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Cellule 119 — 10 h 00

L’agitation dans le couloir indiqua à Marianne que l’heure de la promenade avait sonné. Elle n’avait pas quitté son lit, incapable de bouger. Comme prisonnière des décombres.

Pourquoi ? Pourquoi Emma avait-elle choisi d’abandonner ? Facile à deviner… C’était ce qu’elle souhaitait depuis le début, bien avant d’être emmurée ici. Pour ne plus affronter la culpabilité. Bien pire que l’enfermement ou les coups. Pire que tout, Marianne le savait bien.

Elle se sentait orpheline. N’entendrait plus jamais sa respiration régulière au cœur de la nuit.

J’ai de la chance de l’avoir connue. D’avoir croisé son destin. Elle est peut-être mieux, désormais. La mort n’est pas toujours le plus terrible des maux. La vie est souvent bien plus cruelle. Mais pour ceux qui restent, c’est la double peine.

Elle alluma sa Camel, retranchée sur son matelas défoncé. Elle s’accrochait à son rêve pour résister à la désespérance qui s’insinuait en elle.

Au chagrin qui transpirait par chaque pore de sa peau.

Je quitterai bientôt cet enfer. Mais toi, Fantôme, je ne t’oublierai jamais. Toi à qui j’ai fait tant de mal. Toi pour qui j’ai risqué ma vie, aussi. Toi que je n’ai pas réussi à sauver. Si seulement cette salope de Marquise… Justine ouvrit la cellule.

— Comment ça va, Marianne ?

— Mal. Elle me manque, tu peux pas savoir… C’est l’autre ordure qui l’a tuée ! Elle l’a fait exprès, j’en suis sûre !

Sa voix était encore éraillée. Pleine de défaillances. En dents de scie.

Justine préféra lui cacher ce qu’elle avait entendu dans le bureau du chef. Inutile d’exacerber ses envies de vengeance.

— Elle prétend n’avoir rien entendu…

— Et tu la crois ?! s’emporta Marianne en essayant de crier.

— Je sais pas… Tu descends dans la cour ? Il fait beau. Il y a un grand soleil ! Ça te ferait du bien.

— Pas envie…

Daniel poussa une gueulante dans le couloir pour calmer les filles qui piaffaient d’impatience. Puis il passa la porte ouverte.

— J’arrive, dit Justine comme pour s’excuser.

— Elles peuvent attendre ! répliqua Daniel. Tu viens, Marianne ? Allez, habille-toi et mets tes pompes !

— J’ai pas envie !

— J’ai renvoyé Pariotti chez elle… Je la remplace pour aujourd’hui. Je préfère que les filles ne la voient pas après ce qui s’est passé cette nuit… Allez, Marianne, dépêche-toi, s’il te plaît…

Elle poussa un soupir mais se leva quand même.

— T’as peur que je la bute, c’est ça ? supposa-t-elle en le fixant dans les yeux.

— Arrête tes conneries ! Je veux plus entendre ça, OK ? Allez, magne-toi, les filles commencent à trouver le temps long… D’ailleurs, j’y retourne.

Il repartit dans le couloir et cria encore un bon coup. Marianne passa un tee-shirt, un jean et ses baskets. Puis elle suivit Justine jusque dans la coursive. Le chef donna l’ordre de marche, le troupeau se dirigea vers la liberté.

Vrai que le soleil était beau à la veille de l’été. Marianne se posa sur la dernière marche de l’escalier. Trop fatiguée pour courir. VM la rejoignit et pressa une main affectueuse sur sa nuque.

— J’arrive pas trop à parler, s’excusa Marianne.

— Pas étonnant… Avec ce que tu as gueulé cette nuit !

— La Marquise m’a entendue, j’en suis certaine… Mais elle affirme le contraire… Quelle pourriture !

— Elle a entendu, confirma VM en se roulant une cigarette. Paraît que même les surveillants de l’autre bloc ont entendu… Elle était consciente quand tu as commencé à appeler ?

— Oui… Elle m’a même parlé… Et puis elle a sombré.

