— Non, amiral ! dit Chodak avec un léger sourire.
— Et si vous me mettiez au courant ? Je présume que vous êtes l’agent – ou un des agents – de renseignements de la flotte infiltrés dans le Moyeu. J’espère que vous êtes nombreux… Sinon, cela voudrait dire que l’organisation s’est lamentablement déglinguée en mon absence.
En fait, la moitié des habitants de Pol Six étaient probablement des espions d’une sorte ou de l’autre, étant donné le nombre de joueurs potentiels dans ce jeu. Sans parler des agents doubles – devait-on les compter deux fois ?
— Pourquoi êtes-vous parti si longtemps, chef ?
Le ton de Chodak était presque accusateur.
— Ce n’était pas mon intention, dit Miles qui cherchait à gagner du temps. Pendant un bon moment, j’ai été retenu prisonnier dans… dans un endroit que je préfère ne pas décrire. Je ne m’en suis évadé qu’il y a environ trois mois.
Ma foi, c’était une manière comme une autre de décrire l’île Kyril.
— Vous, chef ? Nous aurions pu mettre des secours…
— Non, vous n’auriez pas pu, dit sèchement Miles. La situation était extrêmement délicate. Elle s’est résolue d’une façon satisfaisante pour moi. Mais, ensuite, j’ai dû donner un sérieux coup de balai dans des zones de mes opérations autres que la flotte des Dendarii. Des régions très éloignées. Navré, mais vous n’êtes pas ma seule préoccupation. Néanmoins, je suis inquiet. J’aurais dû avoir davantage de nouvelles du commodore Jesek.
Oui, il aurait dû.
— Le commodore Jesek ne commande plus. Il y a eu une réorganisation financière et une restructuration du commandement voilà à peu près un an sous la houlette du comité des capitaines-propriétaires et de l’amiral Oser. Mises en œuvre par l’amiral Oser.
— Où est Jesek ?
— Rétrogradé au rang d’ingénieur de la flotte.
Fâcheux, mais Miles le comprenait.
— Pas nécessairement un mal. Jesek n’a jamais été aussi agressif que, disons, Tung. Et Tung, au fait ?
Chodak secoua la tête.
— Il a été rétrogradé de chef d’état-major à officier du personnel. Un travail insignifiant.
— Ça paraît… du gâchis.
— Oser n’a pas confiance en Tung. Et Tung n’aime pas non plus Oser. Depuis un an, Oser s’efforce de virer Tung, mais ce dernier s’accroche, malgré l’humiliation de… Hum. Ce n’est pas facile de se débarrasser de lui. Oser ne peut pas se permettre – pas encore – de décimer son état-major et trop de gens importants sont personnellement fidèles à Tung.
Miles haussa un sourcil.
— Y compris vous ?
Chodak répliqua d’un ton réservé :
— Il obtenait des résultats. Je le considérais comme un officier de premier plan.
— Moi aussi.
Chodak eut un bref hochement de tête.
— Amiral… le fait est que l’homme qui était avec moi dans la cafétéria est mon supérieur ici. Et c’est un des hommes d’Oser. Sauf à le tuer, je ne vois pas comment l’empêcher de signaler notre rencontre.
— Je n’ai aucun désir de provoquer une guerre civile dans ma propre structure de commandement, dit Miles calmement. (Tu parles !) J’estime plus important qu’il ne se doute pas que vous m’avez parlé en privé. Qu’il fasse son rapport. J’ai conclu des marchés auparavant avec l’amiral Oser, à notre avantage mutuel.
— Je ne suis pas certain qu’Oser soit de cet avis, chef. Je pense qu’il croit avoir été possédé.
Miles lâcha un rire sec.
— Allons, j’ai doublé la taille de la flotte pendant la guerre de Tau Verde ! Même en tant que troisième officier, il a fini par commander plus qu’il n’en avait avant, une plus petite part d’un plus gros gâteau.
— Mais le parti pour lequel il nous avait engagés a perdu.
