VM se marrait, Marianne la suivit. Toussant comme une perdue, entre deux éclats de rire.
— Putain, ça fait du bien !
Elle aperçut soudain Daniel en haut de l’escalier. Qui l’observait. Elle ressentit une drôle d’émotion, lui envoya un sourire. Il répondit par un clin d’œil puis se posa sur les marches pour allumer sa cigarette. Il n’était donc pas rentré chez lui.
Marianne imagina non sans plaisir qu’il n’avait même pas eu la force de rejoindre son épouse légitime.
Elle devait lui conter l’agression de la Marquise. Elle abandonna donc VM pour aller s’asseoir près de lui.
— Salut ma belle… Ça va ?
— Très bien. Et toi ?
— Un peu crevé… Toi par contre, t’as l’air en pleine forme ! Pauvre grillage… J’espère que c’est pas sur moi que tu tapais… !
— On a un souci, chef… La Marquise… Elle nous a surpris cette nuit.
Le visage de Daniel pâlit légèrement. Marianne lui rapporta texto la diatribe de Solange. Il serra les mâchoires. De colère ou de peur, elle ne savait pas. Peut-être les deux.
— C’est grave, tu crois ?
— J’en sais rien… Je ne pense pas, en fait. Elle n’a pas de preuve. Elle nous a vus, et après ? Si elle veut me faire chier, faudra qu’elle le prouve. Et, à moins que tu ne témoignes contre moi…
— Eh ! C’est pas une mauvaise idée, ça ! Je pourrais te faire chanter !
— Je chante comme une casserole !
Elle explosa de rire.
— Je suis content de d’entendre rire, Marianne. Content que tu te sentes bien ce matin…
— Tu n’as pas tenu parole, pourtant…
— Tu crois que j’ai eu le temps de commander le baladeur ? Laisse-moi une semaine !
— Je parle pas de ça… Tu devais regarder, rien d’autre…
— Non, j’ai dit que je ne ferais rien sans ton autorisation ! rectifia-t-il. Je crois me souvenir que t’étais plutôt partante. Je crois même que c’est toi qui as commencé…
— Je m’en fous ! dit-elle en souriant. Ça ne me pose plus de problèmes maintenant que je sais…
— Que tu sais quoi ?…
— Maintenant que je sais que je compte pour toi.
Elle s’éloigna. Un frisson le secoua de la tête aux pieds. Elle s’en souvenait, finalement ! Peut-être le début d’un cataclysme ? Peut-être pas.
Solange le dérangea dans ses pensées. Elle s’était arrêtée devant lui, il devina ses poches à venin gonflées à bloc. Les torpilles parées au lancement.
— Alors, chef ? Bien dormi, cette nuit ?
— Très bien, Solange !
— Vous avez l’air fatigué, pourtant.
Il se leva pour lui faire de l’ombre.
— Tu devrais vider ton sac… Balance, vas-y.
— Moi ? Mais je n’ai rien à dire ! Si ça vous amuse de vous payer une pute de temps en temps, c’est votre problème…
La prenant par le bras, sous les yeux éberlués des détenues, il la conduisit à l’intérieur du bâtiment.
— Écoute-moi bien, Pariotti ; Marianne n’est pas une pute, compris ?
— Ah oui ? Elle fait ça gratuit ? Elle est encore plus débile que je le croyais !
Il avait envie de la ratatiner contre le mur mais se contrôla.
— Personne ne te croira, de toute façon. T’as une sale réputation, ici. Ce qui n’est pas mon cas.
Elle continua à le toiser avec arrogance.
— J’ai surpris un gradé en train de sauter une détenue ! répliqua-t-elle froidement. Mais vous n’avez rien à craindre, chef… Vos petites faiblesses ou vos perversions ne me font ni chaud ni froid !
— Je te dis que tu as rêvé ! Tu comprends ?
