— Pas de danger.
Liga repassa encore une fois la vidéo de démonstration, contemplant avec fascination l’étincelante silhouette aux allures militaires, avant de fourrer le disque dans sa poche.
Et voilà ! L’hameçon avait été jeté dans ces eaux sombres. Il allait être très intéressant de voir ce qui allait mordre – ablettes ou monstrueux léviathans. Liga était un poisson de la sous-catégorie des rémoras, estimait Miles. Bah ! il fallait bien commencer quelque part…
De retour à l’agora, Miles, inquiet, murmura à Overholt :
— Est-ce que je m’en suis tiré convenablement ?
— Ça n’a pas fait un pli, le rassura Overholt.
Miles entraîna le sergent dans une cafétéria qui avait des tables à l’extérieur, l’idéal pour être observés par quiconque n’observait pas Ungari. Miles se mit à mastiquer un sandwich aux protéines produites hors sol, laissant ses nerfs tendus se relaxer légèrement. Cette comédie pouvait être très bien. Pas aussi stimulante, certes, loin s’en fallait, que…
— Amiral Naismith !
Miles faillit s’étouffer sur une bouchée à demi mâchée et tourna frénétiquement la tête pour identifier la source de la voix. Overholt se raidit aussitôt et réussit à empêcher sa main de plonger prématurément vers son neutraliseur caché.
Deux hommes s’étaient arrêtés près de la table. L’un, que Miles ne connaissait ni d’Eve ni d’Adam, l’autre… Bon sang ! Il se rappelait ce visage. La mâchoire carrée, la peau brune… trop soigné, trop en forme, vu son âge, pour être autre chose qu’un soldat en dépit de ses vêtements civils de Polien. Le nom, le nom… Un des commandos de Tung, chef de patrouille de navette de combat. La dernière fois que Miles l’avait vu, ils s’équipaient ensemble dans l’armurerie du Triomphe, se préparant à une attaque à l’abordage. Clive Chodak !
— Désolé, vous faites erreur, rectifia Miles par pur réflexe. Je m’appelle Victor Rotha.
Chodak cilla.
— Comment ? Oh ! Pardon… C’est que… vous ressemblez beaucoup à quelqu’un que je connaissais. (Il regarda Overholt. Ses yeux interrogèrent Miles de façon pressante.) Heu, pouvons-nous nous joindre à vous ?
— Non ! répliqua sèchement Miles, assailli par la panique. (Eh, pas si vite ! Il ne devait pas rejeter un contact éventuel. Voilà une complication à laquelle il aurait dû être préparé, mais ressusciter Naismith avant l’heure, sans les ordres d’Ungari…) En tout cas, pas ici, corrigea-t-il hâtivement.
— Je… vois, monsieur.
Après un bref hochement de tête, Chodak s’éloigna aussitôt, entraînant son compagnon qui le suivit à contrecœur. Il réussit à ne se retourner qu’une fois. Les deux hommes se perdirent dans la foule. À en juger par leurs gesticulations, ils devaient discuter ferme.
— Comment je m’en suis tiré ? demanda plaintivement Miles.
— Pas terrible, répondit Overholt, l’air consterné.
Il regarda d’un air sombre le vaste hall dans la direction où les deux hommes avaient disparu.
Chodak ne mit pas plus d’une heure pour retrouver la piste de Miles à bord de son vaisseau de Beta ancré au quai. Ungari n’était pas encore là.
— Il dit qu’il veut vous parler, annonça Overholt. (Miles et lui examinaient l’écran de surveillance vidéo du couloir de l’écoutille, où Chodak sautillait d’un pied sur l’autre avec impatience.) Que croyez-vous qu’il veuille réellement ?
— Probablement me parler. Du diable si je n’ai pas envie de lui parler, moi aussi !
— Vous le connaissez bien ? questionna Overholt d’un ton soupçonneux, sans quitter des yeux l’image de Chodak.
