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Elle céda à la facilité. De toute façon, le boulot, elle finirait bien par l’obtenir.

— Je voudrais… Je veux un baladeur et des disques.

— D’accord. Tu n’auras qu’à me faire une liste des disques que tu désires. Pas plus de trois.

Elle se retint de laisser exploser sa joie. Elle n’avait même pas espéré autant.

— Je veux que le baladeur fasse radio, aussi, ajouta-t-elle d’une voix de petite fille capricieuse. Comme celui qui est sur le catalogue. Celui à soixante-quinze euros…

— Tu auras celui-là ! promit-il en souriant.

— T’as pas intérêt à m’escroquer !

— Est-ce qu’une seule fois je n’ai pas tenu parole ?

Il se languissait du spectacle, elle n’était pas très à l’aise.

— Qu’est-ce que tu attends ?

Elle récupéra la seringue, le garrot et une petite cuiller, ouvrit un des deux sachets de poudre. Il épiait chaque geste, n’en perdait pas une miette.

— Tu feras rien d’autre que mater ? Tu profiteras pas que je sois défoncée pour…

— Pour quoi ?

— Je sais pas, moi ! T’es tellement givré…

— Relax ! Je ne ferai rien d’autre que ce que tu voudras.

Elle ne sembla pas relever l’ambiguïté de sa phrase. Elle alluma la lumière, s’installa sur son lit.

— Tu pourras éteindre quand j’aurai fini le shoot ?

Il hocha la tête. Ses yeux brillaient d’un désir qu’elle n’arrivait pas à comprendre. Qu’elle décida d’ignorer. Le garrot en haut de son bras gauche, elle versa la moitié du sachet dans la petite cuiller et mit la flamme du briquet juste en dessous. Elle aspira le tout avec la seringue, palpa son bras à la recherche d’une veine pas trop fatiguée. Il observait toujours, elle eut peur de commettre une maladresse tant sa présence l’embarrassait.

Pense au cadeau, Marianne. Tu vas pouvoir t’offrir des heures de musique, écouter la radio, avoir un lien avec l’extérieur ! Et dans cinq minutes, tu ne t’apercevras même plus qu’il est là.

Elle enfonça l’aiguille. Daniel sentit son cœur se soulever. Mais il ne détourna pas les yeux. Elle desserra le garrot, s’allongea. Il éteignit et se posa près d’elle.

— T’es content ?

— Oui…

Elle avait laissé l’aiguille plantée dans son bras. Il hésita. Décida de la retirer doucement. Nouveau haut-le-cœur. Le néon éclairait son visage en demi-teinte, les yeux mi-clos. Elle avait étendu ses jambes nues, juste à côté de lui. Il posa sa main sur sa peau aussi douce qu’un satin précieux. Remonta jusqu’au genou.

— À quoi tu penses, Marianne ?

— À rien…

Elle laissa la drogue prendre possession de chaque parcelle de son être. Elle n’en était qu’au début du voyage, tenait toujours le gouvernail. Mais dans quelques minutes… Et il serait là. Elle ne pourrait plus rien pour se défendre.

Danger. Trop tard.

Remords terribles, sensation d’avoir ôté son armure face à l’ennemi armé jusqu’aux dents. Elle ouvrit les yeux. Terrorisée.

— Qu’est-ce que tu vas me faire ?

Il lui souriait. Pas un sourire rassurant ou gentil. Plutôt celui d’un carnassier qui se réjouit du festin.

— T’inquiète… Laisse-toi aller…

Cette phrase fit exploser la crainte telle une bombe dans ses tripes. Elle tenta de se redresser. S’effondra à nouveau sur l’oreiller. Déjà trop loin.

Il prit sa main dans la sienne, la porta jusqu’à ses lèvres.

— Tu ne devrais pas t’énerver, Marianne. Profite plutôt de ton plaisir…

Elle referma les yeux, l’ivresse commençait à la soulever. À la téléporter dans un autre monde. Il tenait sa main dans la sienne. Rien de plus. Elle s’était inquiétée à tort. Un sourire qu’il ne connaissait pas se dessina sur son visage délassé.

— À quoi tu rêves, ma belle ?

