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Elle s’extirpa de son cauchemar tandis que les détenues remontaient. Agglutinées dans le couloir, elles parlaient fort, leurs éclats de voix piétinant le cerveau exténué de Marianne. Le sang s’était remis à couler. En gigotant, elle avait rouvert la plaie. Mais elle ne trouva pas la force de se lever. Progressivement, le vacarme cessa. Le silence fut encore plus douloureux. Effrayant même.

Elle allait revenir, Marianne en était persuadée. Revenir la torturer. Parce que ni Justine, ni Daniel n’étaient là aujourd’hui. Marianne se cacha dans son terrier. Aux abois. Réprima ses claquements de dents.

Quand elle entendit la clef dans la serrure, la peur s’empara de tout son être. Une main arracha la couverture, Marianne ouvrit les yeux. Elle ne s’était pas trompée.

— Comment ça va, de Gréville ? interrogea la Marquise avec un immonde rictus. Ça doit faire mal, non ?

Marianne se redressa doucement sur le matelas maculé de sang. Se ratatina contre la cloison. Ne pas la provoquer. Lui donner raison. Ramper, s’il le fallait.

— Sors de ton pieu ! ordonna la surveillante. Amène-toi…

La Marquise l’empoigna par un bras, l’arrachant à son lit. À nouveau par terre, aux pieds de celle qui allait sans doute l’achever. Pariotti se baissa pour planter son regard dans le sien.

— C’est moi qui te faisais pitié, hier… C’est bien ce que tu as dit ?

— N… Non, balbutia Marianne.

— Non ? Qu’est-ce qui t’arrive ? T’as plus envie de me tuer ? D’abréger mes souffrances ? T’as plus le cran, peut-être…

Marianne secoua la tête. Assise par terre, les jambes repliées pour protéger la blessure.

— Tu veux aller voir le médecin, Marianne ? Tu veux te plaindre au chef ? Ou à Justine ? Ou à Monique ?

— Non… Je dirai rien…

— C’est bien, Marianne !

La surveillante saisit sa matraque, Marianne se prépara à subir ce qu’elle n’avait pas mérité. Mais Solange se contenta de lui écarter les jambes avec l’arme. Juste pour le plaisir du spectacle, pour constater les dégâts. Puis elle se redressa et Marianne crut naïvement son calvaire terminé.

Pariotti s’assit près de la table. Posant toujours son regard sur sa proie, comme une insulte de plus. Marianne ne bougeait pas un cil, fossilisée. La gardienne bousilla tous ses paquets de cigarettes, l’un après l’autre. Ça dura de longues minutes. Avec la carafe, elle versait de l’eau dans chaque paquet. Marianne serrait les dents pour museler la violence qui bouillonnait dans ses veines. Quand l’intégralité de la cartouche fut bonne à jeter, elle s’approcha.

— On dirait que t’as baisé pour rien… Et si j’allais chercher Brigitte pour qu’elle termine le boulot ? Elle s’en veut d’avoir échoué, tu peux pas savoir !

— Qu’est-ce que tu veux ? murmura Marianne.

Elle s’accroupit à sa hauteur.

— Te voir crever, voilà ce que je veux… Te faire payer tes crimes, comme tu le mérites !

— La prison est bien pire que la mort, rappela Marianne en la fixant droit dans les yeux.

— Pas faux… Alors, disons plutôt que j’ai envie de te voir souffrir…

Comment pouvait-elle héberger tant de cruauté ? Quel mal la rongeait pour la rendre aussi insensible ? Aussi monstrueuse ?

— Je t’avais promis que j’allais te briser, de Gréville… Tu t’en souviens ? Eh bien, ce n’est que le début. Tu vas crever, mais doucement… À petit feu… Plus c’est long, plus c’est bon, n’est-ce pas, Marianne ?

Elle grelottait de froid. Sauf entre les jambes où elle avait l’impression de cuire.

— Tu trembles ? Tu as froid ? Sans doute la fièvre… Mais je crois que c’est plutôt la peur… Tu as peur, Marianne ?

