— J’ai de plus en plus l’impression qu’il serait trop risqué de remettre en service la couverture Naismith. Si la petite révolution de palais de votre Oser ressemble tant soit peu à ce qu’indique ce type, l’idée biscornue d’Illyan que vous alliez ordonner aux Dendarii de dégager le paysage s’envole tout droit par le sas. Je pensais bien que cela avait l’air trop facile. (Ungari arpenta la pièce, frappant sa paume gauche de son poing droit.) Bon, on tirera peut-être encore quelque chose de Victor Rotha. Même si je préférerais vous consigner dans votre chambre…
Bizarre que tant de ses supérieurs disent cela.
— … Liga désire revoir Rotha ce soir. Peut-être pour commander une partie de notre cargaison imaginaire. Faites traîner les choses… Je veux que vous lui passiez devant pour atteindre le niveau suivant de son organisation. Son patron, ou le patron de son patron.
— Qui tire les ficelles de Liga, selon vous ?
Ungari cessa de jouer les lions en cage et tendit les mains, paumes en l’air.
— Les gens de Cetaganda ? L’Ensemble de Jackson ? N’importe lequel d’une demi-douzaine d’autres ? La Séclmp n’est représentée ici que de façon très sporadique. Mais il s’avère que l’organisation criminelle de Liga est formée de marionnettes de Cetaganda, ça pourrait valoir la peine d’envoyer un agent à plein temps pour s’infiltrer dans leurs rangs. À vous de jouer ! Laissez entendre qu’il y a encore des gadgets intéressants dans votre sac. Acceptez des pots-de-vin. Fondez-vous dans le personnage. Et faites avancer la situation. J’en ai presque terminé ici, et Illyan tient tout particulièrement à savoir quand la Station d’Aslund sera pleinement opérationnelle comme base défensive.
Miles appuya sur la sonnette de la chambre d’hôtel. Il releva le menton, s’éclaircit la gorge et redressa les épaules. Overholt jeta un coup d’œil d’un bout à l’autre du couloir.
La porte s’ouvrit dans un sifflement. Miles, surpris, cligna des paupières.
— Ah, monsieur Rotha !
La voix fraîche et légère appartenait à la petite blonde qu’il avait vue à l’agora le matin. Elle portait à présent une combinaison moulante en soie rouge au décolleté plongeant, avec une scintillante collerette rouge dressée derrière la nuque encadrant sa tête sculpturale, et des bottes de daim rouge à hauts talons. Elle lui dédia un sourire incendiaire.
— Excusez-moi, dit Miles automatiquement. J’ai dû me tromper d’endroit.
— Pas du tout. (Une main fine s’ouvrit en un large mouvement de bienvenue.) Vous êtes ponctuel.
— J’avais rendez-vous ici avec un certain M. Liga.
— Oui, et c’est moi qui m’en suis chargée. Entrez donc. Mon nom est Livia Nu.
En tout cas, impossible qu’elle dissimule la moindre arme sur elle. Miles entra et ne fut pas étonné de voir le garde du corps de ladite Livia flânant dans un coin de la chambre. L’homme eut un salut de la tête à l’adresse d’Overholt, qui le lui rendit, tous deux l’air aussi méfiant que des chats. Et où était l’autre homme ?
Livia se dirigea vers un canapé à eau et s’y installa.
— Etes-vous la supérieure de M. Liga ? demanda Miles.
Non, Liga avait nié savoir qui elle était.
Elle n’hésita qu’une fraction de seconde.
— En un sens, oui.
L’un des deux mentait – non, pas nécessairement. Si elle était vraiment haut placée dans l’organisation de Liga, il n’aurait pas dit son nom à Rotha. Flûte !
— … mais vous pouvez me considérer comme un agent intermédiaire.
Miséricorde ! Pol Six fourmillait littéralement d’espions.
— Pour le compte de qui ?
— Ah ! dit-elle avec un sourire, l’un des rares avantages qu’il y a à traiter avec de petits fournisseurs, c’est qu’ils ne posent pas de questions.
