passer l’envie. C’est clair ?

— Oui, monsieur.

— Parfait.

Il n’insiste pas. Ne profite pas de la situation pour l’écraser ou l’humilier. Peut-être une ruse ? Il cache sans doute son jeu. Il la détache du mur.

— Tourne-toi.

Il lui passe les menottes, remarquant au passage les traces sur ses poignets. Sa peau entaillée et violacée. Il l’empoigne par un bras ; ils quittent la pièce, Justine devant, qui n’a pas encore ouvert la bouche. Couloirs interminables, escalier immense. Série de grilles. Le chef tient toujours solidement son bras. A-t-il compris que, s’il la lâche, elle tombe ? Ils s’arrêtent devant la porte 119. Marianne ne comprend pas.

Le gradé ouvre, la conduit à l’intérieur puis lui ôte les bracelets.

— On va t’apporter ton repas…

Elle le dévisage avec étonnement, se laisse aller sur une chaise.

— Qu’est-ce qu’il y a ? La cellule ne convient pas à mademoiselle ?

— Je… Je ne vais pas au cachot ? murmure Marianne.

À son tour d’être étonné.

— Au cachot ? Pourquoi ? Tu n’as encore rien à te reprocher !

Justine fait alors entendre sa voix. Aussi douce que son visage. Le chant d’une rivière tranquille.

— Ils vous ont malmenée, c’est ça ?

Marianne lui sourit tristement. Malmenée ? Torturée, plutôt !

— Eh bien ici, nous ne ferons pas ça. Rassurez-vous. Désirez-vous voir un médecin ?

Marianne croit rêver. Ce serait vraiment fini ?

— Non, madame.

— T’es sûre ? insiste le chef. Tu tiens à peine debout !

Elle a quelque chose de surprenant. Il pensait rencontrer un monstre hystérique. Ou une femme brisée. Or il a, en face de lui, une jeune femme, très jeune, presque une gamine. Il lit la souffrance sur son visage, sa peau.

Mais dans ses yeux, davantage de puissance que de douleur. Il se doute de ce qu’elle a subi, surpris qu’elle soit si calme, si forte.

— Ils ont recousu ce qu’il y avait à recoudre. Pour les fractures, c’est trop tard…

— Tu crois que je vais pleurer ? rétorque le gradé.

— Non, monsieur. Votre pitié ne m’intéresse pas.

Il sourit de cette répartie.

— Je voudrais juste manger, s’il vous plaît. Et dormir.

— Ton repas arrive. Ensuite, tu pourras dormir douze heures si tu veux ! Comme tu n’as rien, je te ferai donner le paquetage demain. En même temps que tes affaires.

— Vous n’avez pas une clope, s’il vous plaît ?

Elle s’attend à un refus, mais en a trop envie pour ne pas tenter sa chance. Le chef sort un paquet de sa poche et le balance sur la table.

— Merci, monsieur.

— De rien. Je te recevrai demain, dans mon bureau. Tu verras aussi le médecin et monsieur Sanchez, le directeur.

Elle hoche la tête, prend une cigarette, étonnée de voir que le paquet est presque plein.

— Vous auriez du feu ?

Il dépose un briquet près des clopes.

— Comment tu fais pour fumer si tu n’as pas de fric ?

— Je travaillais en centrale…

— Je te l’ai dit, ici, tu n’auras pas le droit. Alors va falloir apprendre à te passer de cigarettes.

… Marianne grimpa sur sa chaise, il pleuvait doucement. Elle passa un bras entre les barreaux, pour goûter l’eau fraîche sur sa peau.

Elle l’avait trouvé attirant dès le premier instant. Mais ne se l’avouait que ce soir. Une voix calme et grave. Les épaules larges. Les yeux d’un bleu conte de fées. Parce que c’était un homme, aussi. Simplement pour ça, peut-être. Non. Pas simplement.