Elle essaya encore de s’asseoir, il l’aida en la prenant par la nuque. Elle s’accrocha à lui, la tête contre son épaule. Voyage en première classe. Elle écarta sa chemise bleu ciel ouverte, posa une main sur sa peau. Besoin de chaleur animale. Sa bouche effleura la naissance de son cou.

Au milieu de son délire, elle réalisa alors qu’il s’était rasé de près. Elle était contre lui, si loin pourtant.

— T’es où ?

— Je sais pas… Je marche, je suis dehors… Je suis sortie…

C’était donc à cela que servaient les doses qu’il apportait chaque semaine depuis presque un an. Cette poudre avait le pouvoir phénoménal de lui permettre de franchir les enceintes de la prison.

— Et maintenant que tu es libre ?

— Il y a tellement de choses qui m’attendent… Tellement… Tout ce que je veux ! Je vais pouvoir voyager, prendre le train…

— Pourquoi pas l’avion ? On part plus loin en avion !

Elle fut prise d’un véritable fou rire. Le premier qu’il entendait depuis qu’il la connaissait.

— T’es givré, toi ! Les avions tombent comme des mouches ! Mes vieux y sont morts parce que l’avion s’est crashé, j’te signale !

— Ils te manquent ?

— Mais de qui tu parles ? s’écria-t-elle entre deux éclats de rire.

— De tes parents…

— Eux ?! Mais même pas je les connais ! Même pas je me souviens de leurs tronches ! C’étaient des cons, de toute façon !

— Comment tu peux dire ça alors que tu ne les as pas connus ?

Elle reprit son calme.

— Ils m’ont abandonnée…

— Ils ne l’ont pas fait exprès.

— Qu’est-ce que ça change ? Hein ? Qu’est-ce que ça change ?

— Rien, tu as raison…

Un long silence résonna dans leurs têtes.

— Faut que je passe voir le vieux, reprit Marianne. Maintenant que je suis dehors, faut que j’aille le voir…

Il tenta de comprendre. Son grand-père ?

— Quel vieux ?

— Celui que j’ai buté ! Tu m’écoutes pas quand je parle !

— Mais si, Marianne. Je t’écoute. Je n’écoute même que toi !

— J’irai sur sa tombe. Faut que je lui explique que c’était un accident. C’est parce que je sens pas ma force… Comme Lenny…

Daniel fronça les sourcils. Qui c’est celui-là ?

— J’étais défoncée, j’ai pas fait exprès… Je pouvais pas deviner qu’il était malade. Hein ? Je pouvais pas savoir… Personne me croit jamais…

— Moi, je te crois.

— Peut-être que si je m’excuse, il me laissera tranquille, après. Il viendra plus quand je dors…

Il entrait dans son esprit torturé comme par effraction. Depuis le temps qu’il se demandait ce qu’il y avait vraiment dans sa tête. Derrière ses yeux noirs. Et Marianne continua à se livrer. Comme s’il n’était pas là. Ou pas réel. Parfois, c’était incompréhensible. Mais il la suivait dans ses ténèbres particulières. Dans les méandres de son repentir un peu violent, un peu maladroit. Puis dans ses voyages, ses trains, ses bateaux. Elle racontait si bien ses rêves… Sons, odeurs, musique, goût, rien ne manquait. Elle avait des envies simples, ordinaires. Donnait une dimension incroyable à des choses banales. Des choses qu’il accomplissait chaque jour sans même s’en rendre compte. Sans même se dire qu’il avait de la chance.

Envie de liberté, tout simplement.

Marcher dans la direction qu’elle souhaitait. Quitter son petit appartement imaginaire quand bon lui semblait. Toucher la terre, avec ses mains. Se griser du parfum des fleurs. Se promener dans une forêt ou au bord de l’eau. Flâner en ville, prendre le bus. Boire ou manger à volonté dans les meilleurs endroits. Avoir un chat. Un gros avec des poils longs et gris. S’abrutir devant la télé. S’offrir des vêtements, des pompes, du maquillage. Être jolie, enfin. Mais avec quel argent, ça, elle ne s’en souciait pas. Comme inconsciente de la dure réalité qui régnait dehors aussi. Tout simplement parce qu’elle savait cela chimères. Parce qu’elle savait que jamais elle ne sortirait. Dans ce cas, à quoi bon encombrer ses songes de difficultés bassement matérielles ?