— Oui…

Si dur de se rabaisser ainsi… Mais c’était le seul moyen d’être encore en vie quand elle quitterait la cellule. Car elle était capable de tout. Même de la tuer à coups de matraque. Que risquait-elle, après tout ? Elle arguerait la légitime défense. Le passif de Marianne plaiderait en sa faveur. Elle écoperait d’une mutation, d’une mise à pied. Au pire, d’une radiation. Pas de quoi se priver, alors… La Marquise semblait proche de l’extase. Ses prunelles pétillaient d’une jouissance malsaine.

— Habille-toi, ordonna la gardienne en lui balançant son jean à la figure. On va aller faire un petit tour, toutes les deux…

— J’peux pas marcher ! gémit Marianne.

Panique dans la voix.

— T’inquiète, je te traînerai par terre s’il le faut ! Habille-toi, sinon…

Elle fit rebondir la matraque dans le creux de sa main, Marianne se remit debout. Elle enfila son jean, grimaça de douleur au moment d’en remonter la fermeture éclair. La Marquise la plaqua contre le mur et lui menotta les poignets dans le dos.

— Qu’est-ce que tu fais ?

La matraque s’enfonça doucement dans ses reins.

— À partir de maintenant, je t’interdis de me tutoyer, compris ?

Empoignant sa prisonnière par un bras, elle l’obligea à quitter la cellule. Marianne tentait de ne pas s’affoler. Elle pria pour que leur chemin croise celui de Monique. Quelqu’un à appeler au secours. Mais la prison semblait soudain complètement déserte. Comme si le hasard se faisait complice.

— Où tu m’emmènes ?

Coup de matraque dans le dos. Léger, juste un avertissement.

— Où vous m’emmenez ? rectifia Marianne.

— Je te trouve très sale…

Les douches. Elle aurait dû y penser plus tôt. La grille s’ouvrit et Marianne fut jetée à l’intérieur de la pièce carrelée. La gardienne entra avec elle, referma aussitôt.

— Tu vas m’effacer toutes les traces de sang que tu as laissées ce matin, exigea la Marquise.

— Je ne peux pas nettoyer avec les mains attachées…

— Si. Je pourrais te faire lécher le sol ! Qu’est-ce que tu en penses ? Oh ! Mais… On dirait que Gréville la sanguinaire est sur le point de chialer comme une vulgaire petite pisseuse ! Retourne-toi, je vais t’enlever les pinces…

Marianne obtempéra, la surveillante la saisit à la nuque et l’écrasa contre les carreaux.

— C’est qui la plus forte de nous deux ? Qui détient le pouvoir, ici ?

— C’est vous…

— Heureuse de te l’entendre dire… ! Maintenant, récure-moi toute cette merde. Que ce soit nickel, compris ?

— Oui…

Solange ouvrit le placard qui renfermait les ustensiles de ménage. Marianne, munie d’un seau, d’une bouteille de Javel, d’une serpillière et d’un balai, entreprit de nettoyer l’allée desservant les douches. Chaque mouvement déclenchait une morsure brutale. Elle manqua plusieurs fois de s’évanouir. La vue de son propre sang, répandu sur le sol et même sur les murs… Les odeurs âcres de moisissure mêlées à celle de la Javel… La fièvre, la douleur… Le regard de Solange, comme le pire des outrages.

— Tu décrasses aussi les douches, précisa la surveillante en prenant un bonbon dans sa poche. Ma copine Brigitte était de corvée de ménage, aujourd’hui. Mais elle est un peu fatiguée… Et puis c’est toi qui as salis, après tout. Normal que tu fasses le ménage.

Dix douches à décaper. Jamais elle n’y parviendrait. Elle allait forcément s’écrouler avant. Elle s’attela quand même à la tâche. Puisant au fond d’elle des ressources insoupçonnées. Plus vite je finis, plus vite je retourne dans mon lit…

Devant le dixième bac en porcelaine, Marianne s’arrêta un instant. Signaux de détresse. Accrochée à la cloison, elle ferma les yeux. Ça continuait à tanguer.

