— Cela m’est égal, monsieur, répliqua Ungari en souriant légèrement.
— Hum ! Profitez de votre indépendance tant qu’elle dure. Elle prendra fin avec votre première erreur. (Le ton d’Illyan était sardonique, mais son regard confiant. Puis il dévisagea Miles.) Miles, vous voyagerez en tant qu’« amiral Naismith », lui-même voyageant incognito, retournant par exemple à la flotte Dendarii. Si le capitaine Ungari décide que vous devez adopter le rôle de Naismith, il se fera passer pour votre garde du corps, afin d’être toujours à même de maîtriser la situation. C’est un peu trop demander à Ungari que d’être à la fois responsable de sa mission et de votre sécurité, aussi aurez-vous également un vrai garde du corps. Ce système donnera au capitaine Ungari une liberté d’action exceptionnelle, parce qu’il justifiera que vous soyez en possession d’un vaisseau personnel – nous avons un pilote spatial et un courrier rapide que nous avons obtenu de… Peu importe, mais il n’a aucun lien avec Barrayar. Il est présentement immatriculé à Jackson, ce qui cadre très bien avec la personnalité mystérieuse de l’amiral Naismith. C’est si manifestement faux que personne n’ira chercher une seconde couche de… de fausseté. (Illyan marqua un temps.) Vous obéirez, cela va sans dire, aux ordres du capitaine Ungari.
Le regard fixe et direct d’Illyan était aussi froid que l’heure de minuit à l’île Kyril.
Miles sourit avec soumission pour montrer qu’il avait compris. Je serai sage, monsieur… Laissez-moi quitter la planète ! De fantôme à appât, style chèvre pour attirer le tigre… était-ce réellement une promotion ?
8
Victor Rotha, agent et fournisseur en tout genre. Cela sonnait comme « maquereau ». Miles regarda d’un air de doute sa nouvelle persona dont l’écran vidéo de sa cabine lui renvoyait l’image jumelle. Qu’est-ce qu’on avait à reprocher à un miroir tout bête, hein ? Où Illyan avait-il déniché ce vaisseau ? Fabriqué à Beta, il était bourré de dispositifs betans de grand luxe. Miles se divertit à imaginer l’horrible vision de ce qui arriverait si le complexe lave-dents sonique se détraquait.
« Rotha » était vaguement habillé en rapport avec son point d’origine supposé. Il avait refusé tout net le sarong de Beta, la température à la Station six de Pol étant loin d’être assez chaude pour cela. Il portait tout de même son ample pantalon vert attaché par une corde de sarong betane, et des sandales à la mode du pays. La chemise, verte elle aussi, était en soie synthétique bon marché originaire d’Escobar, la veste crème de même style mais coûteuse. La garde-robe éclectique d’un natif de la Colonie de Beta ayant roulé sa bosse dans la galaxie pendant un certain temps, et connu des hauts et des bas. Parfait. Il marmottait pour lui-même à haute voix, histoire de retrouver son accent betan, tout en s’affairant de-ci de-là dans la cabine raffinée du propriétaire.
Ils avaient accosté la veille à Pol Six sans incident. Les trois semaines de trajet depuis Barrayar s’étaient déroulées sans pépins. Ungari semblait apprécier que tout baigne. Le capitaine de la Séclmp avait occupé la plus grande partie du voyage à dénombrer des choses, à prendre des photos et à compter : vaisseaux, soldats, gardes de la Sécurité, aussi bien civile que militaire. Ils avaient trouvé des prétextes pour s’arrêter à quatre des six stations de départ planétaires sur l’itinéraire entre Pol et le Moyeu de Hegen, tandis qu’Ungari comptait, mesurait, divisait par sections, enfournait des données dans l’ordinateur et calculait sans relâche. Maintenant, ils étaient arrivés au dernier avant-poste de Pol (ou, selon la direction de la traversée, le premier), précaire emprise sur le Moyeu de Hegen.
