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Elle survole l’assemblée du regard ; tricherie dans l’air. Mais elle est prête à affronter la terre entière. La peur s’est dissoute, diluée dans la rage. L’Autre crache son sang sur les tapis de sport.

— C’est fini ? hurle Marianne. T’abandonnes ?

Le sang lui brouille la vue, s’infiltre dans ses yeux, sa bouche. Elle a l’arcade sourcilière ouverte. L’Autre se relève. Indestructible. Encore plus impressionnante avec le visage barbouillé d’hémoglobine. Nouvelle attaque. Ce sera la dernière.

Marianne tend son bras, y met toute sa force, sent ses phalanges qui fracassent l’os du nez. L’Autre n’aura pas loisir de tomber, cette fois. Marianne la rattrape juste à temps. À temps pour la finir. Elle la tient par le col de sa chemise ; coup de tête. Puis elle frappe encore. Et encore. Toujours plus fort. Plus d’hésitation. Les chairs éclatent, le rouge envahit tout. Un dernier, le coup de grâce, qui s’enfonce dans la gorge. Les cartilages explosent. Elle peut lâcher, l’Autre ne se relèvera plus jamais.

Centrale de R., un après-midi comme un autre. Une femme s’étouffe lentement avec son propre sang. Ses yeux se gonflent de terreur. Marianne se souviendra toute sa vie de ce regard terrorisé qu’elle se force à affronter jusqu’aux ultimes soubresauts. C’est terminé. Marianne défie les autres, pétrifiées autour du carnage.

— Quelqu’un d’autre veut tenter sa chance ? demande-t-elle d’une voix tremblante.

Silence de mort. Elle a gagné le droit de vivre. Elle est devenue le chef de cette tribu barbare.

… Marianne ouvrit les yeux. Elle pleurait encore, tentait de se souvenir du nom de l’Autre.

L’héroïne refusait de lui porter secours ce soir. Suprême trahison. Elle essaya de descendre du lit. Rata la première marche de l’échelle et percuta le sol de plein fouet. Son cri ne réveilla même pas Emmanuelle.

Elle se releva, une douleur aiguë remonta le long de sa jambe gauche. Elle se traîna jusqu’à la table, là où le Fantôme laissait sa pharmacie ambulante. Elle attrapa une boîte au hasard. Un cachet. Puis deux. Trois, ça marcherait à coup sûr. Son genou hurlait de douleur, elle s’assit par terre sous la fenêtre. Tout près du visage d’Emmanuelle. Elle remonterait se coucher plus tard. Elle massait son genou, serrait les dents. La drogue lui faisait virevolter la tête.

Elle pleurait maintenant à gros sanglots. Appelait à l’aide sans un mot. Juste avec des cris.

Encore une nuit d’horreur. Encore tellement de nuits à supporter. Mais non, elle ne pourrait pas tuer.

Soudain, elle prit un coup de massue sur la nuque. S’effondra sur le côté. L’Autre s’appelait comment déjà ? La nuit tomba dans son crâne. Encore quelques images, très floues.

L’Autre s’appelait… Je m’en souviens, maintenant.

*

Jeudi 2 juin — Cellule 119 — 7 h 00

Justine posa une main sur l’épaule de Marianne. Sous le regard encore comateux d’Emmanuelle.

— Marianne ? Tu m’entends ?

Pas de réaction. Les lèvres de Justine se mirent à trembler. Elle secoua le corps avec force.

— Marianne ! Réveille-toi, merde !

Elle posa deux doigts sur sa gorge, fut rassurée.

— Allez ! Réveille-toi !

Rien. La vie était là, pourtant. Mais elle semblait si faible.

— Qu’est-ce qui s’est passé ? demanda-t-elle à Emmanuelle.

— Je sais pas…

Justine remarqua une plaquette de médicaments vide à même le sol.

— C’est quoi, ce truc ? C’est vous qui prenez ça ?

— Oui… C’est un somnifère…

— La plaquette était vide, hier soir ?

— Non… Je crois pas… Il en restait quelques-uns…

— Combien ?

— Mais je sais pas ! gémit Emmanuelle.