— T’attends quoi pour finir ? hurla Pariotti.

Marianne sursauta. Puis elle reprit son travail de forçat. Elle avait la nausée bien qu’elle eût l’estomac vide depuis la veille. Elle rinça les murs, le bac… Enfin fini. Elle rangea les ustensiles dans le placard.

— Tu as terminé, Marianne ? Tu es sûre ? Tout est nickel ?

— Oui !

— Je vais vérifier, tu veux bien ?

La gardienne arpenta l’allée étroite et inspecta chaque douche.

— Viens un peu par ici ! ordonna-t-elle. Il reste du sang, là…

Marianne approcha. Une trace minuscule maculait encore le sol.

— Nettoie…

Marianne sentit éclore la révolte dans ses tripes. Comme une vieille habitude.

— Faut un microscope pour le voir ! rugit-elle.

— Non, puisque je l’ai vu. Nettoie !

Marianne, à quatre pattes, tenta d’enlever la trace avec son doigt brûlé par la Javel. Ça s’était incrusté dans un joint, entre deux carreaux. La rébellion grandissait, doucement. Qu’est-ce que je fous à quatre pattes ? Pourquoi j’obéis à cette espèce de cinglée ? Je suis plus forte qu’elle.

— Ça part pas, dit-elle en se redressant. Et puis va te faire foutre, maintenant !

La Marquise l’empêcha de se remettre debout, lui écrasa le visage sur le sol. Marianne se débattit mais ses forces l’abandonnèrent rapidement. Sa tortionnaire lui labourait toujours le dos, elle crut que ses vertèbres allaient se briser comme du cristal. Impossible de faire le moindre mouvement.

— Arrêtez, merde !

La Marquise cessa enfin, Marianne resta à terre un moment. Elle se tourna lentement sur le dos. Le décor valsait de plus en plus. Des points multicolores clignotaient devant ses yeux. Elle était paralysée. Solange en profita pour écarter ses jambes. Pour appuyer de tout son poids, juste sur la plaie, avec la semelle de sa chaussure. Marianne se rétracta sur sa douleur comme si elle rentrait dans une carapace imaginaire, elle pressait ses mains sur la blessure, se vidait de son sang. Spectacle exquis pour Pariotti dont le regard explosait d’une joie obscène. La matraque s’abattit plusieurs fois sur les bras érigés en bouclier. Heurta les épaules, les jambes. Marianne ne trouvait même plus la force de crier. Elle se contentait de gémir. L’autre semblait en transe, incapable de se dominer. Elle frappait, insultait. Enragée de plaisir.

Marianne coula subitement à pic dans un trou noir.

La Marquise remplit le seau d’eau glacée et le jeta à la face de sa prisonnière évanouie. Sursaut, cri d’épouvante. Marianne rouvrit les yeux. Quelques secondes de répit seulement. Retour en enfer.

Un ultime effort pour se décoller du sol, s’adosser au mur. Un froid abominable lui brûlait le visage. Ses paupières voulaient se fermer. Oublier ce visage sanguinaire.

— Réveille-toi, salope ! beugla la matonne.

Nouveau coup, aucun mouvement pour l’éviter. En pleine tête. Le cerveau percuta la boîte crânienne. Pariotti semblait avoir perdu tout contrôle. Elle se vengeait de la terre entière, se vautrait dans la barbarie avec une frénésie sanguinaire. Marianne encaissa encore plusieurs chocs avant de retoucher le sol. Cassée en deux sur son tourment sans fin. La mort était bien au rendez-vous, ce soir. Prête à capituler, à partir dans l’autre monde, Marianne voguait dans une autre dimension.

Solange souleva sa tête en la prenant par les cheveux. Marianne rouvrit les yeux.

— Je veux que tu me supplies, saleté ! T’entends ? T’entends, de Gréville ? hurla-t-elle à nouveau.

La gardienne la redressa avec une force masculine.

Marianne était maintenant à genoux. Il lui suffisait de se souvenir des mots. De se plier à cette dernière torture. Ça ou mourir, elle ne savait plus très bien.