À une époque, Pol Six avait été un simple point de repère, rien de plus qu’un arrêt en cas d’urgence et un maillon de transfert de communications. Personne n’avait encore résolu le problème de transmettre des messages par un couloir de navigation, sauf à les transporter à bord d’un vaisseau orbital. Dans les régions les plus développées de la connexion, des navettes de com s’élançaient toutes les heures, ou même plus souvent, pour émettre un faisceau qui voyageait à la vitesse de la lumière jusqu’au pas de saut le plus proche de cette région d’espace territorial, où les messages étaient récupérés et relayés, la circulation d’information la plus rapide possible. Dans les régions moins développées, on devait simplement attendre, parfois des semaines ou des mois, qu’un vaisseau passe par là, et espérer que l’équipage se souviendrait de déposer le courrier une fois à destination.
À présent, Pol Six ne se contentait plus de jouer les points de repère, elle gardait ouvertement. Ungari avait clappé de la langue avec excitation, identifiant et additionnant les vaisseaux de la flotte de Pol rassemblés dans la zone de la nouvelle construction. Pour atteindre les quais d’arrimage, ils avaient aménagé un couloir de descente en spirale qui permettait de voir tous les côtés de la station, et tous les vaisseaux, ancrés ou en déplacement, d’un seul coup d’œil.
— L’essentiel de votre tâche ici, avait dit Ungari à Miles, consistera à donner à quiconque nous surveillerait quelque chose de plus intéressant que moi à prendre en filature. Circulez. Je doute que vous ayez besoin d’en faire beaucoup pour qu’on vous remarque. Utilisez votre identité de couverture… Avec de la chance, vous pourriez même trouver un contact ou deux qui vaudront la peine d’une étude plus poussée. Encore que ça m’étonnerait que vous tombiez immédiatement sur quoi que ce soit de grande valeur, les choses ne se passent pas comme ça.
Miles ouvrit sa valise d’échantillons sur son lit et l’inspecta de nouveau. Un voyageur de commerce, voilà ce que je suis, pas plus. Une douzaine d’armes de poing, vidées de leur charge électrique, lui renvoyèrent un éclat espiègle. Une rangée de vidéodisques décrivait des systèmes d’armes plus grosses et plus intéressantes. Et, encore plus intéressante – plus « frappante » –, une collection de disques minuscules nichés, invisibles, dans la veste de Miles. La mort. Je peux vous la procurer au prix de gros.
Le garde du corps de Miles vint le rejoindre à l’écoutille de sortie. Pourquoi Illyan avait-il affecté le sergent Overholt/Overkill à cette mission ? Pour la même raison qu’il l’avait envoyé à l’île Kyril – parce qu’on avait confiance en lui, sans doute –, mais Miles était gêné de travailler avec quelqu’un qui l’avait naguère arrêté. Que devait penser Overholt de Miles ? Dieu merci, ce grand gaillard était du genre peu loquace.
Overholt était vêtu avec aussi peu de recherche et autant d’éclectisme que Miles, bien qu’il fût chaussé de bottes et non de sandales. Il avait tout du garde du corps d’un type qui essaie de passer pour un touriste. À peu près le genre d’homme qu’il serait logique qu’emploie le trafiquant d’armes de second ordre Victor Rotha. À la fois fonctionnel et décoratif, il coupe en tranches et en dés, il hache… Pris isolément, Miles et Overholt seraient mémorables. Ensemble, ma foi… Ungari avait raison. Ils n’avaient aucune raison de craindre de passer inaperçus.
Miles s’engagea le premier dans le tube de débarquement et mit le pied sur Pol Six. Ce rayon d’atterrissage plongeait dans une zone douanière, où la valise d’échantillons et son détenteur furent soigneusement examinés, et où Overholt dut fournir son permis pour son neutraliseur. De là, ils pouvaient aller librement dans les divers services de la station, mis à part certains couloirs gardés conduisant dans des zones grosso modo militaires. Ces zones, Ungari l’avait clairement signifié, étaient son affaire, pas celle de Miles.