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Les autres s’écartent pour le laisser passer avec son colis piégé. Marianne découvre le chemin qui mène aux oubliettes avec diligence. Daniel la conduit au bout du couloir. Ouvre un cachot qui a juste une grille en guise de porte, la balance à l’intérieur comme un sac-poubelle. Elle atterrit encore par terre, reste à genoux quelques secondes. Il est toujours là. Il va vouloir se venger. Elle se prépare à encaisser.

— Relève-toi !

Elle obéit. Lui fait front.

— T’as fait du rugby, toi, pas vrai ?

— Comment t’as deviné, Gréville ?!

— Bien joué, en tout cas…

Il est surpris. Tout cela n’est qu’un jeu pour elle. Il s’approche, lui colle une gifle à lui déraciner la tête puis la plaque contre le mur.

— Tu t’es bien amusée ? Ben maintenant, c’est terminé !

— Déjà ?

Bizarre que les coups ne semblent même pas l’atteindre. Qu’elle ose encore le défier avec cette arrogance désarçonnante.

— Tu vas rester ici, le temps de te calmer…

Il lui détache un poignet, attache l’autre bracelet à l’anneau fixé au mur. Puis s’en va.

— Tu veux plus te battre, chef ? hurle Marianne dans le vide. T’es déjà fatigué ?

Elle souffre. Elle a dû s’ouvrir le cuir chevelu en tutoyant le goudron de la cour. Elle s’assoit par terre, replie ses jambes. L’odeur est insupportable. Elle lui serre la gorge. Elle ne peut même pas s’approcher du lavabo pour se rincer la bouche. Pleine de sang. Elle a mal mais s’en sort bien. Il aurait pu la rouer de coups, dans le cachot. Elle s’allonge, le bras droit enchaîné, tendu vers le plafond. Et s’endort doucement.

Le manque est vaincu, pour une heure ou deux. Écrasé par la fatigue, la douleur. Trois nuits, qu’elle n’a pas dormi.

Quand elle rouvre les yeux, elle tombe sur ceux du chef. Appuyé sur le mur, à côté d’elle, il l’observe. Elle se redresse à la va-vite.

— Bien dormi, Marianne ?

C’est la première fois qu’il l’appelle par son prénom.

Elle ne répond pas. Quel sort lui réserve-t-il ? Il s’assoit sur la table en béton, la nargue en allumant une cigarette. Il a la lèvre enflée, la joue écorchée.

— T’es calmée ?

— Je ne suis jamais calme. Jamais…

— Tu avais l’air calme quand tu dormais, pourtant.

Elle tourne la tête de l’autre côté. Contrariée qu’il ait pu la surprendre pendant son sommeil. Elle se remet à trembler. Léger, d’abord. Ça ne va pas tarder à ressembler à du Parkinson.

— Pourquoi tu as voulu te battre contre moi ? Tu as voulu me tester, c’est ça ? Si tu commences comme ça, ça va mal se passer entre nous…

— J’ai vingt ans et je suis condamnée à perpète, chef ! Expliquez-moi comment ça pourrait bien se passer ?

Elle le vouvoie à nouveau. Plutôt bon signe.

— Tu as eu ce que tu méritais. Ça ne me fait ni chaud ni froid.

— Je voulais juste travailler !

— Tu aurais dû y penser avant de démolir une gardienne ! Tu serais restée en centrale. C’est quand même mieux qu’en maison d’arrêt…

— Elle me harcelait jour et nuit, votre chère collègue ! C’était une pourriture ! Une sadique ! Dès que je suis arrivée, elle a voulu me briser. Elle m’empêchait de pioncer, fouillait ma cellule tous les jours. De toute façon, elle s’amusait à martyriser les détenues ! C’était son jeu favori !

— Je ne veux pas en entendre plus ! coupe le chef. Tu ne travailleras pas ! C’est bien compris ?

Elle flanque un coup de pied dans le mur. Se met à trembler de plus belle. Il vient tout près.

— T’es en manque ou je me trompe ? C’est pour ça que tu as pété les plombs, tout à l’heure ?

