Marianne tenait toujours son Fantôme contre elle. Incapable de le laisser partir seul vers l’inconnu.
4 h 40. La trappe s’ouvrit enfin.
— Je vais chercher le médecin et le gradé, annonça la Marquise d’un ton glacial.
5 h 00. Le médecin et un gradé du quartier hommes entrèrent dans la 119. Le toubib constata le décès d’Emmanuelle Aubergé. Ils voulurent ensuite s’emparer du corps défunt. Mais il leur fallut d’abord l’arracher à une étreinte puissante, désespérée. Une jeune femme aphone, en pleurs, refusait de lâcher son amie.
Fantôme, désormais.
Ils la repoussèrent brutalement, chargèrent la morte sur un brancard de fortune. Sans même lui couvrir le visage. Abandonnant Marianne à même le sol. De toute façon, elle ne pouvait plus bouger. Elle ne pouvait même plus crier.
La voix cassée sur des écueils d’indifférence.
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Lundi 20 juin — Cellule 119 — 07 h 00
Réfugiée sous la fenêtre, près du lit, les jambes et la tête sur le côté, Marianne ressemblait à une poupée de chiffon malmenée par une enfant sadique. Seuls ses yeux noirs et brillants lui conféraient l’air d’être encore en vie. Daniel s’agenouilla devant elle.
— Ils m’ont appelé chez moi… Pour madame Aubergé.
Marianne fixait le sol. Il remarqua le sang séché sur ses mains. Remarqua qu’elle tremblait de froid. Ou de manque. Il arracha la couverture du lit et la déposa sur ses épaules nues. Elle portait encore sa tenue de nuit. Un petit débardeur à fines bretelles, un pantalon court en jersey.
— Marianne… Parle-moi… Regarde-moi…
Les yeux noirs se tournèrent lentement jusqu’à trouver les siens. Elle ouvrit la bouche, bougea les lèvres. Mais aucun son ne sortit. Juste quelques larmes oubliées pendant la nuit. Il l’attira contre lui, elle passa ses bras autour de son cou. Essaya encore. C’était à peine audible. Il approcha son oreille de sa bouche, pour pouvoir entendre. Elle lui expliquait qu’elle avait appelé. Longtemps. De quatre heures à quatre heures et demie. Qu’à la fin, elle avait perdu, qu’elle n’arrivait plus à crier. Qu’elle n’avait rien pu faire pour la sauver. Il la serra si fort qu’elle cessa de respirer.
— Emma… Elle était vivante quand je l’ai trouvée… Elle a même dit mon nom…
Il embrassa son front, ses cheveux.
— Ça va aller, Marianne… Ça va aller, je te le promets… Tu n’as rien à te reprocher…
Elle fondit en larmes sur sa poitrine. Sa détresse ressemblait au bruit furtif d’un filet d’eau sur une terre aride. Il lui proposa de la conduire à l’infirmerie. Elle refusa d’un mouvement de tête. Se blottit à nouveau dans ses bras, le seul endroit où elle trouvait un soupçon de réconfort.
— Pourquoi elle n’a rien fait ? chuchota la voix brisée. Pourquoi elle n’est pas venue ?
— Elle… Elle m’assure n’avoir rien entendu.
Marianne se dégagea brutalement, secouant la tête en signe de protestation. Il lut sur ses lèvres. Faux ! Elle ment ! Ses yeux s’étaient emplis de rage. D’incompréhension.
— C’est trop tard, Marianne. Il faut que tu te reposes, maintenant… Que tu dormes…
Il la traîna jusqu’au lit. Elle s’y recroquevilla en chien de fusil, il étala la couverture sur son corps frigorifié.
Bureau du gradé — 07 h 30
Daniel alluma une cigarette et balança le briquet au milieu de son bureau. Solange face à lui, debout. Justine, adossée au mur, près de la fenêtre. La confrontation pouvait commencer.
— Raconte-moi ce qui s’est passé cette nuit ! exigea-t-il.
