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— Alors ? s’inquiéta Emmanuelle.

— Chut ! Elle dort, essayez de ne pas la réveiller…

— Qu’est-ce qu’elle a eu ? chuchota-t-elle.

— J’en sais rien… Bon, elle devrait dormir jusqu’à demain matin, ils lui ont filé une dose de cheval. Si jamais ça va pas, appelez-nous, OK ? C’est Justine, cette nuit.

— D’accord, monsieur. J’espère qu’elle ne va pas se réveiller pour me sauter dessus…

— Si elle en avait eu après vous tout à l’heure, vous seriez déjà morte… Je ne crois pas que vous soyez en danger.

Alors qu’il refermait la porte, Marianne ouvrit les yeux sur le visage terrifié de son Fantôme.

— Monsieur ! appela Emmanuelle. Elle est réveillée !

Daniel fit demi-tour. Marianne lui tendit sa main droite enflée et noircie d’ecchymoses. Il la prit délicatement dans la sienne.

— Me laisse pas, implora-t-elle.

— Tu veux qu’on parle, tous les deux ?

Elle hocha la tête.

— Je reviens…

Il se tourna vers Emmanuelle.

— Venez avec moi, madame…

Il l’escorta jusqu’au bureau des surveillantes.

— Justine, tu pourrais offrir un thé à madame Aubergé ? Marianne veut me parler.

— Sans problème, répondit la surveillante en souriant. Asseyez-vous, Emmanuelle.

Daniel repartit en direction de la 119. Marianne n’avait pas bougé. Il s’installa près du lit sur la seule chaise encore valide.

— Je t’ai fait peur, pas vrai ? devina Marianne avec un air triste.

— Ouais… Qu’est-ce qui t’arrive, ma belle ?

Elle se concentra sur le sommier du dessus. Elle n’avait même pas le droit de confier ce qui la rongeait de l’intérieur. Son rêve brisé. Elle se mit soudain à pleurer, à gros sanglots.

— Ne pleure pas, Marianne, je t’en prie !

— Je vais passer ma vie ici, tu comprends ?

Tant de panique dans sa voix. Il ne savait pas quoi lui répondre. Oui, tu vas passer ta vie ici. Restait le mensonge, pour la rassurer.

— Peut-être pas, Marianne…

— Si ! gémit-elle. Je vais vieillir ici, tu te rends compte ?

— On vieillira ensemble, alors ! Mais j’ai un peu d’avance ! Je serai vieux bien avant toi !

Elle recommença à pleurer, il la serra dans ses bras.

— Pleure si ça te fait du bien, murmura-t-il.

Un flot saccadé et salé, de longues minutes. Encore une chemise trempée par les larmes de Marianne. Justine allait s’en apercevoir. Comprendre qu’il l’avait tenue contre lui. Tant pis.

De toute façon, il était prêt à risquer n’importe quoi pour un moment d’intimité avec elle.

Dimanche 19 juin — 11 h 00 — Cour de promenade

La Marquise exhibait une nouvelle coiffure. Très réussie, comme toujours. De toute façon, tout lui allait bien, elle avait le mauvais goût d’être toujours à son avantage. Marianne, assise près de VM, la guignait avec amertume.

— T’as pas l’air dans ton assiette…

Marianne sursauta. Bien pire que ça ! Depuis que le flic lui avait posé un lapin, elle avait perdu la foi. Il ne reviendrait pas, toute cette histoire n’avait été qu’une chimère. Un instant, elle avait repris espoir, planifié sa vie future. Goûté à la liberté imaginaire. La chute n’en était que plus brutale. Saut en parachute. Sans parachute.

Non, il ne reviendra pas. C’est de ma faute. Si seulement j’avais dit oui ! Je serais dehors, à présent. Maintenant, c’est fini. Foutu. Je vais passer ma vie derrière ces barreaux. Ma faute, oui.

— J’ai plus d’espoir…

VM roula une cigarette avec une étonnante dextérité.

— Faut toujours garder espoir, Marianne. Ne jamais baisser les bras.