— Je reconnais là le slogan de la maison Fell. Elle présente l’intérêt d’avoir une base fixe et solide. J’ai appris à ne pas vendre d’armes à des gens qui pourraient me tirer dessus dans un proche avenir.
Elle ouvrit tout grands ses yeux bleus.
— Qui voudrait vous tirer dessus ?
— Des gens peu judicieux, rétorqua Miles.
Nom de Dieu ! Il ne maîtrisait pas cette conversation. Il échangea un regard tourmenté avec Overholt, dont l’air détaché était dépassé, et de loin, par celui de son homologue.
— Il faut que nous bavardions. (Elle tapota le coussin à côté d’elle d’un geste d’invite.) Asseyez-vous donc, Victor. Ah ! dit-elle avec un signe de tête à son garde du corps, pourquoi n’attendez-vous pas dehors ?
Miles prit place sur le bord du canapé, essayant d’évaluer l’âge de cette femme. Elle avait la peau blanche et lisse. Seules ses paupières étaient molles et légèrement fripées. Miles songea aux ordres d’Ungari : Acceptez des pots-de-vin, fondez-vous dans le personnage…
— Peut-être devriez-vous aussi attendre dehors, dit-il à Overholt.
Le sergent parut déchiré, mais des deux, c’était visiblement le gorille armé qu’il désirait le plus tenir à l’œil. Il hocha la tête et suivit le garde du corps de Livia.
Miles sourit d’une façon qu’il espérait amicale à son aguichante voisine et, se carrant prudemment contre les coussins du dossier, s’efforça d’avoir l’air attirant. Une véritable rencontre romanesque d’espionnage de la sorte qu’Ungari lui avait dit ne jamais se produire. Peut-être que cela n’arrivait jamais à Ungari, hein ?
Livia porta la main à l’échancrure où se rejoignaient ses seins – un geste hypnotisant – et en retira un minuscule vidéodisque à l’aspect familier. Elle se pencha pour l’introduire dans l’appareil sur la table basse devant eux et Miles mit un moment à reporter son attention sur la vidéo. La scintillante petite silhouette de soldat recommençait ses gestes stylisés. Elle était donc bien la supérieure de Liga. Parfait, il tenait une piste, à présent.
— C’est vraiment remarquable, Victor. Comment l’avez-vous dégoté ?
— Par un heureux hasard.
— Combien pouvez-vous en fournir ?
— Un nombre limité. Cinquante, disons. Je ne suis pas fabricant. Liga vous a parlé du prix ?
— Je l’ai trouvé élevé.
— Si vous avez un autre fournisseur qui vous les offre pour moins, je suis disposé à m’aligner sur son prix et à rabattre dix pour cent.
Miles se débrouilla pour s’incliner tout en restant assis.
Livia émit un petit rire de gorge.
— La quantité est insuffisante.
— Il y a plusieurs moyens dont vous pourriez tirer profit même d’un nombre restreint, si vous vous lanciez assez tôt sur le marché. Par exemple en vendant des modèles opérationnels à des gouvernements intéressés. J’entends avoir une part de ces bénéfices, avant que le marché soit saturé et que les prix baissent. Vous le pourriez aussi.
— Pourquoi ne le faites-vous pas ? Je veux dire, les vendre directement aux gouvernements ?
— Qu’est-ce qui vous donne à penser que je ne m’en suis pas occupé ? dit Miles en souriant. Mais… considérez mes itinéraires de sortie d’ici. Je suis entré en passant devant Barrayar et Pol. Pour repartir, j’ai le choix entre l’Ensemble de Jackson ou l’Empire de Cetaganda. Que ce soit par l’un ou par l’autre, je risque fort de me voir soulager de cette cargaison sans la moindre compensation.
À propos, où Barrayar s’était-il procuré son modèle fonctionnel de filet-bouclier ? Y avait-il un véritable Victor Rotha et, si oui, où était-il ? Où Illyan avait-il eu leur vaisseau ?
— Ainsi, vous les transportez avec vous ?