— T’es vraiment qu’un enfoiré ! murmura-t-elle avec rage. Je n’ai même pas protesté, j’étais menottée et elle m’a tabassée ! J’aurais jamais cru que tu pourrais la laisser faire un truc pareil !
— Écoute… Il faut que je te parle… On va aller un peu plus loin, d’accord ?
— J’ai rien à te dire !
— Moi si. Alors suis-moi.
Ils se réfugièrent à nouveau dans la bibliothèque. Il chercha à la prendre dans ses bras, elle le repoussa brutalement. Alla s’asseoir sur une table.
— Je t’écoute, attaqua-t-elle froidement.
Il alluma une cigarette, lui en proposa une. Elle refusa d’un signe de tête.
— On… J’ai un problème, avoua-t-il d’une voix mal assurée. Elle… me tient…
— Parce qu’elle nous a vus ? Je croyais que…
— Parce qu’elle a des preuves, coupa-t-il.
— Des preuves ? On s’est fait filmer ou quoi ?!
— Photographier.
Marianne resta stupéfaite un instant.
— Photographier ?… Mais… Mais comment ? Quand ? Où ?
— Le soir où on est restés dans ta cellule… Elle a pris deux photos. Elle a dû aller très vite, je suppose. D’ailleurs, les deux clichés sont presque identiques.
— Et… On nous reconnaît dessus ?
— Ça oui ! Elle aurait pu les rater, mais là, c’est vachement bien réussi, manque de bol… Elle menace de les envoyer à ma hiérarchie et… à ma femme.
— Qu’est-ce qu’elle veut ?
— Te rendre la vie impossible… Et si je m’interpose, elle balance les clichés… Je suis dans la merde, Marianne.
— ON est dans la merde ! rectifia-t-elle. Parce que je te signale qu’aujourd’hui, c’est moi qui m’en suis pris plein la tronche !
Il fit une nouvelle tentative d’approche. Elle le laissa prendre son visage entre ses mains.
— Tu sais… Cet après-midi, quand je t’ai vue attachée et elle, avec sa matraque… J’avais envie de l’étrangler ! Mais…
— Je comprends, ne t’inquiète pas… Sur le coup, je t’en ai voulu à mort, mais maintenant…
Elle se réfugia dans ses bras. Heureuse finalement. De savoir qu’il ne l’avait pas trahie. C’était tout ce qui comptait à ses yeux. Le reste n’était qu’un incident. Il caressa ses cheveux.
— Je cherche une solution, poursuivit-il. Mais pour le moment… J’ai peur qu’elle te tue ou que toi, tu… Marianne, il faut que tu me promettes que tu ne vas rien tenter contre elle, que tu ne vas pas faire encore une grosse connerie !
Elle ne répondit pas. Ce silence lui fit peur.
— Marianne, promets-moi ! Tu ne dois pas la toucher !
— D’accord, je te promets d’essayer… Je crois qu’elle ne se servira pas de ces photos. Elle veut juste te flanquer la trouille pour avoir le champ libre. T’as qu’à faire un test ; la prochaine fois qu’elle s’en prend à moi, tu l’en empêches… Tu verras qu’elle ne fera rien.
— Franchement, j’en suis pas si sûr que toi… Elle est tellement cinglée ! Mais je n’arrive pas à comprendre pourquoi elle agit comme ça…
Elle le dévisagea avec un étonnement amusé.
— C’est pourtant évident ! Elle ne supporte pas que tu couches avec moi plutôt qu’avec elle, c’est simplissime !
— N’importe quoi ! Solange peut avoir tous les mecs qu’elle veut ! Elle s’en fout d’un type comme moi !
Cette fois, Marianne se mit à rire.
— Mais t’es vraiment miro ! T’as jamais remarqué comment elle te bouffe des yeux ?
— Je ne m’en suis jamais aperçu.
— Et… T’as déjà couché avec elle ?
— Mais ça va pas ou quoi… ! Bien sûr que non ! Cette fille me donne envie de vomir !
— Peut-être… Mais elle est bien roulée, non ?
