Maintenant, moment idéal pour l’adversaire. Elle se décolla lentement du mur, jeta sa clope.
— C’est un beau jour pour mourir, Marianne… J’espère que t’as fait tes prières.
— Je ne connais aucune prière. Aucun dieu, non plus.
Un étrange ballet commença. Elles se fixaient, guettaient jusqu’au moindre souffle de l’adversaire. Dans un silence presque irréel. Marianne n’attaquerait pas en premier, comme toujours. Mais allait-elle réussir à frapper, de toute façon ? Car Marianne avait un sérieux handicap, aujourd’hui ; pas envie de se battre. De blesser ou pire, de tuer. Elle tenta de se motiver tandis que l’ennemie calculait son assaut. Je ne peux pas mourir. La liberté m’attend, la vie m’attend. Je ne peux pas les décevoir. Giovanna usa de la même tactique que la semaine d’avant. Un coup dans la rotule. Marianne plia, une fois encore. Tomba à genoux, vit arriver la droite en pleine tête avant d’éprouver la dureté froide du sol sous sa joue. Les coups de pied dans les tripes, les jambes.
Marianne, si tu meurs, tu ne sauras jamais. Si tu avais ta chance, si tu as bien fait d’accepter. Tu auras tenu jusqu’ici pour rien. Alors pourquoi avait-elle tant de mal ? Non, pas envie de se battre. Ni même de se défendre.
— T’es déjà par terre, Gréville ? Allez, lève-toi !
Marianne se mit à quatre pattes, puis se redressa. Encore le goût du sang, dans sa bouche. Elle s’essuya les lèvres d’un revers de main.
C’était bien ce goût qui l’écœurait. Tuer, encore. Une fatalité, une damnation éternelle. Tuer. Où est passée ta rage, Marianne ? Ta haine ? Elles ont peut-être fondu. Diluées dans le bleu intense.
Nouveau choc en pleine figure. Elle vacilla, mais resta debout. Un autre, encore. Et Marianne, toujours droite sur ses jambes. Qui encaissait, sans réagir.
Bats-toi, Marianne ! La laisse pas te tuer ! Je veux être libre, je veux aller au bout de mon rêve.
À la troisième offensive, elle arrêta le poing de l’adversaire, saisit le poignet robuste entre ses mains. Le brisa net. Le cri strident de l’ennemie lui écorcha les tympans. Résonna dans sa boîte crânienne. Giovanna s’écroula à son tour, recula à même le sol.
— Debout ! ordonna Marianne.
Retrouve la haine ! Si ce n’est pas pour toi, ce sera pour Emma ! La Hyène se releva. Elle, elle avait de la rage à revendre. Le cœur débordant de haine. Elle utilisa son bras gauche pour frapper. Marianne esquiva. Froide comme la mort, soudain. Mais décidée. Non, tu ne me priveras pas de ma liberté. Celle que j’ai tant attendue. Tu ne tueras pas Emma. Ton règne touche à sa fin.
Encore un coup dans le vide. La Hyène s’épuisait à taper à côté. Marianne décida d’écourter son supplice. Elle attrapa son bras gauche, le cassa au niveau du coude. Nouveau cri, à peine audible tant la gueule du fauve s’était crispée. Marianne garda le pantin désarticulé prisonnier de ses griffes, par les poignets, lui infligeant une souffrance atroce. Puis elle termina le travail de démolition. Elle lui asséna un coup de tête pour lui briser le nez avant de l’écraser contre le mur et de presser la paume de sa main sur sa gorge. Il suffisait d’appuyer. De broyer la trachée. Les membres martyrisés s’agitaient dans le vide. Impuissants.
Appuie, Marianne. Qu’est-ce que t’attends ? Affronter ce regard terrifié. Cette bouche dont aucun son ne pouvait sortir. C’était trop dur. Vraiment trop dur. Elle relâcha la pression. Elle maintenait toujours Giovanna contre le pilori, la fixait au fond des yeux. La Hyène retrouva l’usage de la parole.
Elle va me demander d’arrêter. De l’épargner. Accordé d’avance. Les lèvres rouge sang s’ouvrirent. Pour respirer, d’abord. Pour parler ensuite.
— Tuez-la !
Les prunelles de Marianne s’emplirent d’une profonde déception. Elle épia l’attaque des sbires. Mais personne ne l’approcha. Personne n’osa.
