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— Faut pas que tu perdes espoir, Marianne…

— J’en peux plus ! Je… J’ai plus d’avenir !

— Je ne peux pas t’expliquer pourquoi, mais… Je sens que tu ne passeras pas ta vie ici.

— Arrête tes conneries ! Bien sûr que si, j’vais mourir ici !

— Il faut que tu redeviennes forte, Marianne. Que tu te battes, comme tu l’as toujours fait.

— Non… J’en peux plus… J’suis à bout…

La clef dans la serrure interrompit sa complainte. L’auxi de service déposa les deux plateaux-repas sur la table et tourna les talons, sans un mot. Justine entra à son tour.

— Marianne, j’ai une bonne nouvelle pour toi ! Je suis descendue à l’accueil pour consulter les registres… Tu as un parloir bientôt, mercredi prochain, le vingt-neuf.

Marianne ne parvint pas à dissimuler sa joie. Son visage ravagé s’illumina d’un seul coup, comme si un étau puissant desserrait ses mâchoires. L’espoir venait de renaître.

— C’est vous, cette nuit ? demanda Emmanuelle.

— Non, c’est Solange.

— Ah… Vous pouvez prendre ma lettre ?

— Bien sûr. À demain, les filles.

— Bonne soirée, Justine ! lança Marianne avec un sourire empli de gratitude. Et merci !

La gardienne referma la porte et Marianne se leva d’un bond en poussant un hurlement de joie. Emmanuelle l’observait avec tendresse. Avec envie, aussi.

— Ça va mieux ! constata-t-elle.

— Ouais ! répliqua Marianne en l’embrassant sur le front.

— Tant mieux ! Ça me faisait de la peine de te voir comme ça.

Tandis qu’Emmanuelle s’allongeait sur son lit, Marianne attaqua son repas. Avec un appétit démesuré.

— Tu manges pas ?

— Non, j’ai pas faim… J’ai juste sommeil.

— Bonne nuit, Emma !

— Bonne nuit, Marianne. Et merci…

— Merci ? Mais de quoi ?

— D’être là pour moi. De ton aide et de tout ça…

— Arrête tes conneries ! Et dors bien…

Marianne termina son dessert, alluma une cigarette. Les rêves galopaient à nouveau dans sa tête. Course folle vers l’avenir. Puisqu’elle en avait un, maintenant.

Elle resta pendant des heures dans la pénombre. À pleurer, encore. De joie, cette fois. La Marquise fit sa ronde, alluma la lumière de la cellule. Marianne la nargua d’un sourire de vainqueur. La trappe se referma bruyamment. Alors, elle put récupérer la seringue et la dose que Daniel lui avait remises la veille. Un fixe pour accompagner ses mirages nocturnes…

Après l’injection, elle se réfugia avec délice dans ses draps. Trois nuits blanches ; elle avait du repos à rattraper. Même si un homme lui manquait. Il lui manquerait longtemps, de toute façon. Mais elle lui préférait la liberté.

Le voyage fut vertigineux. Comme le vol sublime d’un oiseau.

Puis elle sombra rapidement. Profondément.

*

Cellule 119 — 04 h 00 du matin

Marianne se réveilla en sursaut. Un bruit sourd venait de l’arracher au sommeil. Peut-être la deuxième ronde de la Marquise. Mais l’obscurité régnait autant que le silence dans la cellule. Elle referma les yeux. Épuisée. Prête à replonger dans ses songes avec délectation.

Mais soudain, au milieu de son demi-coma, quelque chose lui sembla anormal. Le silence, justement. Trop parfait.

Elle écouta attentivement. Rien. Pas même la respiration du Fantôme. Encore ivre de sommeil, elle se redressa. Écouta encore. La lumière du lavabo était éteinte.

— Emma ?

Elle se leva, tituba un peu. L’héroïne laissait encore une empreinte gigantesque dans sa tête. Elle parvint à grimper à l’échelle, chercha le corps à tâtons. Ne trouva qu’un matelas vide et froid.

Son cœur accéléra. Elle dessoûla sur-le-champ.

— Emma ?