— Rêvé ?! Cauchemardé, oui ! Comment vous faites pour vous envoyer cette… Je ne trouve même pas le mot ! Vous n’avez pas peur de choper une saloperie et de la refiler à madame ?
— Marianne vaut bien plus que toi…
Là, il avait touché le point sensible. Le visage de la Marquise se déforma sous l’effet d’une rage soudaine. Il enfonça le clou. Souriant à son tour.
— Je préfère de loin coucher avec elle qu’avec une fille dans ton genre… Et je te conseille de ne pas essayer de me nuire. Tu pourrais le regretter !
Daniel partit vers les vestiaires, avec l’impression d’avoir percuté un 35 tonnes.
Marianne fut surprise de trouver la porte de la 119 verrouillée. Monique arriva, essoufflée, le trousseau de clefs à la main. Stupéfaction ; le Fantôme allongé sur son propre lit !
— T’es déjà revenue ?
Question idiote. Emmanuelle ouvrit les yeux. Deux lumières brunes au milieu d’un visage bouffi et violacé. Pas beau à voir. Elle avait pris deux tailles de chapeau.
— Je… Je n’ai pas eu la force de monter jusqu’à mon lit, excuse-moi… Mais je vais y aller…
Marianne fronça les sourcils. Sa co-détenue avait quelques difficultés d’élocution.
— Ne bouge pas, répondit-elle. C’est pas grave. Je prendrai celui d’en haut.
Elle s’installa près d’elle.
— Ils auraient pu te garder plus longtemps à l’hosto, ces fumiers ! Toujours pressés de se débarrasser des détenus…
— À quoi je ressemble ?
Marianne se força à sourire.
— Je t’ai reconnue, non ? C’est vrai que t’es amochée, mais ça reviendra. Crois-moi, je sais de quoi je parle ! Je suis une habituée des tronches au carré ! On croit toujours qu’on est défigurée mais en fait, ce n’est que provisoire.
Emmanuelle esquissa un petit sourire. Plutôt une grimace.
— Tu as soif ?
Elle hocha la tête, Marianne alla remplir un verre au lavabo. Pourquoi l’accueillait-elle à bras ouverts ? Elle aurait dû être si contrariée de son retour… Décidément, les orgasmes avaient tendance à modifier son comportement. À la ramollir. Elle se scruta dans le miroir.
Non, pas une faiblesse. Plutôt une force neuve, supplémentaire, différente. Partager, trouver la générosité au fond de soi, c’est une force.
Elle aida Emmanuelle à boire. Découvrit avec horreur qu’elle n’avait plus de dents devant. Ni en haut, ni en bas. Inutile de lui apprendre que le dentiste de la prison était un boucher polonais.
— Merci, murmura le Fantôme en reposant sa nuque sur l’oreiller.
Marianne massa doucement sa main.
— T’es si gentille… J’avais peur que tu me hurles dessus…
— Tu sais… J’ai été un peu dure avec toi. Mais ça me faisait drôle d’avoir quelqu’un dans mes pattes… J’ai été si seule, si longtemps… J’avais plus l’habitude.
— J’avais compris…
— L’autre jour, quand ces salopes t’ont dérouillée, j’aurais dû intervenir. Mais ici, ça ne marche pas comme ça. Ils auraient été capables de dire que c’était moi qui t’avais tapée… Et les autres s’en seraient prises à moi aussi et…
— T’as pas à t’excuser, Marianne.
— Je m’excuse pas, je t’explique.
— Toi, tu es si forte… Toi, elles ne t’auraient jamais touchée.
— Ne crois pas ça…
— Si. Moi, je suis incapable de me défendre. Je suis rien… Si au moins elles m’avaient tuée…
Une larme coula sur la chair dévastée. Marianne réconforta un peu plus sa main dans la sienne.
— Allez, chiale pas ! Ils t’ont filé des calmants, au moins ?
— J’ai avalé des tonnes de cachets…
— Tu préfères que je te laisse dormir, peut-être ? Que j’arrête de parler ?