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— Je m’en suis aperçue. Elle espère encore que je vais balancer mes complices !

— T’avais des complices ?

— J’ai quelques vieux amis, dehors. Des amis fidèles…

— Tu… Tu vas réessayer ?

— J’essaierai toujours, Marianne. Je n’abandonnerai jamais.

Solange n’était pas de service aujourd’hui mais Daniel l’avait convoquée. Elle entra, il posa le rapport particulièrement bien ciselé sur son bureau. Elle prendrait un blâme à coup sûr.

— Assieds-toi, proposa-t-il.

— Je vous remercie, mais je préfère rester debout.

— Comme tu voudras. J’ai terminé mon rapport sur le comportement inqualifiable que tu as eu lundi après-midi envers mademoiselle de Gréville.

Il trouva étrange qu’elle gardât un sourire aussi détendu dans pareille situation.

— Tu veux que je te le lise avant de le remettre à Sanchez ?

— Ce ne sera pas nécessaire… puisque vous n’allez pas le lui donner.

Il sourit à son tour.

— Ah tu crois ça ? Eh bien tu te goures ! Je vais le lui apporter tout de suite !

— Je ne vous le conseille pas, Daniel…

Elle souriait toujours. Il eut soudain un mauvais pressentiment. Elle sortit une petite enveloppe de la poche intérieure de son blouson et la lança sur son bureau.

— Vous devriez jeter un œil à ça.

Il hésita. Alluma une cigarette. Prit finalement l’enveloppe. Deux photos.

Son cœur dévala une pente abrupte. Poids lourd sans freins.

— Vous êtes à votre avantage, vous ne trouvez pas chef ?

Il braqua les yeux sur elle. Deux lance-flammes.

— J’aurais jamais cru que vous étiez si photogénique !

— Tu crois me faire peur avec ça ? T’as qu’à les filer à Sanchez ! C’est pas un problème. Ça ne t’évitera pas un rapport !

— Sanchez ? Vous me prenez vraiment pour une idiote, hein ? Si je donne ces photos à quelqu’un, ce ne sera certainement pas à Sanchez ! Je sais pertinemment qu’il couvre vos agissements inqualifiables, chef ! Mais je pense que la Direction Régionale serait très intéressée par ces clichés…

Il se leva, elle ne bougea pas d’un centimètre. Il contourna son bureau pour se planter devant elle.

— Tu veux la guerre, Pariotti ?

— Il n’y aura pas de guerre. Parce que vous avez déjà perdu… Les armes, c’est moi qui les ai.

— Les balances, on n’aime pas trop ça dans la maison. Si tu fais ça, c’est vrai que je risque de me faire muter. Rien de plus, d’ailleurs… Toi, par contre, tu vas morfler ! J’ai des tas de potes, ici.

— Vous l’avez dit vous-même, j’ai déjà une sale réputation ! Alors, un peu plus, un peu moins… Vos potes ne pourront pas grand-chose contre moi. Ils me feront la gueule, me mettront à l’écart… Et après ? Mais vous, vous risquez bien plus qu’une simple mutation !

— Tu te trompes… Il n’y a pas eu viol, Marianne était consentante… Ça se voit sur les photos, non ?!

— Oui, ça se voit. Votre femme aussi, le verra…

Le visage de Daniel se transforma doucement. Comme s’il venait d’avaler un serpent. Il la plaqua violemment contre le mur. La cloison trembla, les livres dégringolèrent des étagères.

— Si tu files ça à ma femme, je te tue ! vociféra-t-il.

— Allons, chef, calmez-vous ! Je suis sûre qu’on peut trouver un arrangement, vous et moi…

Il la lâcha, appuya les mains sur son bureau. Il vacillait, il devait se contrôler. Il se tourna à nouveau vers la gardienne. Elle souriait toujours, il avait envie de la gifler. Elle déchira le rapport sous son nez puis le flanqua à la corbeille, en le toisant d’un air victorieux.