— Peut-être…

— Manquait plus qu’une tox !

Marianne appuie son épaule contre le mur. Se balance d’avant en arrière.

— J’ai besoin de cigarettes, murmure-t-elle. Vous m’en donnez une, s’il vous plaît ?

Il la regarde bizarrement. Mais elle a déjà remarqué ce drôle d’air dans ses yeux. Sans équivoque. Elle lui fait de l’effet.

— Je peux t’en fournir, propose-t-il.

Elle l’avait senti arriver mais n’en croit pas ses oreilles.

— Une cartouche par semaine.

— Et… Et qu’est-ce que vous voulez, en échange ?

— Que tu te tiennes tranquille.

Elle sourit comme une enfant. C’est tout ?

— Mais il y a autre chose que je veux…

Évidemment. C’était trop beau pour être vrai.

— Quoi ?

— Toi.

Emmanuelle poussait d’étranges gémissements, marmonnait des mots incompréhensibles. Sans doute les prénoms de ses enfants suppliciés.

Marianne se leva, avec difficulté tant ses muscles étaient tétanisés. Elle grimpa sur le premier barreau de l’échelle, cala sa main dans la sienne. Les démons semblèrent s’enfuir aussitôt. Elle la lâcha doucement, redescendit sur son matelas, prit son oreiller et le colla contre son ventre.

Elle attendait. Qu’il vienne. Lui donner sa pitance. Lui donner son plaisir aussi. Jamais elle n’aurait cru que quelqu’un puisse avoir tant de pouvoir sur elle. Puisse autant compter. Elle attendait. Qu’on lui annonce son parloir. Qu’on lui vende sa liberté.

Parfois, ça l’effrayait un peu. Tellement longtemps qu’elle n’avait pas mis un pied dehors ! Tellement longtemps qu’elle était dans une cage, avec les barreaux en guise d’horizon. Qu’on lui apportait sa nourriture, comme on nourrit les animaux. Qu’on la baladait en laisse. Jamais elle ne pourrait visiter un zoo après sa sortie !

Soudain, elle entendit des pas. Sourit à la pénombre. Il entra, se faufila dans la tanière. Posa la cartouche sur la table et vint près d’elle, conscient qu’Emmanuelle ne se réveillerait pas. Les mains crispées sur l’oreiller, les jambes qui bougeaient toutes seules… Les yeux noirs l’appelaient à l’aide. Il lui tendit la main, elle se laissa emmener.

— Tu as la came ? chuchota Marianne. La seringue ?

— Oui. Dans ma poche. Ne t’inquiète pas.

Ils quittèrent la cellule, marchant par les couloirs déserts. Piétinant sans vergogne le sommeil des prisonnières. Il tourna le verrou de la bibliothèque. Elle tremblait de plus en plus, se réfugia dans ses bras.

— J’en ai besoin, maintenant…

— Je m’en doute, dit-il en caressant ses cheveux. Je t’ai apporté un autre petit cadeau…

Il déposa un sachet sur la table, la seringue, le garrot. Et un réveil flambant neuf. Avec écriture digitale rouge, visible dans la nuit. Elle le remercia d’un sourire. Elle n’aimait pas qu’il la voie se piquer mais ne pouvait attendre une heure de plus. Ne pouvait s’offrir dans cet état proche de la crise.

Quand elle enfonça l’aiguille dans la veine, il tourna la tête. Fixa les collections de bouquins. C’était déjà fini. Elle venait de s’asseoir sur la moquette. Elle eut la force d’arracher l’aiguille plantée dans son bras. S’allongea sur le dos. Ferma les yeux.

Mardi 14 juin — Cellule 119 — 15 h 50

Justine ouvrit la porte.

— Rebonjour les filles ! Vous descendez en promenade ?

— Ouais, répondit Marianne en laçant ses chaussures.

Elle n’y était pas allée ce matin ; mais l’enfermement devenait trop dur. Et elle se savait à nouveau d’attaque pour affronter les autres. Pour assumer le meurtre de la Hyène.

— Moi, je vais rester ici, dit Emmanuelle. J’ai pas envie…