— Tu sais que ça devait arriver, Marianne… Elle n’était pas de taille pour supporter tout ça.

— J’aurais pu la sauver, putain !

— Non. Cette nuit, peut-être. Mais elle aurait recommencé. De toute façon, le toubib lui donnait généreusement de quoi se foutre en l’air n’importe quand. Le jour où ils comprendront qu’il faut filer les calmants au jour le jour et pas pour deux semaines !

— J’aurais pu la sauver ! s’entêta Marianne. Si elle avait eu le temps de revoir son fils, elle se serait battue, j’en suis sûre…

Soudain, elles s’aperçurent qu’une dizaine de détenues s’étaient massées au pied des marches, face à elles. Marianne reconnut la métisse croisée dans les douches. Sa chevelure flamboyante indiquait la direction du vent avec grâce. Ce fut elle qui s’exprima au nom du groupe.

— On est désolées pour ta co-détenue…

— Merci, souffla Marianne avec un soupçon de voix meurtrie.

Des voix s’élevèrent, d’autres filles rejoignirent le rassemblement. On pouvait entendre des À mort la Marquise ! s’envoler dans la brise. Daniel s’approcha aussitôt, craignant un début de rébellion. Les détenues le prirent à partie. Est-ce qu’elle va payer ? Est-ce que c’est normal qu’elle ait laissé crever une détenue ?

Il tenta de les apaiser. Marianne le regardait se débattre avec tristesse et compassion.

— Nous allons faire une enquête, assura-t-il.

Tu parles ! Y vont rien faire du tout ! Menteurs ! Assassins ! Il eut beau prendre sa voix la plus rassurante, il n’arriva pas à calmer l’émoi et l’indignation. Puis, brusquement, il se laissa emporter.

— Qu’est-ce qui vous prend, tout à coup, hein ? hurla-t-il. Quand madame Aubergé s’est fait tabasser, vous n’avez rien fait pour la défendre, non ?

Quelques-unes protestèrent. Mais beaucoup de têtes se baissèrent. Pourtant, il était conscient que ce qu’il venait de dire sous l’impulsion de la colère et de l’impuissance était absurde. Il se maîtrisa.

— Il y aura une enquête ! Si quelqu’un a commis une faute, cette personne sera sanctionnée !

Y aura pas de sanctions ! Pariotti nous pourrit la vie depuis longtemps ! Faut l’enfermer, elle aussi !

— Maintenant, vous vous dispersez ! enjoignit le chef en haussant le ton.

La foule se disloqua lentement, VM applaudit la prestation.

— Bravo, monsieur ! ironisa-t-elle. Si vous croyez nous faire gober un truc pareil…

— Qu’est-ce que vous vouliez que je leur dise ? grommela Daniel.

— Un truc du genre évitez de vous suicider quand c’est Pariotti qui est de garde, par exemple…

Il rêvait de se défouler sur la Marquise en ce moment. Mais il pataugeait dans une mare infecte. De la boue jusqu’aux genoux.

— C’est ça ! répliqua-t-il avec amertume. Si vous cherchez l’émeute, allez-y !

— On cherche rien du tout ! rectifia Marianne. On aimerait juste qu’une tordue comme elle ne puisse plus sévir en taule ! Vous devriez passer des tests psy avant de recruter n’importe qui !

— Ouais ! renchérit VM. Faudrait éviter les SS, les sadiques et les pervers ! Tous ceux qui ne sont là que pour assouvir leurs instincts et se défouler sur les détenus !

— Ce serait bien, oui, reconnut-il d’un ton las. Envoyez donc une proposition aux politiques, pour qu’ils votent une loi dans ce sens. Et pendant que vous y êtes, expliquez-leur que la taule sert pas à grand-chose dans nombre de cas… Moi, je ne peux rien faire de plus.

VM lui adressa un drôle de sourire.

— Vous faites déjà beaucoup, monsieur…

Il fut étonné du compliment qui semblait sincère.

— VM a raison, ajouta Marianne. Heureusement qu’il y a des gens comme vous ou Justine. Sinon, ce serait vraiment invivable…