— Je garde ces photos bien au chaud. Elles sont les garantes de ma liberté. Vous ne pourrez plus rien contre moi… Quoi que je fasse… Je peux les envoyer à tout moment à votre épouse… À tout moment ! Il ne faudra jamais oublier ça !

Il réalisait à peine ce que cela signifiait. Elle pourrait commettre les pires horreurs sur les détenues. Il ne pourrait plus l’en empêcher. Coincé, ligoté.

— Je vais particulièrement soigner votre petite copine, désormais…

— Touche pas à Marianne !

C’était sorti instinctivement. Il aurait mieux valu se taire pourtant ; elle savait désormais à quel point Marianne comptait pour lui.

— Vous ne pourrez que regarder, chef…

Envie de l’étrangler, maintenant. Là, dans ce bureau. Mais il baissa les yeux. Elle s’approcha encore, c’était insupportable. Cette haleine barbare qui lui soulevait le cœur.

— Je vais m’occuper personnellement de ta petite pute, fais-moi confiance !

Il fut tellement choqué qu’il faillit perdre l’équilibre. Était-ce les mots ou ce tutoiement intempestif ?

— Dégage de mon bureau avant que…

— Avant que quoi ? Tu ne vas pas commettre un crime pour elle, non ? Pense à tes gosses !

Elle constatait les dégâts avec un plaisir obscène.

— Un jour tu me remercieras. De t’en avoir débarrassé… Mais tu pourras profiter d’elle encore un moment, parce que je vais prendre mon temps.

Elle passa enfin la porte, il resta assommé de longues minutes. Fixant les clichés qui le narguaient en silence. Comment arrêter ce jeu de massacre ? Comment sauver Marianne ? Sauver tout ce qu’il avait construit ? Mais une autre question tambourinait dans son cerveau. Pourquoi ? Par pure méchanceté, par cruauté ? Par maladie ? Il s’effondra sur son fauteuil. C’était lui, le coupable. Parce qu’il avait enfreint les règles. Parce qu’il avait trompé sa femme. Parce qu’il avait commis la faute tant redoutée depuis qu’il travaillait ici. Tomber amoureux d’une détenue. Il quitta son bureau. Il avait besoin de réconfort. Besoin de son visage.

Dans la cour, Marianne et VM se délectaient du soleil, assises côte à côte. Silencieuses.

— Comment va Emmanuelle ? demanda soudain VM.

— Pas terrible. Je crois qu’elle ne mettra plus jamais un pied dehors après ça.

— Pourquoi tu l’as défendue, hier ?

— Et toi ? Pourquoi tu es venue à mon secours ?

VM se roula une nouvelle cigarette. Un petit sourire au coin des lèvres.

— Tu n’as pas répondu à ma question ! fit-elle remarquer.

— J’sais pas trop… Ça m’a foutu la rage de voir l’autre s’en prendre encore à elle… Tu sais, elle est pas méchante, Emma. Et puis elle est sans défense… J’ai même pas réfléchi. J’me suis dit que je pouvais pas la laisser se faire étriper sans réagir… Tu trouves que j’ai eu tort, pas vrai ?

— Non. Je trouve que tu as changé. Pourtant, je ne te connais pas depuis longtemps ! Non, je ne trouve pas que tu aies eu tort. Au contraire.

— J’ai répondu à ta question, rappela Marianne. À toi, maintenant.

— J’ai regardé de loin, d’abord. Si tu t’en étais mieux sortie, je ne serais pas intervenue. Je voulais pas te mettre mal vis-à-vis des autres. Mais j’ai vu qu’elle allait te tuer, alors…

— Alors ? Qu’est-ce t’en as à foutre que je meure ?

— Pas grand-chose, à vrai dire… Mais suffisamment pour risquer ma vie pour toi ! ajouta VM en riant.

Marianne sourit à son tour. Soulagée.

— Je ne t’ai même pas remerciée…

— J’ai jamais aimé les mercis.

— Ben, tant pis ! Je te remercie quand même de m’avoir sauvé la vie.