— Pourquoi étais-tu aussi… effrayée par ce mec ? Je t’avais jamais vue comme ça.
— C’est… Il faisait partie… du commando punitif quand… C’était le pire de tous.
— J’ai compris, coupa Daniel pour écourter son supplice. C’est fini, maintenant.
Il saisit sa main, elle fit le tour de la table. Il se leva à son tour. Il avait eu le temps de penser à ce moment. Une heure à la contempler dans son sommeil. À attendre, laisser l’incendie se propager.
Reprendre les vieilles habitudes. Le commerce. Voilà ce qu’il s’était juré de faire. Comme avant. Avant cette nuit où il avait franchi la limite interdite.
Pourtant, il prit son visage entre ses mains. Il la regardait, dans la tendre lueur qui baignait la cellule. Juste assez pour admirer le noir mélancolique de ses yeux. En face des siens.
Ne pas céder. Sinon, elle deviendrait incontrôlable. Sans rien dire, il appuya sur ses épaules pour qu’elle se mette à genoux. Même pas la force de lui demander. Mais elle avait compris. Défaisait déjà sa ceinture. Lui seul devait prendre du plaisir. Elle avait eu ce qu’elle voulait, ne devait rien obtenir de plus. Rien que les chaînes pour l’entraver. Il ferma les yeux, ne put s’empêcher de caresser ses cheveux. Pourquoi cette impression de commettre une chose horrible, alors ? Pire que quand il l’avait frappée…
Le plaisir fut foudroyant, il s’accrocha à la table. Retomba sur la chaise, tandis qu’elle disparaissait derrière la cloison. Elle revint au bout d’une minute, alluma une autre cigarette puis laissa tomber son jean et s’allongea. Invitation silencieuse. Pourtant, il ne bougea pas, encore sous le choc. Les minutes passèrent dans un silence absolu.
— Je vais finir par m’endormir, murmura soudain Marianne.
Il s’approcha enfin. Elle était tellement belle. Tellement à lui. Trop, peut-être. Assis sur le rebord du lit, il fit remonter sa main sur sa jambe. La tentation était si grande. Un seul geste, un seul regard et tout basculerait. Mais s’il se sauvait maintenant, elle prendrait cela pour un échec. Une faiblesse. Comprendrait peut-être ce qui le rongeait.
Il déboutonna sa chemise pour gagner du temps. L’uniforme d’été. Juste une chemise bleu ciel, assortie à ses yeux.
Il suffisait de s’allonger sur elle. Toujours au-dessus. Mais jamais il ne l’autorisait à une position dominante. Interdit par leur règlement tacite. Elle aurait peut-être le réflexe de passer ses bras autour de lui ; ça aussi, interdit. Il le lui rappellerait en plaquant ses poignets sur le matelas. Simple. Il suffirait ensuite qu’il la prenne. Elle aurait juste un peu mal, comme à chaque fois qu’il pénétrait ce territoire aride de désir.
Si simple… Mais ce soir, ça lui semblait impossible. Il avait envie de l’embrasser. Plus que tout. Interdit.
Envie de la serrer contre lui. Interdit. Il ne devait jamais oublier ce qu’elle avait commis. Le danger qu’elle représentait. Il était presque en mission.
Marianne avait fermé les yeux. Ne comprenait pas pourquoi il mettait tant de temps. Elle pensait au fixe qu’elle allait s’offrir juste après son départ. Croisière de rêve… Mais le chef ne se décidait pas à passer aux choses sérieuses.
— Qu’est-ce que tu as ?
Sans répondre, il s’allongea près d’elle. Le lit était vraiment trop étroit pour deux.
— Eh ? T’as une panne, c’est ça ?
Elle voulut vérifier par elle-même mais il arrêta sa main.
— Tu sais, si tu peux pas continuer, tu devrais partir. Parce que l’autre folle ne va pas tarder.
— Non. Elle ne repassera pas avant des heures… et c’est moi qui décide quand je pars.
Elle se leva, prit une cigarette.
— Apporte-moi une clope, ma belle.
Elle obtempéra, lui tourna le dos, en équilibre sur le bord du matelas.
— Ce sont des choses qui arrivent ! chuchota-t-elle avec un sourire frondeur qu’il devinait dans le ton de sa voix. Ça arrive tout le temps et à plein de mecs !
