Il souriait, à l’unisson avec elle. Faillit s’injecter la même dose. Pour oublier, lui aussi. Les barreaux, lui aussi. Mais elle avait réussi à l’emmener dans ses bagages, dans son pays des merveilles. Gratos.
Puis les mots se tarirent doucement. La magie n’opérait plus. Elle crispa ses mains sur ses épaules.
— Qu’est-ce que tu as, Marianne ? chuchota-t-il.
— J’ai peur…
La descente. Celle qui se passait parfois si mal. Il avait ramassé tant de toxicos encore défoncés et pourtant en larmes. Mauvais trip. Il comprenait mieux, ce soir. Il comprenait enfin.
— Ça va aller, jura-t-il en caressant ses cheveux.
— Je sortirai jamais, pas vrai ?
Le cauchemar avait chassé le rêve. Lourd tribut à payer. Le voyage pouvait coûter cher. Il réalisa qu’elle pleurait, la serra avec force. Inutile de mentir. Elle n’était plus assez loin pour y croire.
— Je ne sais pas, Marianne.
— Je veux pas mourir ici ! implora-t-elle. J’ai vingt ans ! J’ai que vingt ans…
Elle se sentait tomber, aspirée par un gouffre aussi noir que ses yeux, aussi profond que son désespoir. Mais elle avait un corps auquel se raccrocher, cette nuit. Une présence rassurante. Alors, elle s’amarra à lui, l’enlaça éperdument. Elle était encore ivre, le corps en lévitation, bien loin de sa carapace.
— J’ai eu souvent envie de te tuer, confessa-t-elle de façon abrupte.
Il préféra ne pas répondre. Le moment tant attendu arrivait enfin.
— Après l’autre nuit, quand on était en bas… J’avais déjà honte avant, de ce qu’on fait depuis un an… Mais là… Moi, je voulais juste que tu m’aimes un peu… Juste compter pour quelqu’un…
Il ne put finalement continuer à se taire. À la laisser se noyer.
— Tu comptes pour moi, avoua-t-il enfin.
Il pouvait le lui confesser. C’était sans risque. Comme ces promesses à quelqu’un qui va mourir. Juste pour l’apaiser avant le grand saut.
Elle laissa sa joie émerger au milieu de ses larmes. Posa ses lèvres sur les siennes. Il s’abandonnait, elle ne s’en souviendrait pas. Il tomba en arrière, elle se retrouva au-dessus de lui. Elle le regardait comme jamais une femme ne l’avait regardé. Le déshabillait avec des gestes mal synchronisés. Maladroits, touchants. Il lui enleva doucement son tee-shirt.
Ne pas penser au lendemain. Non, elle ne s’en souviendra pas. Personne ne le saura. C’est juste entre elle et moi. Juste son plaisir et le mien. Le reste est sans importance. Sans intérêt. Sans amour, pas de conséquences. Pas de prix à payer.
Ils finirent par terre. Le lit n’était pas assez grand. La cellule non plus. La prison elle-même n’était pas assez vaste pour accueillir leur étreinte. Même le monde était trop étroit pour les contenir, les comprendre.
Ils n’entendirent pas la trappe s’ouvrir furtivement. Ni se refermer. Ils ne remarquèrent pas un rai de lumière s’aventurer discrètement dans la cellule. Isolés du reste du monde, plus rien ne comptait. À part eux. À part les chaînes qu’ils s’enroulaient doucement autour du corps. Avec une indicible jouissance. Il posa une main sur sa bouche.
Pour être le seul à entendre son plaisir. Rien que pour lui, rien qu’à lui.
✩
Mardi 31 mai — 10 h 00 — Cour de promenade
Marianne s’était de nouveau assise au pied de l’acacia. Son refuge favori, désormais. Que personne ne songeait à lui voler. Petit coin de nature enraciné dans le béton. Le dos contre l’écorce, elle tentait de sentir les pulsations de sève. Le visage entre les mains, les jambes repliées. Comme une forteresse imprenable.
