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Des tuyaux et des boîtes de circuit lui labouraient le dos et les fesses. Grégor remit en place les taquets, puis l’obscurité et le silence régnèrent pendant quelques minutes. Comme dans un cercueil. Comme une fleur écrasée dans un herbier. Une sorte de spécimen biologique. Un enseigne en boîte.

La porte s’ouvrit en chuintant ; des pieds passèrent sur le corps de Miles, le comprimant encore davantage. Allaient-ils remarquer l’écho étouffé de cette bande de plancher ?

— Debout, tech !

Des coups sourds et des claquements de porte, tandis que les matelas étaient retournés et les portes de placard brutalement ouvertes. Oui, il avait bien pensé que les placards n’étaient pas une bonne idée.

— Où est-il ?

D’après la source des piétinements, Miles situa Grégor près du mur, probablement un bras tordu derrière le dos.

— Où est qui ? demanda Grégor d’une voix étouffée.

— C’est ça, face contre le mur.

— Ton petit copain le mutant.

— Le petit gars bizarre qui m’a suivi ici ? C’est pas mon copain. Il est parti.

D’autres piétinements… Un cri de douleur le bras de l’empereur venait d’être relevé encore de cinq centimètres, jugea Miles.

— Où est-il allé ?

— Je ne sais pas ! Il était assez amoché. Quelqu’un avait dû le tabasser à la matraque électrique. Ce n’étaient pas mes affaires. Il a mis les voiles quelques minutes avant que nous sortions du port.

Brave Grégor ! Déprimé peut-être, stupide, non. Miles retroussa les lèvres. Il avait la tête tournée, une joue contre le plancher au-dessus et l’autre pressée contre quelque chose qui ressemblait à une râpe à fromage.

Encore des coups sourds.

— Je vous répète qu’il est parti ! Arrêtez de me frapper !

Des grognements inintelligibles de la part des gardes, le crépitement d’une matraque électrique, une brusque aspiration d’air, un bruit mat comme d’un corps qui se recroqueville sur une couchette.

La voix d’un deuxième garde, marquée d’une légère incertitude :

— Il a dû retourner sur le Consortium avant que nous larguions les amarres.

— Dans ce cas, nous, on s’en lave les mains. Mais nous ferions bien de fouiller tout le vaisseau pour plus de sûreté. La Détention semblait prête à nous bouffer le nez à cause de ce type.

— À nous le bouffer ou à se faire bouffer le sien ?

— Ah ! Je ne me risquerais pas à en prendre le pari.

Les pieds bottés quatre, estima Miles – se dirigèrent à grandes enjambées vers la porte de la cabine. La porte se ferma en chuintant. Silence. Rideau.

Il allait avoir une remarquable collection de bleus sur le postérieur d’ici que Grégor se décide à lever le couvercle. Il pouvait inspirer une demi-ration d’air à chaque mouvement de ses poumons. Il avait envie de pisser. Magne-toi, Grégor…

Pas de doute, il devrait libérer Grégor de son contrat de travail forcé dès que possible après leur arrivée à la Station d’Aslund. Les travailleurs de cette catégorie étaient fatalement exposés à se retrouver chargés des corvées les plus sales et les plus dangereuses, les plus exposées aux radiations, à des systèmes de harnais peu fiables, à de longs horaires épuisants prédisposant aux accidents. Encore que ce fût aussi un incognito qu’aucun ennemi ne percerait à jour rapidement. Une fois libres de leurs mouvements, il leur faudrait trouver Ungari, l’homme qui avait les cartes de crédit et les contacts. Après cela… Eh bien, après cela, Grégor serait le problème d’Ungari, non ? Tout ça était réglé comme du papier à musique. Pas besoin de paniquer.

Avaient-ils emmené Grégor ? Oserait-il se délivrer lui-même et risquer…

Des pas traînants ; un rai de lumière allant croissant tandis que le couvercle se soulevait.

— Ils sont partis, chuchota Grégor.

Miles s’extirpa, centimètre par centimètre, et se hissa sur le plancher.

Grégor pressait la main contre sa joue rougie. Gêné, il laissa retomber son bras.

