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Marianne se laissa enfin glisser par terre pour prendre un repos bien mérité. Elle se sentait prête. À affronter l’inconnu, le danger. À se battre jusqu’à la mort. Mais il était déjà l’heure de rentrer en cage.

Solange, en haut des marches, sonna comme une alarme. La transhumance, dans l’autre sens. Beaucoup moins de fébrilité.

Dans la 119, Marianne ôta son tee-shirt trempé de sueur. Dans les nouvelles prisons, paraît qu’il y a une douche dans chaque cellule. Là, ça lui manquait cruellement. Elle se contenterait d’une toilette de fortune. Elle commença par s’asperger le visage d’eau fraîche. Et, lorsqu’elle releva la tête, elle distingua le visage de la Marquise dans le miroir. Elles s’affrontèrent quelques secondes par reflet interposé. Puis Marianne attrapa sa serviette, s’essuya avant de se retourner.

— Qu’est-ce que vous voulez ?

Pariotti s’empara du baladeur qui traînait sur le lit.

— Sympa ! commenta-t-elle. Je suppose qu’il est tombé du ciel ?

Marianne enfila un tee-shirt propre, croisa les bras.

— Lâchez ça… Il est en vente dans le catalogue… Vous pouvez vous acheter le même, si vous voulez !

— Ah oui ? Et tu l’as acheté avec quel fric, de Gréville ?

— C’est Gréville… Et ce ne sont pas vos affaires.

— Oh si, ce sont mes affaires ! Tes prix ont augmenté à ce que je vois !

Marianne alluma une cigarette, constata que ses mains tremblaient. N’explose pas. Reste calme.

— Il paye le prix fort pour tes services, le chef ! Tu dois vraiment lui faire des trucs bien dégueulasses pour qu’il crache le fric comme ça, non ?

— Je ne vois pas de quoi vous parlez, surveillante.

— Mais si, tu vois de quoi je parle…

Marianne s’avança soudain vers l’ennemie, brandissant un sourire féroce.

— Tu supportes pas qu’il ne te reluque même pas, hein, Pariotti ?

Elle venait de toucher le cœur de la cible. La mine de Solange perdit de sa superbe. Mais elle tenta de riposter.

— Parce que tu crois que je voudrais d’un minable dans son genre ?

— Je sais que tu en meurs d’envie mais qu’il n’a jamais daigné lever les yeux sur toi… T’en crèves de jalousie… Si tu savais comme c’est bon, avec lui… Mais non, tu ne le sauras jamais…

— Tu délires, pauvre tarée !

Elle s’approcha encore un peu plus de la vipère.

— J’imagine que tu dois vivre un calvaire… C’est bien pour ça que tu me harcèles sans cesse, pas vrai ? Parce que t’as mal… Tu me fais pitié, Marquise… Mais si tu veux, je peux abréger ton supplice, insinua Marianne avec sadisme. J’ai jamais supporté de voir souffrir les bêtes…

— Je vais te briser, de Gréville ! T’anéantir !

— Ah oui ? Qu’est-ce que tu t’imagines, hein ? Que je vais ramper devant toi, comme les autres filles ? Tu me connais mal. Tu ne me feras jamais plier…

— J’aurai ta peau, tu peux me croire !

— Sors ou j’appelle le chef… Et tu sais, quand je hurle, c’est qu’il n’est jamais très loin…

La voix de Daniel retentit dans le couloir. Très à propos. Il cherchait la gardienne, justement. Il passa la porte entrouverte. La Marquise tenait toujours le baladeur dans ses mains.

— Qu’est-ce que tu fiches ici ?

— Marianne me montrait sa dernière acquisition ! rétorqua la surveillante d’un ton goguenard. Je me demande quel boulot lui permet de s’offrir ça !

Elle reposa le lecteur sur la table, Marianne poussa un discret soupir de soulagement.

— On t’attend pour la réunion, précisa son supérieur d’une voix tranchante.

— À vos ordres, monsieur !

Elle lui adressa une œillade insolente puis quitta la cellule. Daniel s’approcha de Marianne.

— Elle t’a fait du mal ?

