— C’est toi qui as tué Giovanna ?
Marianne fixait ses lacets défaits.
— Marianne, réponds s’il te plaît.
— Oui, c’est moi.
— Elle t’a attaquée ? espéra Justine.
— Oui. Elle… m’a dit que… c’était un beau jour pour mourir, qu’il fallait que je fasse mes prières… Je voulais pas me battre, je n’en avais pas envie. Je vous jure que j’avais pas envie… Mais elle m’a frappée, c’est elle qui allait me tuer. Et… Et j’ai pas voulu mourir… Pas aujourd’hui. Alors… Alors j’l’ai tuée !
Elle fondit en larmes, Justine la réconforta de longues minutes.
— Je vais aller au mitard ? J’vais être transférée ?
— Aucune fille n’a témoigné contre toi. On dirait que personne n’a assisté au combat.
— Elles ont l’air soulagé, même ses copines, poursuivit le chef. Comme si tu les avais débarrassées d’un fléau. Ou alors, tu leur fais peur… En tout cas, on ne va rien dire.
Elle lui envoya un regard éberlué.
— Tu l’as raconté à madame Aubergé ? reprit-il.
— Je… Seulement que je m’étais battue contre Giovanna…
Il la reconduisit jusqu’à la 119. Devant la porte, Marianne le dévisagea avec une drôle d’émotion.
— Merci, Daniel.
— C’était elle ou toi, non ? Je préfère que ce soit elle.
— J’aurais pu juste la blesser, avoua soudain Marianne d’une voix faible.
— Disons que c’était un accident, alors.
Il ouvrit la porte, laissa Marianne passer devant. Puis il s’approcha d’Emmanuelle.
— Madame Aubergé ?
— Oui, monsieur ?
— Savez-vous qui a tué Giovanna, ce matin ?
Elle écarquilla les yeux.
— Non ! s’empressa-t-elle de répondre.
— C’est normal, puisque vous n’avez pas quitté votre cellule… Vous n’avez rien pu voir, forcément. Dommage.
Il adressa un petit clin d’œil à Marianne avant de s’éclipser. Emmanuelle fixait sa co-détenue avec désarroi.
— J’ai pas tout compris…
— Les matons me couvrent, expliqua Marianne en allumant une cigarette. Personne n’a témoigné contre moi, paraît que les filles sont toutes contentes que Giovanna soit dans l’autre monde… Les surveillants aussi, d’ailleurs. Je n’irai pas au cachot, ni devant un juge.
— Tant mieux, murmura Emmanuelle avec soulagement.
Le crime, impuni, serait encore plus lourd à porter. Elle s’allongea, mit son casque sur les oreilles. Elle avait découvert depuis peu que Bach était un génie.
— Tu pourras retourner en promenade, Emma… Tu n’as plus rien à craindre, maintenant.
✩
Lundi 13 juin — minuit — cellule 119
Marianne se laissait bercer par la respiration régulière de son Fantôme enseveli sous une coulée de barbituriques. Son cher Fantôme qui n’était même pas descendu en promenade, aujourd’hui. Qui avait passé le plus clair de son temps à dormir. Marianne en avait été déçue. Elle aurait espéré voir Emmanuelle profiter du soleil maintenant qu’elle s’était chargée d’éliminer les ombres.
Mais elle non plus, n’était pas sortie. Inutile d’exhiber les traces du crime qui s’étalaient de façon impudique sur son visage. Elle avait accompli ses exercices physiques dans la cellule, commencé un nouveau roman. La bibliothèque ne proposant pas d’autre Steinbeck, elle s’était rabattue sur un polar, banale histoire de flics et de voyous. De toute façon, rien n’aurait pu la distraire ou la soulager. Du manque. Qui couvait depuis plusieurs jours.