Ce n’était pas vraiment douloureux. Bien pire. Elle s’entendait hurler. Encore.
Tout était gris, ce matin. Le ciel, les bâtiments, les silhouettes. L’existence. Le soleil avait sans doute renoncé à lui rendre visite, aujourd’hui. Comme pour la punir. Encore cette culpabilité dévorante.
Il m’a eue, une fois de plus. Il avait dû rentrer chez lui, elle ne le reverrait pas avant le lendemain. Elle ne l’avait pas entendu s’éclipser. S’était endormie dans ses bras ; réveillée seule.
Elle effleura le tronc de l’arbre, puisant en lui une force presque magique. Un sourire illumina subitement son visage. Pourquoi se torturer ? C’était tellement bon, encore meilleur que la première fois ! Inoubliable, tatoué dans ses chairs. Je compte pour lui. J’ai du pouvoir sur lui. Il peut mentir si ça le rassure. Maintenant, je sais !
Elle se mit à rire. Jusqu’à ce que Solange se plante devant elle.
— Tu rigoles toute seule, de Gréville ? T’es vraiment dingue, ma parole !
— C’est Gréville ! Et oui, je suis dingue, surveillante ! Complètement dingue !
La Marquise se baissa à sa hauteur, le visage dégoulinant de maléfices.
— Tu devrais dormir la nuit… Au lieu de te faire sauter comme une chienne en chaleur… Mais bon, si tu aimes jouer les putes, c’est ton problème… !
Elle s’éloigna, arborant un sourire triomphant. Laissant Marianne sous le choc. La peur et la honte instillèrent doucement un liquide brûlant dans ses entrailles. Elle ne réalisait pas encore la catastrophe. Delbec s’approcha à son tour.
— Je vous donne votre bon de parloir, mademoiselle. Vous avez une visite, demain, précisa Monique en lui tendant un morceau de papier.
Deuxième choc. Coup sur coup. Son cœur allait finir par lâcher.
Delbec reprit sa ronde, les mains dans le dos, à l’affût. Marianne contemplait le bon, hébétée. Ils avaient décidé de revenir. Désordre complet.
Daniel, leur nuit d’amour ; la Marquise qui les avait pris en flag’ ; les flics…
La pression était trop forte. Il fallait évacuer. Enlever la soupape avant que ce ne soit trop cuit. Elle s’élança, le long des grillages. Sans voir personne, sans penser à rien, en pensant à tout à la fois. Elle courait, sans même la moindre impression de fatigue. Courait pour se vider la tête, s’alléger le cœur. Les tours de cours se succédaient, ses poumons commençaient à sentir le brûlé. La douleur d’un point de côté ne la stoppa même pas. Elle accélérait. Foulée après foulée.
Enfin, elle s’arrêta, pliée en deux contre un mur. Dès qu’elle eut récupéré un peu, elle se mit à frapper. Les filles se délectaient de l’attraction du jour avec une sorte de fascination devant la puissance de cette machine qui n’avait plus rien d’humain. Un ballet violent et barbare. Elle cognait le vide, le grillage. Crachait sa haine, avec une force phénoménale. Coups de poing, coups de pied, coups de coude. Coups de genou. Jusqu’à ce qu’elle s’effondre, épuisée. Le souffle court, les joues brûlantes. Le cœur au galop. Les mains crispées.
— Jolie démonstration… T’as bouffé du lion, ou quoi ?
Marianne leva la tête. VM lui souriait. Elle s’installa à côté d’elle.
— Tu veux une cigarette ?
Marianne fit non de la tête. Autant mettre une flamme dans une bonbonne d’hydrogène.
— J’aurais pas voulu être en face ! Je sais pas où t’as appris ça, mais t’as une technique d’enfer ! Mais tu vas te faire engueuler… T’as esquinté le grillage !