— Je veux que ça s’arrête, implora-t-elle en tournant de l’œil.

— Tu vas ramper devant moi, espèce de garce !

Ce n’était même plus une voix humaine. Une sorte de cri infernal. Marianne tenait à genoux comme par miracle. Les yeux divaguant sur le sol à nouveau rougi par son sang.

Une seule envie, s’allonger par terre et attendre la fin. Mais l’autre ne la laisserait pas abandonner.

— Je t’écoute !

— Arrêtez…

— C’est pas ça que je veux entendre ! Je veux que tu me supplies ! T’as compris ?

Plus de force. Presque plus de vie.

— Je vous en supplie !

L’autre se tortillait de plaisir devant elle. Ignoble. Elle en voulait encore. Désirait entendre un mot, un seul. Marianne capitula.

— Pitié ! gémit-elle entre deux sanglots de dégoût.

Orgasme dans le corps adverse. La Marquise passa la matraque sous son menton pour la forcer à affronter son visage. Mais les yeux de Marianne roulaient comme des billes. Incapables de fixer quoi que ce soit.

— Si Daniel te voyait, ma pauvre Marianne ! Ça le ferait vomir !

— Pitié…

— Va falloir que tu me nettoies tout ce sang, de Gréville… !

— Pitié !

Marianne était conditionnée. Un seul mot devait sortir de sa bouche. Pitié et rien d’autre. La Marquise retira la matraque, elle bascula en avant.

— Allez, debout ! enjoignit la surveillante.

Debout ? Comment intimer l’ordre à la machine cassée ?

— Si tu veux retrouver ta cellule, tu te lèves ! Sinon, je te laisse crever ici !

Marianne essaya de se souvenir. La cellule, le silence. Le matelas, chaud et confortable. Oui, c’était bien cela dont elle rêvait. Elle se redressa lentement vers l’arrière, leva un bras, s’agrippa à la table. Chaque geste lui infligeait un électrochoc. La jambe qui se déplie. Le miracle. Elle était sur ses pieds. Comme sur le fil d’un équilibriste.

Pariotti l’attacha à elle à l’aide des menottes puis la traîna jusque dans le couloir. Première chute. Marianne vomit un peu de bile, un peu de sang. La Marquise la releva brutalement.

Les couloirs, interminables. Il faisait si sombre, tout à coup. L’escalier, dernier effort. Marianne chuta à nouveau, son genou percuta l’angle métallique de la marche, elle redescendit à plat ventre. Poussa un cri.

— Ta gueule ! ordonna la Marquise en tirant sur la chaîne.

Le palier, enfin… Plus qu’une ligne droite, la série des portes et des numéros… 119, terminus. Et si elle m’achève, une fois dedans ? Les deux femmes entrèrent, Marianne s’écroula aussitôt. La surveillante détacha son poignet et referma la porte. Marianne ouvrit une paupière. Le monstre était encore là. Le cauchemar n’aurait donc pas de fin, aujourd’hui. La Marquise la menaça doucement. D’une voix gorgée de maléfice.

— Si tu parles, de Gréville, si tu m’accuses, je reviendrai… Mais cette fois, je taperai plus fort… et j’ordonnerai aux filles de finir le boulot ! De t’enfoncer le couteau jusqu’au fond !

— Non ! Je dirai rien… Je dirai rien…

— Je vais faire de ta vie un enfer. Le chef est à ma botte, tu vas morfler !

Marianne fondit en larmes. Enfin, Pariotti se retira. Silence après le tremblement de terre. Gémissements des rescapés, enfouis sous des tonnes de gravats, privés de lumière. D’espoir. Regrettant d’être encore en vie…

Marianne resta longtemps sans bouger. Perdant connaissance, se réveillant. Son corps semblait mort, son esprit en proie à la folie. Parfois, ses lèvres s’ouvraient au milieu de son délire. Pour murmurer un mot. Pitié.

Comme si l’autre était encore là avec sa matraque.