— Et alors ? Tu crois que ça suffit à…
— J’sais pas, moi ! J’y connais rien aux mecs, c’est toi-même qui l’as dit ! En tout cas, j’en suis sûre, elle est jalouse pour nous deux. Et elle veut nous le faire payer !
— Faudrait que je trouve moi aussi le moyen de la museler ! Que je trouve un truc contre elle pour l’obliger à me rendre les négatifs.
Marianne songea soudain à sa libération prochaine. Bientôt, ces problèmes ne la concerneraient même plus. Pour le moment, elle avait envie d’oublier la Marquise, de profiter de cette nuit, qui serait une des dernières avec lui.
— Arrête de te ronger les sangs ! chuchota-t-elle en passant une main aventureuse sous sa chemise. Elle se lassera de jouer avec moi…
— Je suis inquiet.
— Pour… moi ? susurra-t-elle dans le creux de son oreille.
Il lui avoua que oui, sans un mot. Rien qu’avec les yeux. Ça la toucha plus qu’un discours, comme la plus belle des déclarations. La plus émouvante qu’on lui ait faite. La seule, d’ailleurs.
✩
Dimanche 12 juin — 11 h 20 — Cour de promenade
Elle ne boitait presque plus. La jeune toubib avait accompli des miracles. Bien sûr, Marianne n’avait pas repris le footing ; mieux valait accorder un peu de temps à l’articulation avant de la rudoyer à nouveau. VM n’étant pas descendue, elle se sentait seule. Exilée au pied de l’acacia, elle laissait sa cigarette se consumer, les yeux aimantés par la lumière grise et pénétrante de cette matinée.
Monique se tenait en haut des marches, droite comme un piquet, les bras dans le dos. Aux aguets. Justine réconfortait une arrivante, jeune femme de style hispanique parlant à peine le français. Une mule, venue tout droit d’Amérique du Sud. Pour atterrir ici, dans ce trou. Digestion difficile.
Marianne ferma les yeux et Daniel se présenta sur l’écran noir de ses paupières.
Elle avait longtemps cru qu’on ne pouvait que lire, dans une bibliothèque. Elle avait manqué d’imagination.
Elle avait longtemps cru que son corps était condamné à perpétuité, comme elle. Condamné à n’être qu’un désert stérile balayé par les vents glacés. Elle avait manqué d’espoir.
Monique Delbec donna de la voix. En cage. Déjà.
Marianne se dirigea lentement vers le bâtiment. Elle salua le ciel triste, une dernière fois. Inspira une grande bouffée d’oxygène. Puis grimpa les marches à vitesse réduite. Les grilles, la cohue, la routine. Elle était en queue de cortège, peu pressée de rejoindre son clapier. Justine fermait la marche.
Subitement, du bruit, des cris, loin devant… Encore une baston, à l’autre bout. La rumeur, comme une vague, lui colporta le flux des nouvelles.
Quatre filles s’affrontaient, c’était violent. Ça allait saigner. Justine partit en courant rejoindre Monique, en difficulté à l’avant. La routine, encore.
Marianne vérifia autour d’elle ; aucune hyène à proximité, ce n’était pas un traquenard. Le cortège avait ralenti, les filles piaffaient d’impatience. Elle s’isola dans un recoin, s’offrit une cigarette. Des cris, encore. Désordre total. Pourvu que Justine ne se prenne pas un pain au passage. Le reste, je m’en fiche. La foule n’avançait plus.
Marianne, adossée au mur aveugle, rêvassait encore au bleu incroyable de ses yeux. Il fallait qu’elle se désintoxique rapidement de cette nouvelle addiction. Car bientôt… Non, autant que j’en profite à fond, car bientôt…
— T’as du feu ?
Elle leva les yeux, tomba sur ceux de la Hyène. Deux tisons qui s’enfonçaient dans les siens, jusqu’à lui perforer le cerveau. Elle mit une seconde à réaliser qu’elle était encerclée. C’était donc maintenant. Parce que VM n’était pas là. Daniel non plus. Parce que son genou n’était pas encore guéri.