— Qu’est-ce que tu y connais, toi, aux mecs ? Tu es si jeune, ma belle. Tu n’as pas dû en connaître beaucoup des mecs…
— Tu te trompes ! protesta-t-elle en y mettant tout son cœur.
— Tu n’as jamais su mentir… Et puis, je n’ai pas de panne, comme tu dis.
Il attrapa sa main, la posa sur sa braguette. Elle la retira en vitesse comme si elle venait de se brûler. Il se mit à rire. Effectivement. Il était même en grande forme.
— J’vois pas ce que t’attends, alors ! grogna-t-elle. Si tu veux rien d’autre, tu devrais partir, maintenant !
Il effleura sa colonne vertébrale ; elle tressaillit.
— T’as sommeil ?
— Non. Je me ferais bien un fixe…
— Vas-y, te gêne pas pour moi.
— Je préfère être seule pour ça.
Une main toujours sous son tee-shirt, il continuait à caresser doucement son dos. Ça lui filait du 220 partout. Elle ne comprenait pas à quoi il jouait, rêvait seulement de s’injecter une dose.
— Je veux être seule ! Alors maintenant, tu vas t’en aller ! s’emporta-t-elle.
— Vas-y ! Il suffit de me porter jusque dans le couloir ! Je ne pèse que cent kilos et des poussières, ça ne devrait pas te poser de problèmes !
— Pauvre con !
— Ne sois pas vulgaire, ma belle. Ça ne te va pas du tout…
Elle se dégagea brutalement et s’éloigna enfin. Il convoitait quelque chose d’inédit. Elle s’énervait, devenait dangereuse. Il était peut-être attiré par le risque. Elle soupira et tenta la douceur avec un bel effort de maîtrise.
— Va-t’en, s’il te plaît.
— Non.
Ce nouveau refus la poussa dans ses retranchements.
— Putain, tu me gonfles ! T’as eu ce que tu voulais ? Alors tu me laisses !
— Arrête de crier ! Tu veux ameuter tout le quartier ou quoi ?! Tu as envie d’une dose ? Te prive pas de ton plaisir, ma belle. Tu l’as bien gagné.
Elle se sentit avilie par ce simple mot. Gagné. Elle aurait encore préféré qu’il la traite de pute. Carrément. Ça aurait été plus clair. Elle se mit à bouillir.
— J’ai envie que tu t’en ailles !
Elle lui tournait le dos, boudeuse. Il se leva, la prit par la taille, l’attira contre lui. Embrassa ses cheveux ébouriffés. Sa nuque gracile à la peau laiteuse. Il avait retrouvé les vieilles habitudes. Exiger, dominer, forcer.
— Je veux un truc spécial ce soir… Tu es en manque, non ? Vas-y ma belle, fais-le devant moi.
C’était donc ça qu’il voulait ! C’était peut-être encore pire que ce qu’elle avait imaginé.
— T’es vraiment un tordu !
— Peut-être ! Mais je ne bougerai pas avant d’avoir vu ça…
Elle arriva enfin à le faire lâcher et se retourna, furieuse.
— Ça, jamais !
Il alluma une cigarette, regagna la chaise. Elle soupira à nouveau, croisa les bras. Combat de deux volontés farouches. Mais il savait comment assouvir ce nouveau fantasme. Comment pénétrer dans son intimité, ses secrets.
— Qu’est-ce que tu veux en échange, Marianne ? murmura-t-il.
— Rien ! rugit-elle. Parce que je refuse !
— Je te laisse une dernière chance. Tu peux obtenir ce que tu désires tout en prenant ton pied… Une offre intéressante, non ?
Vrai que c’était alléchant. Après tout, si ça lui faisait plaisir de la voir se piquer… Mais tant de choses lui manquaient. Ne pas se tromper de requête.
— OK, dit-elle.
— Bien, murmura-t-il d’une voix satisfaite… Alors, qu’est-ce que tu veux, ma belle ?
Elle hésitait. Davantage de clopes ? De poudre ? Ou bien ce baladeur dont elle rêvait depuis si longtemps ? Avec quelques disques, bien sûr. Et si elle exigeait un passe-droit pour bosser plus vite ? Pas très excitant comme cadeau ! Pourtant, c’était regagner un peu de liberté.