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— Monsieur ? J’peux vous parler ?

— Je t’écoute.

— Voilà… Il faudrait que je bosse…

Il prend un air un peu las.

— Je croyais avoir été clair avec toi, non ? Tu es en isolement, tu ne peux pas travailler.

— Je pourrais prendre un boulot en cellule, même si c’est mal payé ! Comme ça je sors pas…

— Hors de question. Tu ne travailleras pas. Ce sont les ordres du directeur. Point final.

— Bordel ! Comment je fais pour les cigarettes, hein ?

— Tu t’en passes.

— J’peux pas ! J’vais devenir cinglée !

Il se relève à nouveau. Joue à lui faire de l’ombre.

— T’es déjà cinglée ! assène-t-il avec un sourire provocant.

Elle le fixe avec colère. Écrase son mégot sur le ciment. Le piétine violemment.

— J’suis pas cinglée ! Et je ne vous autorise pas à me parler comme ça !

— Vraiment ? Je te parle comme je veux ! rétorque-t-il avec ce sourire exaspérant. Vu tes antécédents, je crois qu’on peut te classer parmi les cinglés, non ?

Elle monte une marche, histoire de sembler moins petite. Pour lui montrer qu’il ne lui fait pas peur.

— Je ne suis pas cin-glée, répète-t-elle en articulant chaque syllabe. Et si vous continuez à m’insulter, je vais vous le faire regretter…

Il est surpris. Son sourire s’évapore lentement.

— Gaffe à ce que tu dis, Gréville…

Maintenant, c’est elle qui sourit. C’est un peu crispé, mais ça peut faire illusion.

— Vous ne m’impressionnez pas ! En centrale, ils s’y sont mis à dix et ils n’ont pas réussi…

— Réussi à quoi ?

— À me tuer !

— Dommage ! Mais sache que toi non plus, tu ne m’impressionnes pas ! La promenade est terminée.

— Non, ça fait pas une heure !

— J’en ai marre de perdre mon temps à surveiller une gamine capricieuse ! dit-il en réajustant son sourire.

Elle sent la rage épouser les moindres courbes de son corps. Envie de violence pour oublier. Besoin d’exploser. Le manque, il va se le prendre dans la gueule. Il vient de poser le pied sur une mine anti-personnel mais ne le sait pas encore. Elle n’a pas choisi la cible la plus facile. Mais il faut bien le tester. Voir ce qu’il a dans les tripes.

— Y a longtemps que je suis plus une gamine… Au cas où tu l’ignorerais, j’ai tué. Et je peux recommencer n’importe quand. N’importe où…

— Ça va mal finir, Gréville. Tu vas réussir à m’énerver…

— Vas-y, montre-moi comment tu es quand tu t’énerves, chef !

— Cesse de me tutoyer. Tourne-toi que je te passe les menottes…

— Va te faire foutre !

Elle descend l’escalier à reculons sans le quitter des yeux. Il la suit.

— Je te conseille d’arrêter ce petit jeu, menace-t-il. Sinon, tu vas passer un sale quart d’heure…

— Seulement un quart d’heure ? T’es pas très performant !

Il crispe les mâchoires. La surveillante s’est approchée.

— Vous voulez que j’appelle les renforts, Daniel ?

— Ouais ! Appelle les renforts ! s’écrie Marianne avec un rire démoniaque. Parce que je vais réduire ton chef en bouillie !

— Ce ne sera pas nécessaire, assure Daniel.

Il a les menottes à la main, reste prudent.

— Alors, chef ? Je t’attends ! Viens un peu par là, je vais te montrer à quel point je suis cinglée !

— Tu vas te calmer, Gréville. Sinon, tu vas goûter à nos cachots…

— Rien à foutre du cachot ! Allez, approche ! T’as les jetons, ou quoi ?