— Pas tant que ça, admit Miles. Il m’a fait l’effet d’être un sous-officier compétent. Il savait se servir de son matériel, maintenir ses gars en alerte, tenir pied sous le feu de l’ennemi. (En vérité, à la réflexion, les contacts de Miles avec cet homme avaient été brefs, tous pour raisons de métier… mais quelques-unes de ces minutes avaient été cruciales, dans la cruelle incertitude des combats d’abordage. Le sentiment intime de Miles serait-il un garant suffisant de la fiabilité d’un homme qu’il n’avait pas vu depuis près de quatre ans ?) Passez-le au scanner, d’accord. Mais laissons-le entrer et écoutons ce qu’il a à dire.
— Si vous en donnez l’ordre, enseigne, répliqua Overholt d’une voix neutre.
— Je le donne.
Chodak ne parut pas froissé d’être passé au scanner. Il n’était armé que d’un neutraliseur pour lequel il possédait un permis. Quoiqu’il ait été aussi un spécialiste du combat rapproché, se rappela Miles, une arme impossible à confisquer. Overholt l’escorta jusqu’au mess/carré du petit vaisseau, que les gens de Beta auraient pompeusement baptisé salon.
— Monsieur Rotha, dit Chodak avec un signe de tête. Je… j’espérais que nous pourrions parler ici en privé. (Il jeta un coup d’œil indécis à Overholt.) Ou avez-vous remplacé le sergent Bothari ?
— Jamais. (Miles fit signe à Overholt de le suivre dans la coursive, attendit pour parler que les portes coulissantes se fussent refermées.) Je crois que votre présence est inhibitrice, sergent. (Miles ne spécifia pas qui Overholt inhibait.) Cela vous ennuierait d’attendre dehors ? Vous pouvez surveiller sur écran, naturellement.
— Mauvaise idée, répliqua Overholt, la mine lugubre. Et s’il vous attaquait ?
Les doigts de Miles tambourinèrent sur la couture de son pantalon.
— C’est une possibilité. Mais nous nous dirigeons ensuite vers Aslund où sont stationnés les Dendarii, à ce que dit Ungari. Il peut avoir des renseignements utiles.
— S’il dit la vérité.
— Même les mensonges peuvent être révélateurs.
Sur cet argument douteux, Miles se débarrassa d’Overholt, et se glissa de nouveau dans le mess.
Il salua d’un signe de tête son visiteur, maintenant assis à une table.
— Caporal Chodak.
Le visage de Chodak s’éclaira.
— Vous me remettez, alors !
— Oh oui ! Vous êtes toujours avec les Dendarii ?
— Oui, monsieur. C’est sergent Chodak, à présent.
— Je n’en suis pas surpris.
— Et… les Mercenaires d’Oser.
— C’est ce que j’ai cru comprendre. Reste à savoir ce qu’il en sortira.
— Vous vous faites passer pour quoi, monsieur ?
— Victor Rotha est un trafiquant d’armes.
— C’est une bonne couverture, remarqua judicieusement Chodak avec un hochement de tête.
Miles appuya deux fois sur la cafetière automatique pour tenter de prendre l’air détaché.
— Alors, qu’est-ce que vous fabriquez sur Pol Six ? Je croyais que les Den… la flotte avait un engagement sur Aslund ?
— À la station d’Aslund, ici dans le Moyeu, corrigea Chodak. C’est à deux heures de vol dans le système. Pour ce qu’il y en a de bâti, jusqu’à présent ! Ah ! ces entrepreneurs gouvernementaux !
Il secoua la tête.
— En retard sur le programme et en avance sur les coûts ?
— Tout juste. (Il accepta le café sans hésitation, le tenant entre ses deux mains osseuses, et en avala bruyamment une gorgée.) Je ne peux pas rester longtemps. (Il tourna la tasse, la posa sur la table.) Amiral, je crois que je vous ai joué un mauvais tour par mégarde. J’étais tellement surpris de vous voir là-bas… N’importe comment, je voulais… vous avertir. Etes-vous en route pour revenir à la flotte ?
— Je crains de ne pouvoir discuter de mes projets. Pas même avec vous.
Chodak lui lança un regard pénétrant de ses yeux noirs en amande.
— Vous avez toujours été adepte des ruses.
— En tant que spécialiste du corps à corps, préférez-vous les attaques frontales ?