— Je vous l’ai déjà expliqué ! souffla Pariotti avec indolence. Je me suis levée pour faire ma ronde et, en ouvrant la trappe de la 119, j’ai vu Gréville par terre à côté de la victime. Je suis allée chercher le gradé et le médecin de garde et…
— Marianne a appelé pendant plus d’une demi-heure ! Madame Aubergé était encore vivante quand elle l’a trouvée, à quatre heures…
— J’ai pas entendu, je dormais. Cette fille ment comme elle respire ! Elle n’a peut-être pas crié. Elle a certainement laissé crever sa copine.
Justine s’embrasa soudain comme une vapeur d’essence.
— Marianne ne ment pas ! Les filles l’ont toutes entendue appeler au secours ! Et elles aussi, ont tapé contre les portes ! Ça a dû faire un sacré vacarme ! Et toi, t’as rien entendu ?!
— Ben non. J’étais crevée, je dormais… C’est mon portable qui m’a réveillée, à quatre heures trente… De toute façon, c’était trop tard. L’autre était déjà morte !
— Non ! Je te le répète elle était encore en vie quand Marianne a commencé à demander de l’aide !
— Et moi je répète que cette fille ne sait que mentir ! Peut-être qu’elle l’a forcée à avaler les somnifères. Elle est capable de tout !
— Vraiment ? poursuivit le chef en se levant. Va donc la voir ! Va voir comme elle est malheureuse ! Traumatisée par ce qui s’est passé cette nuit !
— Elle ? Malheureuse ? Traumatisée ? rétorqua Solange avec un odieux sourire. Mais c’est une criminelle de la pire espèce ! Vous avez l’air de l’oublier. Vos sentiments pour elle vous égarent, chef !
Il reçut le Scud en pleine tête. Perdit momentanément la parole. Mais Justine vola à son secours.
— Marianne n’aurait jamais fait une chose pareille !
— Ah oui ? Et Giovanna, alors ? C’est peut-être pas Gréville qui l’a tuée !
— Non, coupa Daniel. Et elle n’a pas tué madame Aubergé non plus ! Elle a même tout fait pour la sauver. C’est toi qui l’as tuée !
— Je ne vous permets pas de porter de telles accusations, monsieur ! envoya Solange.
Elle le fixait bien en face. Elle bougea les lèvres. Il devina un mot. Photo. Ses mâchoires se crispèrent sur le silence.
— Je n’ai tué personne, reprit calmement Pariotti. Je ne me suis pas réveillée, ce sont des choses qui arrivent. De toute façon, l’autre aurait fini par se suicider, on le savait tous, ici…
— L’autre s’appelait Emmanuelle Aubergé ! rappela Daniel.
— Peu importe comment elle s’appelait. Elle avait massacré ses gosses. Rien à foutre qu’elle soit morte ! Elle méritait pas mieux, de toute façon… On va pas se prendre la tête pendant cent ans pour cette demeurée !
Justine la foudroya du regard et se planta devant elle.
— T’es vraiment une pourriture, Pariotti ! T’as rien à faire parmi nous !
Solange lui répondit par un haussement d’épaules. Justine, à bout, quitta la pièce. Le chef retomba sur son fauteuil. Anéanti. La Marquise se pencha vers lui.
— Un bon conseil, Daniel ; ne me cherche pas de problèmes, ça vaut mieux pour toi et ta famille… J’ai le sommeil lourd, je ne me suis pas réveillée. C’est clair ?
— Sors de mon bureau ou je te tue !
— Fais pas cette tête ! Je t’ai rendu service, non ? Tu vas pouvoir recommencer à la sauter dans sa cellule, maintenant que l’autre est plus là ! T’auras plus à te réfugier dans la bibliothèque ! Mais dépêche-toi d’en profiter, parce que j’ai dans l’idée qu’elle va pas faire long feu ta petite protégée…
Elle prit enfin la porte, il envoya valser les dossiers qui encombraient son bureau d’un geste de fureur.