— Nenni. Les deux côtés ont gagné dans cette trêve que nous avons imposée. C’était un résultat gagnant-gagnant, à part une légère perte de face. Oser est-il capable de se sentir gagnant à moins qu’un autre ne perde ?
Chodak avait l’air sombre.
— Je crains que ce ne soit le cas, chef. Il a dit – je l’ai moi-même entendu – que vous nous aviez jeté de la poudre aux yeux. Vous n’avez jamais été amiral, jamais officier d’aucune sorte. Si Tung ne l’avait pas trahi, il vous aurait expédié en enfer à coups de pied au cul. (Chodak posa sur Miles un regard pensif et morose.) Qu’est-ce que vous étiez, en réalité ?
Miles sourit avec douceur.
— Le gagnant. Vous vous rappelez ?
Chodak gloussa.
— Oui.
— Ne laissez pas l’histoire révisionniste de ce pauvre Oser vous brouiller les idées. Vous étiez là-bas.
Chodak secoua la tête d’un air lugubre.
— Vous n’aviez pas vraiment besoin de mes avertissements, hein ?
Il se leva.
— Ne présumez jamais de rien. Et… prenez soin de vous. En d’autres termes : gardez vos arrières. Je me souviendrai de vous plus tard.
— Amiral.
Chodak hocha la tête. Overholt, qui attendait dans le couloir dans une pose de garde impérial, l’escorta d’un pas ferme jusqu’à l’écoutille.
Miles s’assit dans le salon et mordilla le bord de sa tasse de café, envisageant certains parallèles surprenants entre la restructuration du commandement dans une flotte de mercenaires libres et les guerres intestines des Vors de Barrayar. Oser aurait dû se trouver là pendant les prétentions au trône de Vordarian et voir comment opéraient les gros bonnets. Toutefois, Miles serait bien avisé de ne pas sous-estimer les dangers potentiels et les complexités de la situation. Qu’il meure dans un miniconflit ou dans un grand serait du pareil au même.
Qu’il meure ? Qu’avait-il à faire, après tout, avec les Dendarii ou les Oserans ? Oser avait raison, ç’avait été de la poudre aux yeux, et la seule chose étonnante, c’était le temps qu’il avait fallu à ce type pour en prendre conscience. Miles ne voyait aucune nécessité immédiate de se réimpliquer avec les Dendarii. En vérité, il était peut-être bel et bien débarrassé d’un handicap politique dangereux. Qu’Oser se les garde ! Il n’en restait pas moins qu’ils avaient d’abord été à lui.
J’ai trois fidèles dans cette flotte. Mon propre corps politique personnel.
Comme ç’avait été facile de se glisser de nouveau dans le personnage de Naismith…
De toute façon, remettre Naismith en service n’était pas une décision de Miles. C’était celle d’Ungari.
Ce que le capitaine fut le premier à souligner, quand il revint et qu’Overholt le mit au courant. Comme c’était un homme qui se maîtrisait, sa fureur se manifesta par des signes subtils – un ton plus acerbe, des rides plus profondes autour des yeux et de la bouche.
— Vous avez violé le secret de votre couverture. Il ne faut jamais griller sa couverture ! C’est la première règle de survie dans ce travail.
— Mon capitaine, puis-je respectueusement me permettre de faire remarquer que je ne l’ai pas grillée ? répliqua Miles avec calme. C’est Chodak. Il a paru le comprendre aussi, il n’est pas stupide. Il s’est excusé de son mieux.
Chodak, à la vérité, était peut-être plus subtil qu’il ne le semblait à première vue car, à ce stade, il avait une entrée dans les deux camps du schisme éventuel du commandement des Dendarii, quel que soit le vainqueur final. Calcul ou hasard ? Chodak était soit astucieux, soit chanceux. Dans l’un ou l’autre cas, il serait une adjonction utile du côté de Miles… Quel côté, hein ? Ungari ne va pas me laisser approcher les Dendarii après cela.
Ungari, l’œil sombre, regarda l’écran vidéo qui venait de repasser l’enregistrement de l’entrevue de Miles avec le mercenaire.