Justine ne ferma même pas la cellule et galopa vers le bureau. Elle heurta violemment Daniel qui sortait de la pièce. Elle faillit tomber, comme si elle venait de percuter un mur de pierres.

— Qu’est-ce qui t’arrive, Justine ?

— Marianne ! J’arrive pas à la réveiller ! Elle est dans le coma, on dirait !

— Téléphone au toubib ! Je vais voir…

Il prit en courant la direction de la 119, un compte à rebours logé dans la poitrine. Lorsqu’il vit Marianne allongée par terre, sur le côté, il eut une peur panique. De la perdre.

Il tenta de la ranimer. Il lui renversa un verre d’eau sur la figure, la força à s’asseoir contre le mur. Son visage n’exprimait rien d’autre que l’abandon. Il la secoua rudement.

— Allez, ma belle, reviens, reviens… Reviens, merde !

Le toubib arriva enfin. Il allongea Marianne sur le dos, écouta son cœur. Il prit ensuite sa tension, souleva ses paupières. Les pleurs discrets d’Emmanuelle ressemblaient à une marche funèbre.

— On dirait une overdose…

Daniel ferma les yeux sur sa douleur. Sur sa culpabilité.

— Elle a pris ça, expliqua Justine en lui tendant la plaquette de cachets.

— C’est une tox, non ?

— Oui, répondit le chef. Héroïne, je crois…

— Les deux font pas bon ménage. Je demande un brancard. On va la transporter à l’infirmerie et je vais essayer de la ramener…

Daniel savait combien de temps il fallait pour que le brancard arrive. Il bouscula le médecin et récupéra Marianne dans ses bras.

— On y va !

Le toubib eut du mal à le suivre bien qu’il fût moins chargé. Marianne arriva sur la table d’auscultation en moins de trois minutes. Daniel ne pensa même pas à sortir tandis que le médecin faisait une injection à sa patiente. Puis il posa de la glace sur son front, l’obligea à boire. Lui colla quelques gifles, à court d’arguments. Et, enfin, le miracle. Le fixe d’adrénaline venait de la secouer de l’intérieur. Elle ouvrit les yeux, les referma aussitôt.

— C’est bon ! indiqua le toubib.

Daniel poussa un soupir de soulagement. Il regardait Marianne avec un sourire d’enfant. Le médecin fut appelé pour une nouvelle urgence dans le quartier des hommes. Aucun répit.

— Vous pouvez rester avec elle le temps que je revienne ? Il faut lui parler, la secouer un peu…

— Oui, bien sûr.

Le toubib disparut. Daniel prit la main de Marianne dans la sienne. Elle ouvrit à nouveau les yeux. Sur un ciel bleu.

— Je suis où ? Qu’est-ce que j’ai ?

— Dans le cabinet du doc. Tu as pris des médicaments, apparemment…

La came, les cachets… Flou artistique.

— Pourquoi ? T’as failli y rester, ma belle… Me refais plus jamais ça ! dit-il en embrassant sa main.

Elle se redressa, il l’aida un peu. Mais son visage se crispa.

— Quoi ?

— Mon genou… Je suis tombée du lit… J’ai voulu descendre et je me suis viandée !

— Le toubib va revenir, il va s’en occuper.

Elle passa ses bras autour de lui, cala sa tête dans son ventre. Elle était bien. Tout lui semblait si clair, ce matin. Le dilemme avait disparu au moment où elle avait repris conscience. Comme si son esprit avait trouvé dans ce coma la force de réfléchir. Elle tenait la solution, avait trouvé sa réponse.

Elle le serra un peu plus fort. Bientôt, elle ne le verrait plus. Ça lui fit une drôle de douleur. Jamais elle n’aurait pensé regretter quelque chose ou quelqu’un en quittant cet enfer.

Cour de promenade — 16 h 00

Beaucoup s’étaient réfugiées sous le petit préau, certaines avaient renoncé à sortir. Tout ça pour une pluie fine et tiède. Marianne boita jusqu’à l’acacia, savourant ce don du ciel. Bientôt, elle pourrait savourer tout ce que la vie avait à offrir. Elle avait encore du mal à y croire. Son cœur bondissait de joie à chaque battement.