Son appel résonna une fois de plus dans le néant. Elle se précipita vers l’interrupteur et trébucha sur quelque chose. La chute fut brutale, son front percuta violemment la porte blindée.

— Merde ! maugréa-t-elle.

Elle se releva en vitesse, appuya sur le bouton. Son sang se glaça dans ses veines. Elle avait buté sur Emmanuelle. Qui gisait par terre, sur le dos. Elle tomba à genoux près de son amie.

— Emma ? Qu’est-ce que tu fous là ?

— Marianne…

— Emma ! Qu’est-ce que tu as ? Tu fais un malaise ? Tu ne te sens pas bien ?

Le Fantôme gardait les yeux fermés. Seules ses lèvres tentaient de bouger.

— J’ai… eu… peur… Voulu appeler…

— Mais qu’est-ce qui t’arrive ?

Ses paupières se levèrent enfin, un quart de seconde. Découvrant un regard terrorisé. Sa main droite se hissa lentement jusqu’au visage de Marianne, effleura sa joue avant de retomber lourdement sur sa poitrine décharnée.

— T’en fais pas ! assura Marianne. Je vais appeler, le toubib va venir… OK ?

Mais le Fantôme ne réagissait plus. Comme endormi. Marianne la secoua violemment.

— Emma ? Tu m’entends ? Emma ?

Elle la rudoya encore. Puis reposa sa tête par terre. Elle vérifia son pouls, rassurée de sentir son cœur battre. Elle consulta l’heure sur son nouveau réveil puis se précipita jusqu’au lavabo pour remplir un verre d’eau dont elle aspergea le visage de sa co-détenue.

— Allez, merde ! Réveille-toi !

Elle remarqua alors les plaquettes de médicaments alignées sur la table. Toutes vides.

— C’est pas vrai ! Emma !

Elle la mit debout à la force des bras, la plaqua contre le mur. Il fallait la réveiller, la ramener. L’obliger à vivre. Elle la gifla, la secoua de nouveau. Garda le corps inanimé dans ses bras.

— Putain ! T’as pas fait ça ? gémit-elle avec des sanglots dans la voix.

Elle la reposa par terre, se rua vers la porte et commença à boxer le métal blindé.

— À l’aide ! Surveillante !

Chaque minute comptait. Marianne continua à s’époumoner, à s’user les poings contre la porte. Elle tapait même avec sa main cassée. Tapait de toutes ses forces. Appelait de toutes ses forces. Depuis déjà dix minutes.

— Surveillante. À l’aide !

Et brusquement, son cri trouva un écho. Derrière chaque porte, une détenue se mit à frapper. Les coups résonnaient maintenant dans tout l’étage. Étrange concert de percussions qui devait s’entendre jusque dehors, jusque dans le monde civilisé.

Dans la 119, Marianne continuait à se briser les cordes vocales.

— Surveillante. À l’aide ! Suicide ! SUICIDE !

Au bout d’un quart d’heure, sa voix se fêla. Puis se tarit progressivement comme un cours d’eau au milieu du désert. Elle se mit à pleurer. Elle cognait encore. Essayait de hurler.

Vingt minutes.

— Surveillante. À l’aide ! Suicide !

Elle suppliait Emmanuelle du regard. Tiens bon ! Implorait sa pire ennemie, aussi.

— Solange ! Au secours ! Ouvre cette porte, je t’en prie !

Mais seules les autres détenues lui répondaient. Un mot s’élevait dans la nuit, relayé par des dizaines de voix puissantes.

Suicide.

Trente minutes.

Dans la 119, ce n’était plus qu’un murmure. À l’aide ! Marianne s’effondra soudain à genoux, colla son oreille sur la poitrine d’Emmanuelle. Plus rien.

— Non !

Avec ses dernières forces, elle serra le cadavre dans ses bras. Le couvrant de larmes, continuant à prier avec un filet de voix écorché.

— Non ! Emma, non !

Les coups cessèrent contre les portes. Cellule après cellule. Elles avaient compris. Trop tard. Inutile. Le silence s’empara de l’étage. Comme si la veillée commençait.