— Ils m’ont tapé dessus avec une matraque électrique. Ce… ce n’était pas aussi affreux que je l’avais imaginé, dit-il d’un air fiérot.

— Ils ont utilisé un courant de faible voltage, grommela Miles.

Grégor, le visage impénétrable, tendit la main à Miles pour l’aider à se lever. Miles la prit et se mit debout avec un grognement, puis s’assit lourdement sur une couchette. Il expliqua à Grégor ses projets pour trouver Ungari. Grégor haussa les épaules en manière d’acquiescement.

— Très bien. Ce sera plus rapide que mon plan.

— Ton plan ?

— J’envisageais de prendre contact avec le consul de Barrayar sur Aslund.

— Ah ! M’est avis que tu n’avais pas réellement besoin que je vienne à ton secours, finalement.

— J’aurais pu m’en tirer seul. Je suis arrivé jusqu’ici. Mais… mais alors, il y avait mon autre plan.

— Oh ?

— Ne pas contacter le consul de Barrayar… Il valait peut-être mieux que tu entres en scène. (Grégor s’allongea sur sa couchette, fixant le plafond sans le voir.) Une chose est certaine : pareille occasion ne se représentera jamais.

— Une chance de t’évader ? Et combien de gens mourraient, chez nous, pour acheter ta liberté ?

Grégor pinça les lèvres.

— En prenant les revendications au trône de Vordarian comme référence pour les révolutions de palais… disons sept ou huit mille.

— Tu ne comptes pas Komarr.

— Ah oui ! Ajouter Komarr gonflerait le chiffre, concéda Grégor. (Il eut un sourire ironique complètement dépourvu d’humour.) Ne t’inquiète pas, je ne parle pas sérieusement. Je… voulais seulement savoir. J’aurais pu m’en tirer seul, qu’en penses-tu ?

— Bien sûr ! Là n’est pas la question.

— Pour moi, si.

— Grégor, dit Miles, tambourinant du bout des doigts sur son genou, tu te montes la tête tout seul. Tu as un pouvoir réel. Papa s’est battu pendant toute la régence pour le préserver. Tâche donc d’être plus sûr de toi !

— Enseigne, et si moi, ton commandant suprême, je t’ordonne de quitter ce vaisseau à la Station d’Aslund et d’oublier que tu m’as vu, le feras-tu ?

Miles avala sa salive.

— Le commandant Cecil disait que j’avais un problème en ce qui concernait la discipline.

Grégor faillit sourire.

— Ce brave vieux Cecil ! Je me souviens de lui. (Grégor se releva sur un coude.) Si je n’ai aucune autorité sur un enseigne de taille réduite, qu’en sera-t-il avec une armée ou un gouvernement ? Le problème, ce n’est pas le pouvoir. J’ai eu tous les cours de ton père sur le pouvoir, ses illusions et ses utilisations. Il me viendra en son temps, que je le veuille ou non. Mais ai-je la force de l’exercer ? Rappelle-toi la façon lamentable dont je me suis conduit quand il y a eu le complot de Vordrozda et Hessman, voilà quatre ans.

— Recommenceras-tu l’erreur d’accorder ta confiance à un flatteur ?

— Non.

— Eh bien, tu vois !

— Mais je dois faire mieux, sinon je ne rendrais pas plus service à Barrayar que s’il n’y avait pas d’empereur du tout.

Jusqu’à quel point cette culbute par-dessus la balustrade avait-elle été involontaire ? Miles serra les dents.

— Je n’ai pas répondu à ta question concernant les ordres en tant qu’enseigne. J’y ai répondu en tant que seigneur Vorkosigan. Et en tant qu’ami. Ecoute. Tu n’as pas besoin des secours que je peux t’apporter. De ceux d’Illyan, peut-être, pas des miens. Mais cela me remonte le moral.

— C’est toujours agréable de se sentir utile, acquiesça Grégor. (Le visage des deux hommes refléta le même sourire acide. Celui de Grégor perdit son mordant.) Et c’est plaisant d’avoir de la compagnie.