Des jours qu’elle pleurait nuit et jour. Ses yeux étaient gonflés, rougis, irrités. Exténués. Jamais son désespoir n’avait été aussi cruel. Tout ça parce qu’elle avait eu un rêve. La faiblesse de croire qu’elle avait un avenir. Rien ne parvenait à la soulager. À l’extraire des ténèbres. Pas même le soleil étincelant de cette matinée d’été.

Pas même l’héroïne. Pas même le regard de Daniel. Ses baisers, sa tendresse. Pas même l’amitié de VM ou la compassion de son cher Fantôme. Rien. Plus rien.

Les perles salées tracèrent leur chemin habituel, Marianne cacha son visage entre ses mains. Le bras puissant de VM s’enroula autour de ses épaules.

— Attends d’être en cellule ! ordonna-t-elle.

Mais Marianne ne pouvait stopper la vague de détresse. Les jambes repliées, le front posé sur les genoux, le dos secoué de spasmes. Souffrance infinie. Incontrôlable.

— Tout le monde te regarde, ajouta VM. Reprends-toi, Marianne. Je t’en prie.

VM gardait toujours un bras sur ses épaules. Elle sentait les secousses, comme des petits séismes. Soudain, elle vit les ennuis se pointer.

— Oh ! Mais c’est Marianne la terreur qui pleurniche comme une gamine !

Marianne reconnut la voix de la Marquise. Elle leva sur elle un visage noyé.

— On a un gros chagrin, de Gréville ?

— Foutez-lui la paix ! gronda VM.

— Vous, j’vous ai pas sonnée ! Alors la ferme !

Les mâchoires de VM se crispèrent mais, préférant ne pas entrer dans son jeu, elle rongea son frein.

— Alors, de Gréville ? Tu vas finir par inonder la cour à force de chialer comme ça ! Si tu voyais ta gueule ! asséna la Marquise. Déjà que t’es pas terrible, mais là…

Marianne tourna la tête de l’autre côté. Tenta de réprimer ses larmes. Elle aurait aimé être sourde et aveugle. Mais aucun moyen d’échapper à cette nouvelle insulte.

— Au fait, paraît que tu veux bosser ? poursuivit Pariotti. Quand j’ai appris ça, je suis allée voir le directeur. Je lui ai rappelé de quoi tu étais capable. À quel point c’était insensé de t’autoriser l’accès aux ateliers. Combien il était dangereux de mélanger torchons et serviettes. Ta mauvaise influence sur les autres… Les chiens galeux, faut les foutre en quarantaine, tu comprends ?

Marianne serra les poings.

— Bref, je lui ai expliqué tout ça et il a été d’accord avec moi ; mieux vaut qu’on ne te donne pas de boulot…

— T’as pas le droit ! hurla soudain Marianne.

— Je le fais pour la sécurité des autres détenues… C’est mon devoir ! D’ailleurs, le chef Bachmann a été d’accord avec moi…

Marianne voulut se lever mais VM la rattrapa et la colla au sol avec force.

— Réponds pas à la provocation, murmura-t-elle en fusillant la gardienne du regard.

— Ta copine a raison, Marianne ! Vaut mieux que tu fermes ta gueule ! Le travail, c’est pour récompenser celles qui le méritent… Celles qui ont une chance de se réinsérer un jour… Pour les autres, celles qui ne sortiront jamais, inutile qu’on perde notre temps.

Marianne ne put se contenir davantage. Elle se remit à sangloter. Solange s’éloigna enfin et VM caressa amicalement le dos de Marianne.

— Quelle saloperie, cette nana !

*

Cellule 119 — 19 h 00

Emmanuelle venait enfin de terminer la lettre pour son fils. Des jours qu’elle déchirait les feuilles les unes après les autres. Qu’elle cherchait les mots. Marianne, prostrée sous la fenêtre, continuait à pleurer, en silence. Le Fantôme vint s’installer doucement à côté d’elle. Posa une main sur sa jambe.