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Cellule 119 — 23 h 45

Le casque collé aux oreilles, en tailleur sur son grabat, Marianne laissait Bach lui dépecer l’âme, morceau par morceau. C’était si tragique et si beau. Si douloureux. Elle ferma les yeux. N’entendit pas la porte s’ouvrir, ne vit pas l’ombre s’approcher. Mais sentit enfin sa présence, lorsqu’il fut tout près. Elle essaya de lui sourire, l’invita à s’asseoir près d’elle, lui prêta un écouteur, referma les yeux pour savourer la suite. Tandis qu’il la fixait sans relâche. Subjugué, comme toujours.

Puis le silence revint dans les écouteurs.

— Je t’ai apporté une cartouche. La drogue, je la garde et quand t’as besoin tu me fais signe… Mais tu sais… Je ne te demande rien. Si tu es mal…

— Y a longtemps que tu ne me demandes plus rien ! rappela doucement Marianne.

Il se leva. Comme pris en faute.

— Bonne nuit, ma belle…

— Où tu vas ?

— Faire une ronde… J’ai pas sommeil.

Elle bondit hors du lit et le rattrapa à la porte. Elle passa ses bras autour de sa taille, colla son front au milieu de son dos.

— T’as pas envie ?

— Et toi ? Tu en as envie ?

— Tu crois que je t’aurais retenu, sinon ?

Il se retourna.

— Je t’ai dit que je ne te demande rien, murmura-t-il d’un air gêné. Si tu fais ça pour les clopes…

— T’es sourd ou t’es aveugle ? Ou alors tu le fais exprès ! Ouais ! C’est ça ! Tu me fais enrager ! Tu sais bien que je couche plus avec toi pour les clopes depuis longtemps ! Tu sais très bien que je peux plus me passer de toi…

— Vraiment ?

Il cacha son émotion derrière un sourire un peu macho ; elle adorait. Elle le cloua contre la porte.

— T’es content, pas vrai ?

Il posa ses mains autour de son cou. Remonta jusqu’à son visage. Ça aussi, elle adorait. Il se pencha pour l’embrasser.

— Justine est passée il y a un quart d’heure, indiqua-t-elle. On a tout notre temps…

Il voulut la conduire jusqu’au lit mais elle le repoussa doucement.

— Pas ici… Ça me rappelle Emma… Y a trop de mauvais souvenirs.

Il la prit par la main, elle attrapa son paquet de cigarettes au vol, le suivit dans les couloirs sombres et silencieux. Destination la bibliothèque.

Ils passèrent sur la pointe des pieds devant le bureau des surveillantes. Première grille. Il se hâta de l’ouvrir et de la refermer. Plaqua Marianne contre le mur et l’embrassa passionnément.

— On n’est pas arrivés ! chuchota-t-elle en riant.

— Je tiendrai pas jusque-là !

Elle lui piqua le trousseau et partit en courant jusqu’à la grille suivante.

— Putain ! Y a trente-six mille clefs sur ce truc !

Pendant qu’elle cherchait la bonne, il la rattrapa, se colla à nouveau contre elle, aventura ses mains sous sa chemise. Elle se sentit fondre comme neige au soleil. Il avait perdu le contrôle.

— Y a pas de caméras dans le couloir ? demanda-t-elle un peu tard.

— Non, pas ici !

— T’es sûr ?

— C’est moi qui les ai posées, chérie ! répondit-il en riant.

Elle cessa de s’inquiéter. Perdit l’esprit à son tour. S’enflamma comme une fusée avant le décollage. Toujours aussi fort. De mieux en mieux, même. À tel point qu’elle songea un instant renoncer à sa liberté. Lorsque sa tête percuta les étoiles…

Quelques minutes pour reprendre pied. Retrouver le sens des réalités. Se souvenir de leurs noms, de leurs vies. De leurs rôles. Elle récupéra les vêtements ; lui, les clefs. Ils partirent ainsi vers la bibliothèque.

