— Faut sortir de là, Emma !
— Elle a raison, renchérit Justine. Il faut prendre l’air ! Vous n’avez rien à craindre…
— Giovanna n’est plus là ! rappela Marianne avec une sorte de rage.
— Ses copines, oui !
— Si tu ne t’éloignes pas de moi, elles n’oseront pas te toucher. Allez, viens…
— Je préfère rester ici et écrire à mon fils…
— Tu auras toute la soirée pour lui écrire ! s’emporta Marianne. Allez, amène-toi !
Emmanuelle fondit soudain en larmes, cachant son visage sous l’oreiller.
— Laisse tomber, soupira Justine. Laisse-la tranquille…
Marianne abandonna et suivit la surveillante jusque dans le couloir.
— T’as vu pour mon parloir de demain ?
— Désolée, Marianne. Tu n’as pas de visite prévue cette semaine… Ni demain, ni samedi.
Marianne faillit tomber. Elle s’accrocha à la rambarde de la coursive.
— Je… Je veux rentrer, balbutia-t-elle.
— Qu’est-ce que tu as ? Tu es toute blanche…
— Je veux rentrer ! s’écria-t-elle. Ouvre-moi !
Plantée devant la porte 119, elle attendait.
— Faut pas te mettre dans cet état, Marianne !
— Ouvre… S’il te plaît.
Elle entra enfin, Emmanuelle la considéra avec stupéfaction.
— Tu vas pas dans la cour ?
Marianne alluma une cigarette et s’affala sur le lit. Emmanuelle la rejoignit.
— Mais… Pourquoi tu n’es pas descendue ?
— Laisse-moi !
Emmanuelle recula jusqu’à la chaise. Marianne se leva et se posta sous la fenêtre. Elle ne pouvait même pas se faire un fixe, Daniel ayant préféré garder la drogue avec lui, en sécurité. Elle avait l’impression d’avoir reçu un coup de poignard dans le dos. Abandonnée, trahie. Le flic ne reviendrait pas. Il s’était moqué d’elle. Son plan avait changé, il avait trouvé un autre détenu, un qui avait moins de scrupules.
— Mais pourquoi j’ai pas dit oui tout de suite ! hurla-t-elle soudain. Putain ! Mais pourquoi j’ai pas dit oui ?!
Elle flanqua un coup de pied dans le mur, puis un coup de poing. Encore un autre. Le sang coula contre la peinture blanche, Emmanuelle se précipita.
— Arrête ! supplia-t-elle.
— Lâche-moi !
Elle repoussa Emmanuelle si fort qu’elle alla percuter la table, l’emportant dans sa chute. Puis Marianne se remit à frapper. Elle s’écrasait les phalanges contre le béton insensible, criait de rage. Elle donna même un coup de tête. Emmanuelle se rua sur la porte et tambourina.
— Au secours ! Venez vite !
Les surveillantes étaient de promenade. Mais elle ne pouvait pas les appeler par la fenêtre avec Marianne juste en dessous. Mieux valait ne pas se mettre entre elle et le mur ! Dix minutes peuvent parfois paraître éternelles. Pourtant, Emmanuelle eut de la chance. Daniel passait par là pour rejoindre la cour.
— Faites quelque chose ! implora Emmanuelle. Elle va se tuer !
Daniel se jeta sur la forcenée. Il l’empoigna par les épaules, la retourna. Reçut en pleine poitrine le missile destiné au mur. Il fit deux mètres en arrière mais resta sur ses jambes. Marianne, hurlant toujours de désespoir, lança une chaise en travers de la cellule. Emmanuelle se baissa juste à temps, dans un réflexe de survie. Puis la furie s’en prit au lit, tenta d’en casser les montants à grands coups de pied. Daniel aurait aimé avoir les menottes sur lui. Elle ne semblait même pas le voir, trop occupée à se détruire. Il parvint enfin à la ceinturer, la plaqua sur le matelas, appuyant un genou au milieu de son dos. Elle continuait à ruer dans les brancards. Elle criait, mordait les draps. Le chef consulta Emmanuelle, terrorisée à l’autre bout de la cellule.
— Qu’est-ce qui s’est passé ?