Qui avait déplié ses tentacules maléfiques durant la nuit. Avant d’exploser comme une bombe à fragmentation au petit matin pour la harceler sans répit depuis. Là, au cœur de la nuit, par terre, jambes repliées, dans une position de défense instinctive, elle tremblait, claquait même des dents. Subissait les assauts pervers et sournois, les douleurs diffuses ou plus aiguës. Mal au crâne, au ventre. Courbatures musculaires. Palpitations, sueurs froides. Rien ne lui était épargné. Putain, mais qu’est-ce qu’il fout le chef ?
Il viendrait, elle n’en doutait pas. Solange était de repos, il avait le champ libre.
Elle rêvait de la neige empoisonnée qui allait enfin apaiser son corps, la sortir du purgatoire.
Elle rêvait aussi de ses mains sur sa peau.
Un convoi de marchandises brisa le silence nocturne avec fracas. Marianne ferma les yeux, tenta de s’évader sur le bruit de la machine qui s’épuisait à tracter des tonnes autant qu’elle s’épuisait à combattre le mal.
Elle fit soudain un bond d’un an en arrière. Se retrouva brusquement dans la cour de promenade…
… Seule, sur le banc. Une semaine qu’elle a pris ses quartiers dans cette nouvelle prison. Des détenues tuent le temps en la reluquant au travers des barreaux de leur cellule ; on se croirait dans un zoo pour humains ! La surveillante, madame Delbec, enchaîne les tours de cour, les mains dans le dos. Elle semble s’ennuyer ferme, elle aussi. Elle est secondée par le gradé, aujourd’hui. Installé sur les marches du bâtiment, il fume une cigarette. Des jours que Marianne n’a pas goûté au délice du tabac. Depuis qu’elle a terminé le paquet qu’il lui a offert au soir de son arrivée. Elle lorgne avec envie les volutes de fumée blanche qui s’évanouissent dans la grisaille. Le manque joue avec ses nerfs comme avec les cordes d’un Stradivarius. Pas de clopes, pas d’héroïne. Pas de soupape. Elle ne va pas tarder à exploser, à devenir cinglée. À tuer quelqu’un. Ou à se pendre.
En centrale, elle pouvait au moins se payer des cigarettes avec son maigre salaire. Elle arrivait même à s’offrir de la dope. S’en procurer n’était pas sorcier. Il suffisait d’allonger le fric. Les prix pratiqués étaient d’ailleurs plus avantageux qu’à l’extérieur. Sans doute la seule denrée moins onéreuse en prison que dehors !
Mais depuis qu’elle est là, elle est seule, elle n’a rien. Pas même à qui parler. La cage vingt-deux heures sur vingt-quatre. À tourner en rond, à se bouffer les doigts jusqu’au sang.
Elle fixe le gradé qui vient d’éteindre sa clope. Elle s’approche. Ce type l’impressionne un peu. Avec son regard bleu radioactif, ses 1,95 m et des poussières. Mais elle n’a pas le choix. Il se lève. Elle aurait préféré qu’il reste assis, ça aurait été plus facile.
— Qu’est-ce que tu veux, de Gréville ?
— On dit Gréville… C’est soit Marianne de Gréville, soit mademoiselle de Gréville, soit Gréville tout court.
— Excuse mon ignorance ! J’ai pas l’habitude des noms à particule…
— Pas grave, tout le monde se plante, de toute façon.
— Alors, qu’est-ce que tu veux, Gréville ?
Elle a toujours détesté quémander. Plus que tout. Elle cherche ses mots, tordant les mains au fond des poches de son jean. Il attend, patient, ça la déstabilise encore plus.
— Je veux une cigarette ! lâche-t-elle enfin avec une pointe d’agressivité.
Il la toise avec étonnement, d’abord. Puis il ricane.
— Tu veux ?! On ne t’a jamais appris la politesse, Gréville ?
Elle hésite un instant.
— S’il vous plaît…
— C’est mieux.
Il lui lance son paquet, elle se sert. Le lui rend, à regret.
— Merci, marmonne-t-elle.
Elle tire sur sa clope avec boulimie. Descend les marches pour s’éloigner. S’arrête, fait demi-tour. Il s’est de nouveau assis, se contente de redresser la tête.