Il la traitait comme un être humain. Pas comme un numéro d’écrou. Même s’il se montrait parfois brutal. Avait-il le choix, finalement ? Il avait peur. Peur qu’elle n’amoche ses gardiennes.

Depuis cette première rencontre, ils se livraient un combat sans merci. Car ils étaient forts, l’un comme l’autre. Car aucun des deux ne voulait s’avouer vaincu.

Il avait trouvé son unique faiblesse. L’addiction.

Il l’avait bâillonnée en lui fournissant sa dose et son tabac. En la forçant à se prostituer. La seule façon de la soumettre. De la contrôler. Ou presque. Et ça lui faisait mal, à Marianne. Tellement mal…

L’auxi vint débarrasser le plateau. Justine lui souhaita une bonne nuit, s’inquiéta de son moral. Solange prenait la relève ; les détenues auraient des cauchemars plein leur nuit.

Marianne fit un brin de toilette. Elle laissa la lumière du lavabo allumée ; pas envie d’obscurité. Elle s’allongea pour écouter pleurer le ciel. Si fatiguée. Comme si elle avait vécu de trop longues années. Si lasse d’exister.

Le 20 h 20 rasa les murs de la prison, grondant sous l’orage.

Quand elle rouvrit les yeux, elle s’étonna du silence. Elle comprit qu’elle avait dormi longtemps. Elle le devina dans la pénombre. Assis près de la table. Comment avait-elle pu ne pas entendre la clef dans la serrure ?

— Pourquoi tu ne m’as pas réveillée ?

Il alluma une cigarette, elle vit ses yeux à la lueur de la flamme du briquet. Coucher de soleil sur l’océan.

— Tu as besoin de récupérer. Et puis je ne suis pas pressé. Pariotti est déjà passée. Je me suis planqué dans les chiottes !

— Je ne me suis rendu compte de rien, murmura Marianne. Je suis tellement crevée…

— Pourtant, elle a allumé et même tapé contre la porte !

— Comme d’hab’…

Elle se leva enfin, s’étira puis vint s’asseoir en face de lui.

— T’as apporté ce qu’il faut ?

— Une cartouche et deux grammes.

Il alluma sa Maglite. Elle aperçut les cadeaux sur la table. La seringue et le garrot, en prime. Mais aussi… Elle écarquilla les yeux. Un sac entier de victuailles !

— J’ai vu la gueule des plateaux, ce soir, ajouta-t-il en souriant. Je suis certain que tu n’as rien avalé… Je me trompe ?

Il avait même apporté une canette de soda, comme elle aimait. Avec la torche en guise de chandelle, ils partagèrent un drôle de repas. Lui aussi semblait affamé.

— T’as pas mangé, toi non plus ?

— Non… Je n’ai pas eu le temps de descendre au mess.

Une fois rassasiée, elle entama sa cartouche. Tout était parfait. Sauf que maintenant, il fallait payer l’addition. Les piles de la lampe rendirent l’âme, ils se retrouvèrent enveloppés de pénombre. Seuls le néon de la salle d’eau et le lampadaire de la cour les sauvaient du noir complet.

— Tu sais à quoi je pensais, avant de m’endormir ? Au soir où je suis arrivée ici… Quand tu m’as filé ton paquet de clopes et ton briquet.

— Tu l’as gardé ?

Elle hésita.

— Oui.

— Pourquoi ?

— Je sais pas. Parce que c’était un cadeau, peut-être. On ne jette pas un cadeau !

Silence, quelques minutes. Puis Marianne se lança.

— Je voulais te dire… Pour tout à l’heure… Merci de m’avoir tirée de là…

— Je vais pas laisser ces crétins faire la loi chez moi !

— Je… Je vais avoir des ennuis, tu crois ?

— Non, puisque j’ai récupéré la seringue et le garrot. Au fait, ce type semblait te connaître… Celui qui avait une belle gueule…

— Oui. C’est… C’était un des matons à la centrale de R.