— Tuez-la ! rugit la Hyène avec une bestialité effrayante.
Marianne appuya d’un coup sec. De toutes ses forces, de tout son poids. Sentit les cartilages qui s’enfonçaient. Un bruit caractéristique que peu de gens connaissent. Elle laissa sa victime dégouliner jusqu’au sol ; encore vivante pour quelques secondes. Quelques minutes, dans le pire des cas. Elle se tourna face au reste de la meute.
— Y a quelqu’un d’autre ? demanda-t-elle avec colère. Quelqu’un d’autre veut mourir ?
Pas de volontaire. Elle attendit un instant, comme pour leur laisser le temps de réfléchir. Entendit les derniers râles de la bête qui agonisait derrière elle. Puis elle s’éloigna doucement, marcha à l’aveuglette, la vue brouillée par les larmes, les poings tétanisés sur la mort. Elle heurta soudain Justine, la prit pour une ennemie, la plaqua violemment contre le mur.
— Arrête, Marianne ! hurla la surveillante.
La douceur familière de cette voix la ramena brutalement dans la réalité. Elle lâcha prise. Justine la fixait, effrayée.
— Mais… Qu’est-ce qui se passe ? Tu saignes !
— C’est rien… Y a eu une bagarre, j’ai pris des coups… J’ai réussi à me tirer avant que ça dégénère…
La surveillante, épuisée, se précipita vers le fond du couloir tandis que Marianne avait repris son chemin de croix.
Je n’avais pas le choix. Si, tu avais le choix, Marianne. Elle discerna les cris de Justine tandis qu’elle montait le grand escalier. L’odeur de la mort tatouée sur la peau. Elle avait hâte de se laver. Mais jamais ça ne partait. Elle aurait dû le savoir depuis le temps.
Souillée jusqu’à l’âme. Depuis longtemps.
Pourquoi je l’ai tuée ?
14 h 00 — Cellule 119
Emmanuelle ne dormait pas. Elle contemplait Marianne. L’ombre de Marianne. Étendue sur le lit, absente. Elle savait qu’il s’était passé quelque chose dans le couloir, après la promenade. Elle avait entendu les cris, les clameurs. Avait vu une jeune femme, le visage en sang, en pleurs, revenir dans la cellule. Marianne s’était lavée, avait nettoyé ses blessures. Séché ses larmes. Sans un mot. Elle n’avait pas touché à son déjeuner. Pas même à son paquet de cigarettes. N’avait pas ouvert la bouche depuis son retour. Emmanuelle, assise à son chevet, attendait patiemment qu’elle veuille bien se confesser. Que s’est-il passé, dehors ? D’un geste maternel, elle effleura sa joue meurtrie, son front plissé. Emprisonna son poing serré dans le creux de sa main.
— Parle-moi, Marianne. Je t’en prie… Giovanna t’a attaquée, c’est ça ? Tu… Tu as pu te défendre ?
Marianne hocha la tête.
— Et… Et elle ?
— Blessée, je crois.
Enfin, le son de sa voix ! Comment lui avouer ? Quadruple meurtre, maintenant. Emmanuelle tenta de lui faire ouvrir les doigts, en vain. Elle refusait de les desserrer comme s’ils protégeaient un terrible secret. Justine et Daniel firent alors leur apparition.
— Marianne ? Comment vas-tu ? demanda la surveillante.
— Je vais bien, merci.
Daniel fronça les sourcils. Mort d’inquiétude, visiblement. Marianne s’accrocha à son regard pervenche.
— Faut qu’on te parle, continua Justine. Lève-toi et suis-nous.
— J’ai pas envie… J’suis fatiguée, là…
— Lève-toi, ordonna Daniel avec calme.
La jeune femme se redressa lentement, resta quelques secondes assise sur son matelas.
— Comment… comment va Giovanna ? s’enquit Emmanuelle auprès du chef.
Il la considéra avec étonnement.
— Vous vous inquiétez pour elle ? Après ce que vous avez subi ? Elle est morte…
Emmanuelle s’effondra sur une chaise. Abasourdie. Marianne enfila ses chaussures, n’eut pas le courage de les lacer. Elle suivit les gardiens jusque dans le bureau du chef. Refusa de s’asseoir, comme toujours. Daniel prit la parole.