— J’en sais rien ! Elle est sortie pour la promenade et puis finalement elle est pas descendue, elle est revenue en cellule et là… Elle s’est mise à cogner contre le mur !
— OK… Filez-moi vos lacets de chaussure !
Il lui lia les poignets dans le dos, la releva et essaya de l’emmener. Mais elle se débattait tellement qu’il ne put quitter la cellule. Il aurait fallu la traîner par terre, il préféra trouver une autre solution. Il abandonna Marianne, se mit à la fenêtre.
— Justine ! Monte en 119, vite !
Marianne se contorsionnait, le visage en sang. Une bête enragée. Emmanuelle voulut s’approcher, Daniel l’en empêcha.
— Restez à distance, ordonna-t-il. Elle est dangereuse…
Justine arriva, complètement essoufflée et posa des yeux effrayés sur Marianne.
— Elle pète un câble ! expliqua Daniel. Aide-moi à l’emmener à l’infirmerie !
Ils la saisirent chacun par un bras, la décollèrent du sol. Mais même à deux, ils ne purent lui faire quitter la pièce. Elle était tellement possédée qu’elle risquait de leur échapper ou de se blesser.
— Je vais chercher le toubib ! décida Justine. Tâche de la tenir, en attendant…
Marianne s’agitait toujours, poussant des cris atroces. Daniel parvint à la coucher sur le ventre, ses cent kilos suffisant à peine à l’empêcher de bouger. Justine revint enfin avec le médecin chef. Le fameux docteur Toqué.
— Qu’est-ce qui se passe avec elle ?
— Aucune idée ! répondit Daniel. J’arrive pas à la calmer !
Les deux hommes portèrent la tornade jusqu’au lit, lui attachèrent les chevilles aux montants en bois avec des liens de fortune. C’était ça ou prendre des coups. Toqué testa d’abord la manière douce.
— Qu’est-ce qui vous arrive, Marianne ?
Pour toute réponse, elle poussa un hurlement bestial. Autant poser les questions à un sourd. Il attrapa le menton de Marianne dans sa main pour l’empêcher de gesticuler. Il crut qu’elle allait casser le lit à force de tirer sur ses entraves.
— Bon, je vais lui faire une piqûre de Valium… Ça devrait la tranquilliser suffisamment pour que je puisse l’ausculter.
Dix minutes après, Marianne rendait enfin les armes. Elle se contentait de gémir, les yeux grands ouverts. Le brancard arriva, porté par deux infirmiers.
L’impression de marcher sur du coton, le même que celui dans sa boîte crânienne. Marianne avançait lentement, une main contre le mur. Daniel cheminait à ses côtés, furieux qu’ils aient refusé de la garder à l’infirmerie pour la nuit. Ils n’avaient pas assez de lits ! Ils n’avaient rien, de toute façon. Pas assez de personnel, pas assez de lits, pas assez de temps. Marianne s’arrêta.
Il avait envie de la porter pour écourter le supplice mais, à cette heure, ils croiseraient forcément quelqu’un et ça risquait d’être mal vu. Après le coup de la Marquise, il devenait un peu paranoïaque.
— Allez, courage ! dit-il en la soutenant.
Elle se remit en marche. Elle s’en tirait à bon compte. À la main gauche, un doigt fracturé et immobilisé par une magnifique attelle. À la droite, un bandage pour dissimuler les chairs explosées par les impacts. Au front, deux points de suture.
Une cicatrice supplémentaire. Une de plus à son étonnante collection.
— Qu’est-ce qui t’a pris ? Si tu crois que tu vas réussir à casser les murs pour t’évader !
Son humour fit un bide magnifique. Elle ne répondit pas, se concentra sur ses pas. Enfin, ils arrivèrent en bas de l’escalier. Marianne le considéra comme si elle se trouvait au pied des Grandes Jorasses. Elle chuta dès la troisième marche, le chef la rattrapa in extremis. Elle se sentit décoller du sol. L’escalier était si facile à monter, soudain.
Quand il arriva devant la 119, il s’aperçut qu’elle s’était endormie dans ses bras. Il parvint à ouvrir sans la réveiller, la déposa sur son lit et remonta la couverture.