— T’es complètement fou ! protesta-t-elle en se tordant de rire.

— Complètement !

Il la fit basculer sur une table.

— Déjà ? s’étonna-t-elle avec un sourire ravageur.

— Pourquoi, t’es fatiguée ?

— C’est moi qui vais te fatiguer !

Il mit plus de douceur dans chacun de ses gestes. Prit le temps de l’admirer. De la combler. D’être attentif à ses moindres désirs. Lui glissa même quelques mots à l’oreille. Tant de choses qu’il aurait voulu lui déclarer. Tant de choses qu’elle aurait aimé lui avouer. Mais les mots étaient superflus. Langage universel de deux regards qui se croisent ou de deux corps qui se touchent. Elle eut la même impression plusieurs fois. Il était très en forme, ce soir.

La même impression qu’elle hésiterait à le quitter. À l’abandonner ici… Le même sentiment qu’elle allait souffrir d’être libre, loin de lui. Il ne comprit pas pourquoi elle pleurait. Supposa que c’était à cause d’Emmanuelle. Ou de la taule.

Comment lui dire que c’était une de leurs dernières nuits ?

À trois heures cinquante du matin, Justine trouva une cellule vide. Elle appela Marianne par le judas. Pas de réponse. Elle ne pouvait rentrer, bien sûr. Seul Daniel avait les clefs, la nuit. Et si Marianne avait fait un malaise derrière la cloison des toilettes ? Elle essaya de garder son calme. Elle se rendit dans le bureau du chef. Vide, lui aussi. Là, elle comprit. Avec son instinct féminin, infaillible. Et fut rassurée.

Elle alla coller son oreille contre la porte de la bibliothèque. Encore plus rassurée. Touchée, même. Un peu jalouse, peut-être.

Elle les écouta s’aimer un moment. Un peu honteuse, les yeux fermés, un drôle de sourire sur les lèvres.

*

Mardi 21 juin — Cellule 119 — 07 h 30

Une main sur son épaule. Une voix familière jusque dans son rêve. Marianne cligna des paupières puis se retourna promptement. Justine lui souriait.

— C’est l’heure ! Le petit-déj’ de mademoiselle est servi !

— Salut ! bougonna Marianne.

La mama était déjà repartie vers les cuisines. Marianne se redressa.

— Je t’ai fait servir en dernier, histoire que tu gagnes une demi-heure de sommeil !

— Merci bien ! répondit Marianne en s’étirant.

— Ça te dérange si je reste un peu ? J’aimerais te parler…

Marianne se leva, passa une main dans ses cheveux indomptables et s’assit devant son plateau.

La surveillante s’installa en face après avoir poussé la porte de la cellule. Heureusement qu’ils avaient remplacé la chaise estropiée !

— Alors ? attaqua Marianne d’une voix intriguée.

— C’est… J’aimerais savoir si tu es d’accord ou s’il te force…

Marianne reposa sa tartine et dévisagea Justine.

— De quoi tu parles ?

— De toi et de Daniel…

Commotion dans sa tête. Mais elle se récupéra bien vite.

— Quoi, moi et Daniel ?

— Ça va, Marianne… Je suis au courant pour vous deux. J’ai fait ma ronde un peu plus tôt, cette nuit… J’ai trouvé ta cellule vide… Son bureau était vide aussi, alors j’ai compris…

— T’es malade ! Tu crois que je couche avec le gradé ? J’étais aux chiottes, tu m’as pas vue !

— Arrête, je t’en prie ! Je sais que vous étiez dans la bibliothèque, que vous en êtes ressortis vers quatre heures quinze pour aller prendre une douche. Et que tu as rejoint ta cellule à quatre heures trente.

Marianne alluma une cigarette. Gestes tremblants. Mâchoires crispées.

— Si t’es au courant, pourquoi tu me demandes ? fit-elle brusquement.

— Ce qui m’intéresse, c’est de savoir si… Enfin, je veux être sûre que tu ne couches pas avec lui sous une quelconque contrainte…