— Non… Elle n’a pas eu le temps…

Il semblait si inquiet que Marianne saisit son visage entre ses mains. Se hissa sur la pointe des pieds. Il l’embrassa, la serra dans ses bras.

— Je fais ce que je peux, dit-il d’une voix un peu coupable.

— Ne t’inquiète pas, je tiendrai le coup… Même si elle passe son temps à me chercher.

— Je t’ai planqué une dose près du lavabo, pendant que t’étais dans la cour…

Il l’embrassa encore avant de l’enfermer. Marianne termina sa toilette, s’allongea sur son lit, le baladeur posé sur la poitrine. Elle l’avait échappé belle, cette fois. Heureusement qu’elle n’avait plus très longtemps à tenir. Elle ferma les yeux, le visage d’Emma apparut devant elle. Elle avait parfois l’impression de l’entendre respirer. L’impression qu’elle était encore là. Normal, pour un Fantôme… Elle se mit à pleurer. Encore. Tu me manques, putain !

Une heure plus tard, quand le déjeuner arriva, Marianne essuya ses larmes. Monique Delbec accompagnait l’auxi.

— Bonjour, surveillante… Comment va votre fils ? Pas trop grave, j’espère ?

La surveillante la considéra avec étonnement.

— J’étais à proximité quand le gradé et Justine en ont parlé, expliqua Marianne en souriant.

— Ah… Il a une gastro… Merci de vous inquiéter, mademoiselle… Et vous, comment allez-vous ? Je sais que la disparition de votre co-détenue vous a beaucoup affectée…

Marianne alluma une cigarette, la surveillante toussa.

— Le plus dur, c’est de l’avoir vue mourir sous mes yeux sans que personne ne vienne à mon secours.

La surveillante ne releva pas l’accusation, visiblement peu encline à entrer dans la polémique.

— Mais je m’en remettrai ! J’ai l’habitude des coups durs… Ma vie n’est faite que de ça !

— Je vous souhaite un bon appétit.

La porte se referma et Marianne emporta le plateau sur le lit. Bonne pioche, aujourd’hui. Pâtes à la bolognaise. Certes, mieux valait ne pas savoir comment les auxis cuistots avaient élaboré la sauce. Avec quels restes. Mais, saupoudré d’une dose exagérée de poivre, ça passerait comme une lettre à la poste !

Lorsque le plateau fut débarrassé, Marianne récupéra la poudre planquée par Daniel. Quelques minutes plus tard, elle enlevait l’aiguille de sa chair, dissimulait tout sous son matelas. Fin prête à larguer les amarres, à embarquer pour l’inconnu.

Elle consulta son réveil. Il n’allait pas tarder. Un Corail, dinosaure des réseaux ferrés. Un bruit totalement différent de celui du TGV. Un bruit qui ressemblait plus à un train qu’à un avion supersonique. Il approcha enfin. Elle n’était pas en état de se lever pour l’accueillir, mais le déplacement d’air la percuta autant que si elle s’était trouvée sur le ballast. Elle aurait aimé vivre cet instant blottie contre Daniel.

Aussi légère qu’une plume, elle survola le monde qui lui ouvrait les bras. Celui qui l’attendait. C’est comment, déjà ?

Elle fit un rêve. Elle retrouvait Daniel, dehors. En femme libre. Ils partaient tous les deux, il la suivait dans sa cavale. Ils quittaient ensemble ce pays, cette prison. Ce bouge infâme.

Ça l’effrayait tellement d’affronter cela toute seule ! Depuis qu’elle avait renoncé à son avenir, qu’elle avait oublié le goût de la liberté, elle avait aussi oublié le mode d’emploi des choses les plus simples. Le poison continua son étrange cheminement. Ouvrant au hasard les tiroirs dans son cerveau. Elle bascula brusquement dans le passé. Là où elle n’aurait pas aimé retourner.

La première fois qu’il avait surgi dans la cellule. En pleine nuit…

… Des heures qu’elle l’attend. Des heures qu’elle n’a plus d’ongles à ronger. Que l’angoisse lui paralyse le cerveau et les muscles. Elle a peur, son ventre se tord.