Il passe à l’attaque, la saisit par un bras, essaie de la plaquer au sol. Il a la force. Elle a la hargne, la technique. Et l’effet de surprise. Personne ne peut imaginer que ce corps en apparence fragile recèle une dose phénoménale de TNT. Elle se dégage, lui colle une gauche bien appuyée dans la mâchoire. Il se retrouve le cul par terre. Madame Delbec perd son sang-froid. Elle se précipite vers le bâtiment tandis que Daniel se relève.

— Restez là ! ordonne-t-il. J’ai besoin de personne !

— Ouais ! Laisse-le prouver qu’il est un homme !

Elle le fixe toujours. Un regard de démente.

— Quand j’en aurai fini avec toi, je m’occuperai de la matonne…

— OK, Gréville. Si tu veux jouer à ça, on va s’amuser !

Il réfléchit, maintenant qu’il a goûté à sa violence. Il tourne autour d’elle comme pour lui foutre le tournis. Elle le suit, pivote doucement sur ses pieds. Il ne va plus essayer de la menotter. Il va frapper, elle le sait. Les détenues tapent sur les barreaux des fenêtres avec des casseroles, avec ce qui leur tombe sous la main. Elles hurlent, clament. Vas-y, tue-les !

Marianne leur adresse le signe de la victoire. Se laisse distraire. Le chef en profite pour allonger une droite, comme un boulet de canon. Si rapide que Marianne ne l’a pas vue arriver. Déconcentrée par la foule de ses admiratrices, par sa nouvelle gloire. Elle bascule par terre, sonnée. Le chef se baisse pour la maîtriser. Sûr qu’avec le coup qu’elle vient de recevoir, elle est hors service.

Mais il ne connaît pas encore Marianne. Un croc-en-jambe, il chute à nouveau. Monique intervient. Marianne, qui s’est relevée d’un mouvement souple et rapide, lui décoche un missile en pleine tête, lui faisant mordre le béton à son tour.

Les détenues s’égosillent. Hystérie collective derrière les barreaux. Deux matons à terre. Leur héroïne leur fait une révérence et répond à leurs acclamations.

— Je m’appelle Marianne ! MARIANNE DE GRÉVILLE !!

— Vas-y Marianne !

Daniel, debout, fulmine de haine.

— Alors, chef ? Ça te plaît ? Moi, je m’éclate !

Elle sait qu’elle perdra. Mais profite au maximum de ce combat qui lui redonne l’impression d’exister. La clameur enfle comme un raz-de-marée. L’écho rebondit sur les murs gris des enceintes. Autour de l’arène, la foule en délire assiste au massacre.

— Vas-y Marianne !

Elle est la nouvelle star. Exulte. Le nargue. Excite sa fureur. Il frappe, elle esquive, attrape son bras, l’envoie valdinguer sur le banc. Nouveaux hourras dans les cellules. Nouvelle révérence de l’artiste.

Mais le chef est solide, elle n’en viendra pas à bout facilement. La surveillante est partie chercher de l’aide. Seuls dans la cour, ils se fixent au fond des yeux.

— Jure-moi que je vais avoir un travail et je me rends ! dit-elle en riant.

— Je te jure que je vais t’exploser ! rugit-il.

D’un bond, elle monte sur le banc. Comme ça, ils sont à la même hauteur. Soudain, il fonce droit sur elle, façon rugbyman qui va marquer l’essai. Elle a l’impression de se faire percuter par un semi-remorque, il l’empoigne à bras-le-corps, ils roulent par terre, dans une étreinte barbare. Son crâne a heurté le sol, elle crie de douleur. Assis à califourchon sur elle, il brandit les menottes. Elle étouffe sous son poids, lui colle coup sur coup. Il encaisse, la retourne sur le ventre, lui passe les bracelets. La décolle comme une plume.

Les détenues sifflent, maintenant. Déçues que le spectacle soit terminé. Que leur camp ait perdu. Il la traîne vers le bâtiment. Croise les renforts.

— Besoin d’aide, chef ?

Il devine l’ironie dans les regards et les paroles. Parce qu’il vient de se faire malmener par une petite bonne femme de 1,65 m.

— Ça va ! marmonne-t-il en essuyant le sang qui coule de sa bouche.